CHAPITRE X
Sarnelli à Naplos. — Croisade de l'oi-aison. — Le cardinal Spinelli et les inissionfl po"^ pulaires. — Alphonse directeur de la croisade. — Spinelli et Falcoia. — Un évéqut^^ autoritaire. — Saint -Agnello. — Missions de Fragola et de Casalnuovo. — Postulants nouveaux. — Don Paul Cafaro. — Une instruction pastorale. — Missions autour du Vésuve. — Alphonse et la duchesse d'Isola. — Le menu des missionnaires. — Retour d'Alphonse à Cioi-ani. — Deux encycliques de Benoit XIV.
Les saints de Dieu sont tous admirables bien qu^ils suivent des voies différentes. Pendant que Taimable Gaudiello s*épanouissait hâtivement dans la serre chaude de Ciorani, Taustère Sarnelli traînait son corps amaigri par les veilles et les mortifications à travers les rues de Naples, cette voluptueuse Babylone dont il ne cessait de combattre les vices et les scandales. Après son heureuse croisade contre le libertinage, il en commença une seconde contre le blasphème. Non content de dénoncer dans un ouvrage spécial la détestable habitude de blasphémer à tout propos contre Dieu, la Vierge et les saints, il excita les prédicateurs, les confesseurs, lès évêques, les magistrats, à entrer en guerre contre les blasphémateurs. Et, grâce à Ténergique coopération du cardinal Spinelli, qui depuis cinq ans gouvernait Téglise de Naples avec non moins de sagesse que de fermeté, prêtres et magistrats se liguèrent, ainsi que le demandait l'ardent missionnaire, pour extirper du royaume le grand crime national.
Mais ce n'était pas assez d'empêcher Toffense de Dieu : Sarnelli voulut mettre dans tous les cœurs l'amour de ce môme Dieu. Or, en vrai disciple d'Alphonse, il croyait comme lui que Faniour naît de la méditation des choses divines. Il entreprit donc une troisième croisade en faveur de l'oraison mentale, et forma le gigantesque dessein d'en établir la pratique dans tout l'univers. Selon la mé-
th.ode qui lui avait réussi deux fois, il lança d'abord au milieu des peuples un ouvrage intitulé : Le Monde sanctifié par r Oraison f^è^ntale, dans lequel, passant en revue -les traditions de TÉglise, il démontra que, des catacombes à la Renaissance païenne, cette sainte pratique fut toujours en usage sous une forme ou sous une autre. C'est en la rétablissant dans les paroisses, les séminaires, les familles de son diocèse, que saint Charles Uorromée produisit cette magnifique floraison de la piété chrétienne qu'on admire à cette époque de l'histoire. L'auteur prouve ensuite la nécessité morale de loraison pour croître et persévérer dans la vertu, puis la facilité de l'introduire dans les paroisses et les familles. Il termine par un certain nombre de méditations que le prêtre doit Lire au\ assemblées des fidèles.
Le livre était dédié au cardinal Spinelli. « Votre Éminence, disait l'auteur, protégera cette œuvre qu'elle sait appuyée sur Tinfaillible autorité des Écritures, vivement recommandée par les saints Pères et les conciles, établie par les souverains pontifes, et pratiquée par de vénérables prélats selon la règle de la primitive Église et des constitutions apostoliques. Vos excellents curés et missionnaires accepteront avec respect vos salutaires ordonnances sur ce sujet. Quelle gloire pour Votre Éminence de suivre le noble exemple de saint Charles, qui, au moyen de l'oraison en commun, réforma les QMeors de tout un peuple, déracina une foule d'abus, rétablit lit discipline, et fit de son diocèse un véritable sanctuaire. » Alin d'allumer le feu sacré, non pas seulement à Naples, mais partout ^ Ion rencontre des enfants de Dieu, Sarnelli adressa le Monde ^ûnttifié à tous les évèques de la catholicité.
On trouva la thèse magnifique, mais d'une application généralement impossible. Sarnelli avait prévu l'objection et préparé sa •^téponse. Par cinq lettres envoyées successivement à tous les évèques, il pulvérisa les difficultés avec cette chaleureuse éloquence qui Kmue les plus indifférents et donne du courage aux plus timides. Ile plus, afin de prouver par un exemple qui! ne s'agissait pas de tbéories chimériques, il se mit en devoir de les appliquer immédiatement au diocèse de Naples. Sur son conseil, Tarchevéque donna l'ordre à tous les prédicateurs du carême de faire chaque matin l'oraison avec le peuple. Quant aux paroisses suburbaines, aux bourgs et villages, il fut décidé qu'ôo y prêcherait une mission populaire, dont la conclusion serait l'établissement de l'orai* son en commun. Les circonstances paraissaient d'autant plus favorables qu'en cette année 1741, à l'occasion de son élévation au
souverain pontificat, le pape Benoit XIV venait craccorder à l'uni- -^^ \evs catholique l'indulgence du Jubilé.
Au fond, le succès de la croisade dépendait bien plus des missionnaires du peuple que des prédicateurs de carême, il n*étaif pas diflîcile de réussir dans les paroisses populeuses de la cité; ^
mais où trouver des orateurs assez populaires pour habituer des ^
gens ignorants, grossiers, vicieux, comme on en trouve beaucoup dans les bourgs et les villages, aux pratiques de la piété chrétienne? 11 ne manquait pas à la Propagande et dans les congrégations religieuses d'orateurs éloquents et zélés, mais leur genre, approprié aux sermons du carême, ne s'adaptait nullement au but qu*U fallait atteindre. Sarnelli ne l'ignorait pas : aussi en proposant cette mission générale, avait-il choisi son chef de mission, son directeur de la croisade, et ce chef, sur lequel il fondait tout son espoir, c'était son maître vénéré, Alphonse de Liguori. Mais comment le faire accepter, comment surtout obtenir son concours? Aussi bon diplomate que lutteur intrépide, Sarnelli se chargea des négociations.
Il fallait avant tout gagner Tarchevêque. Sarnelli lui fit comprendre qu*Alphonse se trouvait merveilleusement désigné pour i diriger cette croisade de Toraison, et cela pour plusieurs motifs. D'abord il n^aurait à changer ni sa méthode ni sa pratique. Selon r lui, la mission ne consistait pas précisément à ébranler les masses, « ni même à les convertir; il croyait n'avoir rien fait s*il quittait une s paroisse sans avoir établi, comme moyen de persévérance, ce qu'il I appelait la Vie flf/vofe, c'est-j\-dire l'oraison en commun à l'église ou dans la famille, la récitation quotidienne du chapelet et la visite au saint Sacrement : ne fallait-il pas ce chef expérimenté pour enseigner avec succès la tactique à suivi*e dans cette campagne? Ensuite, Alphonse était un saint : or seul un saint pouvait inspirer^ à tous, missionnaires et fidèles, Tesprit de prière et d^oraison. Enfin, vrai missionnaire du peuple, solide dans ses instructions^ «. ' digne dans son langage, simple et noble dans ses manières, il lui ^' suffirait de paraître pour inspirer à tous respect et vénération. - ' Les révolutions <ju'il opérait dans les villes et les villages prouvaient ^ ^ éloquemment sa puissance sur les âmes. Ajoutez à cela qu'Alphonse n'abandoiniait pas les paroisses engagées par lui dans le chemin de la piété. Connaissant la fragilité et Tinconstance de rhomme. six mois au plus après la mission il retournait au milieu de ses convertis pour y renouveler les saints exercices, renouer les fils brisés, consolider les œuvres établies. Qui empêcherait le cardinal
^^^iiîiener le saint fondateur à créer aux environs de Naples, une "^^^aison de son institut, d'où ses confrères pourraient rayonner ^ans les provinces évangélisées et maintenir partout la pratique ^« 1 oraison?
Ce plan sourit extrêmement à rarchevc^que, qui du reste connaiss-ait Alphonse, ses talents et ses vertus. Il décida immédiatement ^\ue le saint missionnaire, à la tête d'une compagnie de prédicateurs choisis dans diverses congrégations, dirigerait toutes les mis- ^^ions napolitaines. Et comme il n'entreprendrait pas une œuvre de ^lï^tte importance sans Tassentiment de Falcoia, dont il voulait dé- ^f^endre en tout, on avisa aux moyens de gagner Tévêque de Castell'&mare. « J'ai parlé ce matin très longuement à l'archevêque, ^fecrivait Sarnelli le 18 février au saint fondateur. Il est entré réso- X «jment dans mes vues. Je lui ai dit aussi que vous ne feriez rien ^^Qs Falcoia, 'et que par conséquent il devait écrire à ce dernier vane lettre dont je lui ai dicté les idées. Béni soit Dieu ! j'ai ob- *^nu en une heure des grâces qu'on n'obtiendrait pas en dix ans. V"ous pourriez insinuer à Falcoia qu'il n^aille pas mettre obstacle ^iix volontés du cardinal, lequel peut vous aider grandement dans ^^os entreprises. Surtout ne cherchez pas de faux-fuyants. Il faut V^^nir, et soyez assuré que vos succès surpasseront même vos désirs. Je vois un large champ s'ouvrir devant vous et devant l'institut. » Il est évident par cette lettre que Sarnelli n'avait point agi sans exposer préalablement son projet au saint fondateur. Celui-ci Connaissait parfaitement la difficulté d'abandonner pour longtemps !& maison de Ciorani. Rossi crachait le sang; Sportelli, 1res nli'aibli. Se trouvait aux bains de Vico en compagnie de Falcoia, dont la suinté déclinait sensiblement; Mazzini et Villani, brisés par les fa- "^igues et les austérités, se traînaient avec peine. Néanmoins, l'œuvre <ie Dieu et des âmes emportait Alphonse vers ces pauvres Napolitains disséminés autour de la capitale, dont il connaissait si bien l^s misères spirituelles. Il y avait là une immense moisson à ro- <îueillir et un grand exemple A donner à ces milliers de prêtres ^e Naples dont la froide indillerence voyait sans s'émouvoir la perte de leurs frères, leurs compatriotes et leurs voisins. Ensuite il ^gardait comme souverainement important pour l'institut d'obtenir lappui du cardinal Spinelli, (|ui jouissait d'une grande influence à Naples et à Rome. En ce temps de régalisnie, où un simple décret de Tanucci pouvait anéantir Ciorani, un refuge dans larchidiocèse deviendrait peut-être le port du salut. Os considérations engageaient le saint à favoriser les desseins de Sarnelli,
mais avant 'd*agir, il attendit, selon sa coutume, la décision de Falcoia.
Celui-ci ne tarda pas à recevoir la demande du cardinal, demande trop habilement rédigée pour qu'on n'y aperçoive pas à chaque phrase la main de Sarnelli. « Votre Seigneurie illustrissime comprendra, disait Spinelii, que j'aie grandement à cœur la culture spirituelle d'une partie de mon troupeau abandonnée dans les bourgs et villages de mon diocèse. Les besoins spirituels des prêtres qui habitent ces localités me donnent surtout de graves in- (juiétudes et me font depuis longtemps chercher un moyen efficace d'arriver à une réforme salutaire. Ayant appris dernièrement, non sans de vives consolations, que don Alphonse de Liguori et ses confrères prêchent des missions aux peuples dépourvus de secours, ainsi que des retraites au clergé des campagnes, et que ces saints exercices sont partout accompagnés des plus abondantes bénédictions, j'ai résolu de mettre à profit le zèle de ces hommes de Dieu pour consoler mon àme affligée plus que je ne puis dire à la pensée des graves désordres qui régnent, au sein de nos villages, dans le clergé comme dans le peuple. Je sais que. les compagnons de don Alphonse sont encore peu nombreux : aussi me contenterais-je de son concours et de celui d'un de ses collègues. Je fournirai aux deux missionnaires un logement convenable au centre des populations qu'ils devront évangéliser, et si Dieu nous est favorable, comme j'ai lieu de l'espérer, ils pourront s'établir définitivement dans mon diocèse, car si j'ai beaucoup de prêtres zélés à Naples, j'en ai bien peu qui s'inquiètent des pauvres villageois. Je prie donc Votre Seigneurie de seconder mes intentions, de tout point conformes à l'esprit de la vocation que don Alphonse et les siens ont saintement embrassée, vocation du reste bénie du ciel, car j'apprends qu'à la demande de plusieurs évêques ils ont créé des maisons de leur institut^ lesquelles sont devenues des foyers de sanctification. Loin de vous opposer à mon dessein, vous userez, je n'en doute pas, de tout votre pouvoir pour déterminer don Alphonse à me prêter son concours. Ce faisant, vous procurerez à Dieu une grande gloire, et à moi une satisfaction dont je vous serai bien reconnaissant. »
Dans cette lettre, on avait fait vibrer toutes les cordes capables d'émouvoir le cœur de Falcoia. La réponse n'en fut pas moins négative et parfaitement motivée. Ce petit chef-d'œuvre est dû à la plume du père Sportelli, en ce moment le compagnon et l'interprète du saint vieillard. « Éminentissime Seigneur, disait-il, je
^pondrais immédiatement à vos désirs si je ne me croyais obligé
^^ conscience de vous soumettre les difficultés suivantes, qui me
^^mblent dignes d'être prises en considération. Les missionnaires
^^ Ciorani sont au nombre de cinq, auxquels se sont adjoints quel-
^ties frères servants. Plusieurs prêtres qui s'étaient unis à eux les
O'ni abandonnés pour différents motifs. L'un des cincj se trouve ici
^^'vec moi pour raison de santé et par ordre des médecins. Les
^Jiiatre autressouffrent de maladies chroniques et doivent malgré cela
^^■::ïaintenir l'observance régulière, pourvoir à l'instruction des frères,
^ u service de l'église et aux besoins spirituels d'une nombreuse
<^c3ngrégation d'hommes qui accourent à Ciorani des villages voisins,
X> lâcher la parole de Dieu, entendre les confessions, donner très
^Cïuvent des retraites aux ordinands ou aux prêtres, quelquefois au
Xàombre de soixante. A cette besogne écrasante il faut ajouter la
surveillance des ouvriers occupés à de nouvelles constructions et
l^s courses évangéliques à travers le grand et pauvre diocèse de Sa-
l^rne. Or si deux de cesquatre ouvriers s'en vont cultiver un nouveau
terrain, qui s'occupera ici des missions, des retraites, des congré-
g'ations, du service de l'église et des besoins de la communauté?
^c peut-on pas craindre que leurs collègues, surchargés de tra-
^'^Qx, ne prennent leur état en dégoût, ne s'en retournent chez eux,
^t ne laissent périr la petite plante qui promettait de si beaux fruits?
Et nos missionnaires, transplantés à Naples, hors d'une vocation
qni consiste à secourir les peuples et les diocèses plus spécialement
^nécessiteux, ne se verraient-ils pas exposés à végéter et à périr?
« Je comprends, Monseigneur, que votre zèle vous porte à se-
^^ourir chacune de vos ouailles, mais jetez donc les yeux sur ces
■^^illiera de prêtres qui vous entourent, lesquels suffiraient à con-
^^Ttir plusieurs mondes. Quelques prédicateurs bien choisis sanc-
^^tieraient vos villes et villages. Il y a soixante ans, les paroisses des
^^^ virons de Naples formaient comme autant de jardins spirituels,
I^^^-rsemés de belles fleurs de vertus. Cultivés par un petit nombre
™^ Pieux-Ouvriers, les campagnes résonnaient d'hymnes et de saints
^^^*tiques. On eût dit la Palestine à l'époque de saint Jérôme. Sans
'"'^rûonter le cours du temps, si aujourd'hui encore quatre pauvres
^'Missionnaires réussissent à sanctifier nombre de villes et de vil-
^^"S'es, quels prodiges n'opéreraient pas tant d'ecclésiastiques doctes
^^ zélés, tant d'illustres congrégations, si tous et toutes voulaient
^^^^^vailler sincèrement et résolument au salut des Ames !
« 11 est vrai, Monseigneur, que cette petite plante de l'institut P^^^^duit des fruits merveilleux sur ce terrain où la main du Sei-
gneur Ta enracinée et Tarrose des eaux de sa grâce; mais si nous Tarrachons de ce sol pour la transplanter ailleurs, no va-t-elle pas se stériliser et périr? D'ailleui*s je n'ai pas la puissance que vous m'attribuez pour la transplanter et la soutenir. Je ne suis qu'un pauvre arbrisseau bien frêle et bien caduc : la grande humilité de ces serviteurs de Dieu peut seule les porter à s'appuyer sur un pareil tuteur. Je suis un simple trait d'union qui les empêche de se désagréger. Laissez donc près de moi cette petite plante encore faible, jusqu'au jour où, fortifiée par la divine grâce, elle poussera de nombreux rejetons, qui pourront croître en d'autres lieux et spécialement dans votre cher diocèse.
« D'ailleurs lapparition à Naples de deux pauvres missionnaires de Ciorani tournerait au détriment de tout votre clergé. En les comparant à la multitude de prêtres et de congrégations que renferme la grande cité de Naples, on se demanderait pourquoi ces deux étrangers ont dû s'arracher à leur couvent pour travailler au salut de vos pauvres paysans. Et quelle figure feraient ces deux malheureux quand, parmi tant de prêtres distingués par la vertu comme par la doctrine, ils devraient jouer les premiers rôles !
« Je supplie donc humblement Votre Éminence de laisser croître en paix ces enfants de bénédiction et de leur accorder votre puissante protection pour le plus grand bien de la sainte Église. Je me mets pareillement aux pieds de vos excellents prêtres pour les supplier, au nom de Jésus-Christ, de travailler, tous et chacun, à faire des pauvres gens de la campagne des chrétiens véritables, dignes de posséder un jour le paradis. Prêtres de Jésus-Christ, au prix de quelques fatigues et de légères incommodités, vous sanctifieriez non seulement la Ville et le Royaume mais le monde entier si vous en aviez la volonté. Je ne vous dirai point par quels moyens, car ces moyens vous les connaissez aussi bien que moi, vous qui pourriez être mes maîtres. Je demande seulement à Dieu qu'il vous en inspire la résolution pour sa plus grande gloire, le salut du prochain, votre bonheur éternel, et la consolation de votre bien-aimé pasteur. »
En même temps qu'il adressait au cardinal ces pathétiques réclamations, Falcoia priait Alphonse de se rendre à Naples et de déployer toute son éloquence pour échapper à la besogne qu'on voulait lui imposer. Comme toujours, Alphonse obéit sans raisonner. Il alla trouver Tarchevêque, qui le reçut avec .une tendresse toute paternelle; mais à peine avait-il commencé sa harangue que celui-ci
l^'ii.rrôta par un argument sans réplique : « Je suis votre supérieur, dît-il, et je veux être obéi. » Et comme Alphonse reprenait la thèse de Falcoia sur les diocèses déshérités qui réclamaient son secours t^Liidis que Naples abondait en ouvriers évangéliques, Spinelli Ixii répondit : « Mon diocèse compte plus de cent mille âmes dispersées dans une foule de villages et de hameaux, et ces âmes ont plus de droit sur vous que celles de tout autre diocèse, puisque c'est ioicpie vous êtes né. » Alphonse n'avait qu'à s'incliner, car, sa congrégation n'étant pas encore reconnue par TÉglise, il restait sous i^ juridiction du supérieur de la Propagande.
Sens perdre de temps en discussions inutiles, le cardinal institua don Alphonse supérieur et régulateur des missions qui devaient se donner dans les trente-quatre communes suburbaines. Et comme il ^^llaità ce chef un grand nombre de collaborateurs, il le chargea de choisir dans toutes les congrégations de Naples, sans en excepter *^- Propagande, les prédicateurs les plus habiles et les plus zélés. ^ Tout en vous aidant, ils apprendront, lui dit-il, A faire les missions d'une manière profitable au peuple. » Alphonse désigna les I^i^tresles plus respectables, parmi lesquels plusieurs de ses anciens ^<>llègues. On distinguait entre autres l'illustre Mathieu Testa, qui d^rint lui-même plus tard chef des missions diocésaines, puis grand- ^Umônier du roi; les prêtres Coppola et Savastano, futurs évoques de Cassano et de Brindes; des prédicateurs renommés, comme C^pozzi, de Alteriis, Crisaldi, Caraci, Romano, Colici, et plusieurs autres dont il connaissait le mérite et le dévouement. Sarnelli et ^^Ilani devaient s'adjoindre à cette troupe d'élite pour combattre le ÏH>ii combat sous les ordres de leur vaillant capitaine.
Ces dispositions de l'archevêque blessèrent naturellement la susceptibilité de la Propagande. Le supérieur fit remarquer que la société des Missions apostoliques jouissant d'une véritable prééminence sur toutes les congrégations du royaume, c'était au supérieur de cette société qu'appartenait le droit de choisir le chef des ^**issions diocésaines. 11 aurait pu ajouter que certains de ses collè- S^es se trouvaient humiliés d'avoir à prêcher sous la dépendance *^ la direction d'un homme qu'ils avaient autrefois exclu de leurs ^gs pour cause d'indignité. Mais ces réclamations de l'orgueil froissé ne firent aucune impression sur le cardinal. « Je suis votre archevêque, répondit-il aux mécontents, et comme tel pre- /oier supérieur des congrégations du royaume. Les missions dépendent de moi seul, et c'est à moi par conséquent dénommer le chef qui les dirigera. » 11 fallut baisser la tête devant cette parole
autoritaire et reconnaître que Dieu se plaît parfois à relever ceux que le monde voulait abaisser.
Alphonse et ses deux compagnons ayant à faire un assez long séjour dans le diocèse, le cardinal leur assigna pour lieu d'habitation une petite \dlla dépendante du village de Saint-Agnello, près de Barra. Les trois missionnaires y trouveraient un abri pendant la saison d'été. A côté de la villa se trouvait une église où ils pourraient exercer le ministère. La position centrale de Saint-Agnello leur permettrait de se transporter facilement dans les bourgs et villages qu'ils devaient évangéliser.
La mission générale ne s'ouvrit qu'au mois de mai. Au lieu de prendre un peu de repos avant le grand combat, Alphonse profita des cinq ou six semaines qu'il lui restait pour appeler à la pénitence trois ou quatre villages du diocèse de Salerne et prêcher dans la ville de Nocera une mission dont nous verrons bientôt les résultats. ATépoque fixée par Tarchevêque, il prit avec lui le père Villani, et, suivi de sa troupe d'auxiliaires, inaugura cette glorieuse campagne de Toraison.
Alphonse débuta par le bourg important de Fragola. Voici les notes consignées dans les Annalos de la Propagande sur cette première mission : « En mai 174.2, on ouvrit la mission dans les trois paroisses de Fragola. A Sainte-Marie d'Aiello, le pore Liguori, directeur général des missions diocésaines, prêchait le sermon du soir; le père Sarnelli, Tinstruction catéchistique ; le père Testa, rinstruction du matin. A Saint-Georges, le père Villani, compagnon du père Liguori, présidait les exercices. Le père de Altoriis, aidé du pèreColici, évangclisait Saint-Marc. Au cours de cette mission, on planta la croix commémorative, on établit la pratique de l'oraison mentale, des conférences ecclésiastiques, et la protestation mensuelle de la bonne mort. Outre les pères ci-dessus mentionnés, intervinrent comme auxiliaires les pèrrs Homano, Capozzi, Crisaldi, Coppola , et d*autrès sociétaires de la Propagande. Il y eut des communions spéciales pour les différentes classes, des prédications aux congrégations, et des instructions aux personnes pieuses. » Cet exposé, bien que très succinct, dépeint assez exactement la physionomie générale des missions organisées alore par saint Alphonse, et les moyens employés pour arriver au but final, c'est-à-dire la pratique de l'oraison en commun et la réforme du clergé.
La mission de Casahiuovo suivit celle de Fragola. Ravi des prédications d'Alphonse et des grands résultats obtenus, leseigneur du pays, don Jérôme Cuomo, voulut voir de près le gentilhomme-apôtre.
^Vccompagné d'un de ses amis, professeur à l'école de médecine, et <3 u fils de ce dernier, il se rendit à la maison qu'liabitait le servitour de Dieu. Or voici comment Tenfant, devenu médecin à son "tour, raconte cette visite au procès de béatification : « La maison, dit-il, se composait de trois chambres, qu'Alphonse avait cédées à ses compagnons. Pour lui, il s'était réservé une espèce de réduit souterrain sous un escalier. C'est dans cette cave inhabitée, obscure, humide au point que l'eau suintait sur les murs, que nous trouvâmes le saint missionnaire. C'est là qu'il habitait le jour, et prenait la nuit quelques heures de repos. A la vue de ce tnudis malsain, meurtrier, indigne d'un homme de son rang, nous restâmes stupéfaits mais pleins d'admiration pour ce gentilhomme qui poussait le mépris de lui-même jusqu'à se contenter d'un pareil gîte. Le duc fit instances sur instances pour l'emmener dans son palais, mais inutilement. « Je trouve cette chambre très commode, répondit-il en souriant, et j'y suis vraiment fort bien. »Nous sortîmes aussi confus qu'édifiés, ne trouvant point de paroles assez expressives pour louer dignement l'humilité et la mortification du serviteur de Dieu. »
Les chaleurs de l'été forcèrent les missionnaires à interrompre leurs travaux pendant quelques mois. Retirés à Saint-Agnello, ils <^nsacrèrent ce temps de repos à exercer le saint ministère dans l'église contiguë à leur habitation ou dans les chapelles des haïïîeaux voisins. En récompense de leur infatigable dévouement, Dieu leur accorda la faveur qu'ils sollicitaient depuis si longtemps, <î'est-à-dire de nouveaux compagnons pour travailler avec eux à étendre le règne de Jésus-Christ. Déjà la mission de Fragola avait ^meoé aux pieds d'Alphonse deux jeunes gens qui le suppliè- ^nt de les admettre dans l'institut en qualité de frères servants. Bientôt trois prêtres du diocèse de Salerne, Bénigne Giordano, ^jetano Pepc et Pierre Genovese, sollicitèrent la même grâce. Un ^'ïième postulant, que nous devons faire connaître à nos lecteurs, ^'tle comble à la joie d'Alphonse et de ses confrères.
C'était un prêtre de trente-cinq ans environ, de haute taille et ^^ figure austère. Originaire de Cava, don Paul Gafaro , c'était ^^inom, avait hérité de la grande piété de ses parents. Dès son ^^fence il prêchait la pénitence par sa conduite, fuyait tout amu- ^^ent, et s'indignait de la moindre parole inconvenante. A six ^5, étendu de longs mois sur son lit de douleurs, il étonna les ^^decins par son courage dans les soufïranccs. Aifanié de mortifierons, il prenait sous un prétexte ou sous un autre ses repas à
part afin de faire passer en cachette ses aliments à des enfants pau-
vres. Chaque semaine il jeûnait deux jours au pain et à Teau. ^ ^
Vers Tâgc de treize ans, il revêtit la soutane et bientôt fit l'admira ^^
tien de ses maîtres et de ses condisciples par son recueillement^ ^^h sa ferveur, son amour de Tétude et surtout sa grande mortifica — ^^ tion. En ce temps déjà il se couvrait le corps de ciliées et de chai— .tf"^\ nés de fer et couchait sur une planche ou sur la terre nue. Or-— ^ mt donné prêtre, il se joignait aux missionnaires pour les aider dan miiar^n leurs travaux, récitait le chapelet avec les fidèles, expliquait 1--^ 1 catéchisme aux enfants, visitait les pauvres, et courait dans les ha^^.cna meaux éloignés entendre les confessions. Pour se reposer de ses fir»"^ f tigues, il se jetait aux pieds de son Dieu et passait en oraison tror<=^-c et quatre heures chaque jour, souvent dans le cimetière, où il a:jÊ^ s mait h méditer les grandes pensées de la mort et de réternit».^^t Témoin de son zèle et de sa vertu, son évêque le nomma curé £^ • c Saint-Pierre de Gava. Alors, ayant charge d'àmes, il ne crut j« ^ ja mais assez faire pour sauver le troupeau confié à ses soinciH' Jus Du matin au soir on le voyait à Téglise ou près des pauvres, dfz^es malades, des moribonds. Il poursuivait à outrance les vices etl^f les vicieux, jusqu'à se présenter, armé d'un crucifix, au milieu d'ur -aciiDe bande de libertins que sa présence mit en fuite. En peu de tem^i^^ps, grâce à son zèle , la paroisse transformée présenta l'aspect d V "^un véritable sanctuaire, où Toraison en commun, le rosaire, la ^^ visite au saint Sacrement, les cantiques pieux, avaient pris la pli des divertissements profanes. Et le curé de Gava se mourait de sci pules, parce que, disait-il, il ne se donnait pas assez à ses p"^;3Wiroissiens! Il s'en ouvrit à Alphonse lors de mission de Sainte-Lu dont nous avons parlé, et lui fît part du dessein qu'il avait co: de quitter sa cure pour mener une vie plus parfaite. Le saint conseilla d^attendre; mais un jour étant allé à Giorani, témoin la vie qu'on y menait, don Paul déclara que cette vie devait ê la sienne, et donna sa démission de curé. Soumis à une nouve épreuve, don Paul s'enferma dans un ermitage, y fit une retrai puis quitta secrètement sa demeure, ses parents, ses amis, ses roissions, et se rendit à Saint-Agnello, où, le 25 octobre 1741, pr^^>^ terne aux pieds du saint fondateur, il lui demandait la gr^*^ d'être rerii au nombre de ses enfants.
Alphonse n'hésita plus : il accueillit avec grande joie ce renf^^*^^ (jue Dieu lui envoyait pour le tirer de graves difficultés. L'»-^^" tomnc allait rouvrir le cours des missions. Gelles du diocèse *^^ Palermc réclamant impérieusement le concoure du père Villa^^^*^^'
-Alphonse garda près de lui don Paul Cafaro , Touvrier apostolique ^<>Dt il connaissait le zèle et la valeur.
A la reprise des travaux, le cardinal de Naples adressa une ^^ Instruction aux missionnaires députés aux paroisses du diocèse pour y implanter les œuvres de la piété chrétienne K » Son dessein ^Mx ordonnant une mission générale, c'était, disait-il, de réformer les <^:&œurs, de détruire les abus, de sanctifîer le peuple, d'établir partout l^s exercices de dévotion les plus propres à atteindre cette fin. Il éDomérait ensuite rapidement les œuvres à créer : « conférences t-héologiques pour les prêtres et les ordinands, cours d'instruction «les dimanches, catéchisme, écoles de garçons et de filles, visite au soint Sacrement, et surtout Toraison mentale en commun le matin otilesoir. Le prélat développait ce paragraphe de Toraison, qui comprend, disait-il, la considération des maximes éternelles et la prié- ■^, selon les règles tracées par saint Charles Borromée. » Il voulait Ttï'on établit cette pratique dans toutes les églises paroissales, chal>«iies, congrégations, écoles, familles, le matin ou le soir, durant *^e demi-heure. » Dans les écoles, ajoutait-il, les enfants, aidéspar '^Qrs maîtres, s'appliqueront en commun à faire un quart d'heure ^'oraison tous les soirs à une heure derminée. On sonnera la cloute pour avertir les paroissiens retenus dans leurs familles de faire * oraison en leur particulier. Les prêtres pourront tirer les méditations de ces trois excellents ouvrages : le Monde Sanctifié, V Ame illu- ^^inée, le Chrétien sanctifié 2. En aucun temps de Tannée on n'o- ^ïiettra cet exercice, même s'il est peu suivi, tant est grand le profit qu'en retirent les âmes! » Enfin « pour conserver les fruits de 1^ mission et enraciner les pratiques de piété, les missionnaires, disait le zélé prélat, devront visiter dans le cours de Tannée les pa- '^iascs évangélisées, afin d'y renouveler la ferveur au moyen de noavelles instructions. »
Telle était en substance cette instruction pastorale, en tout conforme à la pratique d'Alphonse et aux idées de Sarnelli. Ce der- ^ep, qui sans doute Tavait inspirée, ne craignit pas de Tenvoyer ^ tous les évéques de Tltalie, en les exhortant de nouveau à établir dans leurs diocèses Texercice de Toraison en commun : « Notre saint archevêque, dit-il, voulant réformer et sanctifier son diocèse, a écrit <^^tle courte mais substantielle instruction sur les œuvres de la piété chrétienne et sur les moyens à prendre pour les établir. J'ai
^* ^Hruzione perli MUsionari deputati elc. Naples 1741, 2 octobre. '• Troii oaTngesda P. Sarnelli.
pensé faire un acte profitable au peuple et agréable aux pasteurs en leur transmettant un exemplaire de cette instruction, qui restera pour nous et nos successeurs un mémorial des devoirs du pasteur. »
Ainsi appuyés par le cardinal, les missionnaires se remirent en campagne au commencement de Tautomne. Du mois çl'octobre au mois de juillet 1742, Alphonse prêcha sans relâche. Barra, Saint-Sébastien, Bosco, Saint-Georges, Résina, Saint-Jean, Ponticelli, PoUeca, toutes ces localités de six, huit, et dix mille âmes, qui s'étendent de la capitale jusqu'au pied du Vésuve, Tentendirent successivement. Que de sueurs et de hirmes il répandit sur ces contrées tant admirées j
des touristes, mais trop souvent plongées dans les vices qui attirèrent la colère de Dieu sur Herculanum et Pompéi ! Partout il cap- — tivait ses auditeurs par la force et Tonction de sa parole, par n l'exemple de ses vertus, et surtout par un dévouement qu'on ne se ^ lassait pas d'admirer. A le voir toujours sur la brèche, on se de- — mandait s'il était possible qu'il pût, sans miracle, résister à de pa- — reilles fatigues. A moins de grave indisposition, il se réservait le ^ sermon du soir. Souvent il prêchait deux et trois fois par jour, et ^ passait ensuite de longues heures au confessionnal. Et quand il M s'était ainsi exténué par des travaux sans fin, suivis ordinairement * de rudes flagellations, c'est à peine s'il accordait à son corps une ^ chétive nourriture et quelques heures de sommeil pour réparer *^ ses forces.
Son humilité faisait partout une impression profonde. Quand on ^^ le voyait passer sur son âne, couvert de sa pauvre soutane rapiécée, ^ ^ on se demandait comment l'héritier des Liguori pouvait descendre ^^ jusqu'à cet excès d'abaissement. A voir son accoutrement, souvent ^^ on le prenait pour le dernier des frères servants ou pour le do- — ^ mestique des missionnaires, ce qui donnait lieu parfois à de plai- — santés réflexions. Un jour qu'il venait de prêcher l'ouverture d'une ^ mission, les paysans, émerveillés de son éloquence, se disaient les ^ uns aux autres : « Si le cuisinier prêche si bien, que sera-ce des ^ autres? » Ils s'émerveillèrent bien plus encore en apprenant que ^ ce pauvre, iils d'un grand seigneur, s'était réduit à cet état d'ab- ^
jection pour travailler au salut de leurs Ames.
Le frère Uoniuald, entré dans la congrégation après la mission de Fragola, raconte qu'à l'arrivée des prédicateurs dans cette ville, il courut à l'église avec d'autres jeunes gens pour voir ces étrangers dont ou disait tant de bien. Il rencontra le serviteur de Dieu, qu'il prit pour un mendiant, et ne fit aucune attention à
cmî- Quelqu'un lui dit : « C'est un des missionnaires! — Allons
lonc! répondit-il, c'est un déguenillé qui demanda Taumône. »
;2xi niques instants après, le mendiant parut en chaire. Il était tout
transfiguré , son visage était radieux , des paroles célestes sortaient
de sa bouche. Romuald quitta l'église en disant : C'est un saint! Et
il alla se jeter aux pieds de l'homme en guenille pour le supplier
de l'admettre au nombre de ses enfants, afin de se faire saint
comme lui.
Un autre frère, nommé Léonard, cite un trait de modestie qui montre de quelles précautions s'entourait Alphonse pour ne point ternir la pureté de son àme. Pendant son séjour à Saint-Agnello, la duchesse d'Isola, qui habitait Barra, lui demanda un entretien particulier. Il prit avec lui le frère Léonard et se rendit au palais ducal. La duchesse étant venue à sa rencontre, il commença par ôter ses lunettes pour ne pas la voir. Elle entra dans un salon où il la suivit, mais en laissant le fr^re sur le seuil de la porte. Tout en causant avec la duchesse, il prit un livre en main et se mit à en feuilleter machinalement les pages pour n'avoir pas à regarder Son interlocutrice. Comme elle approchait son siège, il s'éloigna de quelques pas. La duchesse recommençant le même manège, il Retourna de côté, approcha le livre de ses yeux, et put ainsi continuer la conversation sans arrêter son regard sur celle qui lui par- ^^it. Au moment du départ, la duchesse fit avancer son carrosse pour le reconduire, mais il refusa d'y monter. « Je n'ai pas besoin d autre carrosse que mon bâton, » dit-il en souriant, et il prit congé. La réserve d'Alphonse pourra paraître exagérée et sa crainte ex- ^^^ve; toutefois nous savons qu'un regard peut perdre une âme. ^ob lit un pacte avec ses yeux pour bannir de son esprit jusqu'à la pensée de la femme, et l'on ne dit pas qu'il s'en soit repenti, lïavid au contraire pleura jusqu'à sa mort les crimes qu'il commit P^r suite d'un regard indiscret. On peut ne pas imiter les vertus "éroïques des saints, mais il ne faut jamais les blâmer. On peut »^ver les yeux sur sa mère, mais qu'on se garde de reprocher à ^nt Louis de Gonzague de les avoir baissés devant la sienne.
C'est ainsi qu'en tous lieux, à Téglise, dans les rues, dans les
liaisons particulières, le saint édifiait par sa contenance humble et
modeste, sa pauvreté, son dévouement à toute épreuve. Ses deux
compagnons, Sarnelli et Cafaro, se montraient ses dignes émules.
Entraînés par leur chef, les prédicateurs adjoints marchaient avec
ardeur dans la voie qui leur était tracée. Alphonse voulait qu'on
prêchât la pénitence au peuple, mais comme Notre-Seigneur,
par Texemplc plus encore que par la parole. Autorisé par le cardinal, il avait établi que, durant cette longue mission, tous les ouvriers évaugéliques s'astreindraient au régime de sa congrégation. Aux repas, la ?mnestra, des légumes, des viandes communes, et -:
rien de plus. Défense absolue de faire figurer sur la table du poisson de prix, du gibier, de la volaille, des pâtisseries, même ^
sous forme de cadeaux aux missionnaires. Les visiteurs, chanoines -s
ou autres personnages de distinction, devaient se contenter du ser- —
vice ordinaire. Le jour de Noél, des familiers de l'archevêque assis- -"
tèrent au diner des missionnaires pendant la mission de Bosco. Us espéraient sans doute qu'en cette grande fête la table serait plus ^
somptueusementservie, mais ils furent bien déçus dans leur attente. -
Us en plaisantaient le soir au palais épiscopal. « A l'occasion de la -*
fête, dirent-ils au cardinal, don Alphonse a fait des excès. Au risque ^
de ruiner son économe, il a surchargé le menu apostolique de ^
quelques boulettes de viande. »> Relativement à la mortification en -^
mission, le saint fondateur était inflexible. « L'apôtre, disait-il, doit se contenter du nécessaire et refuser tout superflu, surtout les «
friandises et autres délicatesses. »
Sous sa forte direction, les saints exercices produisirent dans toutes 2^
les paroisses des fruits abondants de salut. L'un de ses collabora- — -
teurs, Mathieu Testa, disait plus tard au pèrcTannoia : <c II faudrait Si
des volumes pour en raconter les péripéties et les bienfaits. Don xx^
Alphonse a fait disparaître des scandales et des abus sans nombre. .^
Son passage parmi nous a purgé nos églises des inconvenances qui m-h
les déshonoraient. Les dames renoncèrent alors aux costumes indé- — ^ cents; les jeunes filles, dont le front ne savait plus rougir, se com- — ^
portèrent désormais avec pudeur et modestie. Cert€dnes danses **-
déshonnètes et certains divertissements immoraux, en usage dans ^^
nos campagnes, en furent à jamais bannis. On vit cesser les dé- — ^
sordres des cabarets. Des cantiques pieux remplacèrent les chan* sons licencieuses qu'au temps des vendanges et des moissons on entendait partout. »
Dans ses visites pastorales, rarchevôque constatait avec joie la révolution opérée pendant cette première campagne. Il voyait fleurir les exercices de piété recommandés dans son instruction, Toraison, le chapelet, la visite au saint Sacrement. Encore une année, disait-il, et toutes les paroisses auront reçu le bienfait de la mission, et nous n'aurons plus qu'à remercier Dieu et don Alphonse de Liguori. Ce dernier, retiré à Saint-Agnello, songeait aussi au bien immense qu'il pourrait faire en achevant l'œuvre commencée, mais
LA GRANDE MISSION. t>37
î^^ Crères de Ciorani le rappelaient instamment. Pères, frères et no- "^oes se plaignaient d'une absence qui s'était prolongée au-delà A^Xine année. Fidèle écho de ces lamentations, Sportelli observait que les missionnaires de Naples, formés maintenant à Técole d'Alphonse, pouvaient continuer leurs travaux sans son assistance. A cette lettre, datée du 6 juin, Falcoia ajoutait ce commentaire : « Vous savez, mon cher Alphonse, que je vous aime comme la prunelle de mes yeux. Dieu vous donnera d'opérer de grandes choses pour sa gloire si toutefois vous méditez l'adage qu'en tout, même dans le bien, il faut de la mesure : est modus in rébus. Par suite de votre éloignement, Tinstitut est en souffrance, et je ne vois à cela d'autre remède que Tunion de tous ses membres dans le sein de votre charité. Revenez donc, mais agissez de manière à ne pas blesser Son Éminence. Faites valoir le petit nombre de vos sujets et l'espoir que plus tard, si la congrégation prospère, vous pourrez de temps en temps en détacher quelques membres pour évangéliser ^ les villages de son diocèse. Quant à laisser à Saint-Agnello le père Samelli avec un frère, il me semble que cette mesure entraînerait beaucoup d'inconvénients. »
Si Ion scrute les sentiments intimes du saint fondateur à cette
époque, il est facile de voir que, tout en reconnaissant la nécessite
de sa présence à Ciorani, son zèle Tinclinait à continuer les missions
^Napolitaines et même à transformer la villa de Saint-Agnello en
^Uie maison de l'institut, où Sarnelli, aidé plus tard de quelques
•Utres pères, travaillerait à perpétuer les œuvres commencées.
^ab avant tout, il voulait obéir. « Priez pour moi, écrivait-il le
Sajuin au père Sportelli, spécialement à la sainte messe. Recom-
niandez-moi tous à Notre-Seigneur et à sa sainte Mère, afin que
Weume décharge des missions napolitaines si toutefois c'est pour sa
gloire. Le cardinal continue ses visites pastorales; à son retour, je
ïiéçocierai cette affaire avec lui, mais j'ai bien peur d'avoir à sur-
nionter de grandes difficultés. »
Pour ne pas heurter de front Téminent prélat, dont il connaissait '« caractère autoritaire, Alphonse exposa au chanoine Fontana, l'homme de confiance de Sportelli, les raisons qui nécessitaient son retour à Ciorani, et le pria de les faire valoir auprès du cardinal, fontana le lui promit, mais, au premier mot qu'il hasarda sui* celte question , Spinelli lui ferma la bouche. « Laisser partir don Alphonse! dit-il, autant cesser les missions. » En habile diplomate, Footana revint à la charge dans un moment plus favorable, et représenta qu'à défaut de don Alphonse, le prêtre Mathieu Testa pou-
vait diriger les missions, maintenant surtout que Fœuvre était é^K blie sur un bon pied. Le cardinal résista longtemps et finit ^:m^ céder, mais à la condition formelle que Sarnelli remplacerait ^/W* phonse comme directeur des missionnaires jusqu'à la fin de la cai^ pagne. Grâce à cette combinaison, le saint fondateur put retourn^^ au milieu des siens, tandis que le pauvre Sarnelli, déjà malad^^ prit sur ses épaules un fardeau qui devait Taccabler.
Le 30 juillet 1742, deux pauvres prêtres, montés sur des ànes,-*^ traversaient les rues de Naples et s'acheminaient vers rarchevêché, * non sans exciter les regards et les quolibets des passants. C'étaient don Alphonse et don Paul Cafaro qui venaient prendre congé du cardinal. L'antichambre était remplie de gentilshommes et de chanoines. Les deux voyageurs se blottirent dans un coin, en attendant que le prélat pût les recevoir; mais celui-ci ayant aperçu le saint, accourut à lui et Tintroduisit dans son cabinet en lui témoignant la plus grande affection. « Eh bien, mon cher don Alphonse, lui dit-il, ne vous paralt-il pas maintenant que mon diocèse n'a pas moins besoin de secours que n'importe quel autre ? » 11 le remercia chaleureusement de tout le bien opéré et lui manifesta de nouveau dans les termes les plus expressifs la peine que lui causait son départ. A son tour, le saint fondateur remercia le cardinal des faveurs dont il l'avait comblé , et lui demanda de protéger au besoin sa pauvre congrégation. Ayant ensuite pris congé, les deux missionnaires se remirent en chemin pour Ciorani.
Avant de les y suivre, terminons ce chapitre en montrant comment Dieu bénit les œuvres de ceux qui travaillent pour sa gloire. Outre la transformation des paroisses évangélisées, le passage d'Alphonse dans le diocèse de Naples produisit d'autres résultats, non moins merveilleux qu'inattendus. Ayant vu de ses yeux les effets d'une mission populaire sur les habitants des bourgs et des villages, le cardinal Spinelli résolut d'en perpétuer le bienfait pour toutes les paroisses. A cet eflet, il établit que, des trente-quatre districts qui entourent la capitale, cinq ou six recevraient chaque année, à tour de rôle, des missionnaires désignés par lui. En vertu de cette organisation, chaque paroisse devait être évangélisée tous les six ans. Le chanoine Mathieu Testa, nommé directeur de ces missions rurales, occupa dès lors la villa Saint-Agnello, au centre des campagnards trop souvent abandonnés.
Après avoir pourvu au salut de ses diocésains , le zélé cardinal se demanda pourquoi l'on ne travaillerait pas à régénérer le royaume entier au moyen des missions populaires. Dans un rapport au sou-
rerain pontife Benoit XIV sur Tétat malheureux d'innombrables peuplades disséminées sur les Apennins, il expliqua que des milliers de chrétiens se trouvaient, faute de secours spirituels, en grand danger de se damner si des missionnaires généreux ne leur procuraient des moyens de salut. A ce rapport Benoit XIV répondit par une circulaire à tous les évoques du royaume de Naplcs sur Futilîié et la nécessité des missions. « Dans vos cités, leur dit-il, vous comptez sans doute bon nombre de gens honnêtes et religieux, mais combien de pauvres montagnards, ignorants et presque sans foi, vivent loin de vos sièges épiscopaux dans la dépravation et meurent dans Timpénitence ! » Le docte pontife montre ensuite par rinsloire que Tunique remède à un si grand mal n'est autre que la mission évangélique. « Ce remède, dit-il, je ne l'ai pas invcuté, les évèques les plus zélés n'en ont pas connu de meilleur pour régénérer leur diocèse. Mais ajoute-t-il, il faut trouver des hommes qui instruisent le peuple, qui battent en brèche les vices et les scandales, et qui prêchent d'exemple, uniquement occupés du bien des âmes ^ » Afin de faciliter à tous la pratique des missions, le pontife confia au cardinal Spinelli la charge de fournir aux pasteurs de vrais ouvriers évangéliques et de conférer à ces derniers les pouvoirs nécessaires. Ainsi stimulés par le chef suprême de l'Église, les évoques se mirent à l'œuvre, et dès lors, lious le verrons bientôt, les missionnaires ne purent suffire à la ï>esogne.
L'action d'Alphonse et de Sarnelli s'étendit plus loin encore. I^puis dix ans, ils instituaient dans toutes les missions la pratique de l'oraison mentale. Les ouvrages de Sarnelli sur cette matière, kup application au diocèse de Naples, les lettres enflammées de Sarnelli répandues dans tout le monde catholique, avaient fait grande impression sur les pasteurs et sur le pasteur des pasteurs. A la date du 16 décembre 1746, Benoit XIV adressa une encyclique aax évèques sur Timpor tance de TOraison mentale, « le moyen le pins efficace et le plus nécessaire pour ramener les âmes à Dieu. » — « SiTonne veut pas voir la désolation régner dans tous les cœurs, dif-il, il faut enseigner au peuple la prière et la pratique de Toraison. » Et il s'étend sur les avantages de cet exercice fait en commun dans les églises ou les familles; il ne craint pas de descendre aux détails pratiques, comme par exemple d'en donner le signal au son de la cloche ^.
f . Bened. XIV BuUarium, tome I, 567. — Circul. 8 sept. 1745. 3. md., tome II, 150.
240 APOTRE ET FOiNDATEUR.
Ainsi la parole des deux saints missionnaires, répercutée pai grande voix du pape, retentit jusqu'aux frontières du royaume, même jusqu'aux extrémités du monde. Hélas! elle a cessé de j tentir parmi nous, personne ne pense à renouveler la sainte crc sade, et cependant la parole de Benoit XIV restera toujours vrait « Si Ton ne veut pas voir la désolation dans toutes les âmes, il fa enseigner au peuple la prière et la pratique de Toraison. » 11 < également vrai que des prédicateurs de l'oraison mentale, imb de l'esprit des Alphonse, des Sarnelli, des Spinelli, ressusciteraie encore dans notre siècle d'indifférence et d'apostasie la foi qui soi meille et la charité qui s'éteint.