CHAPITRE XIV
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E3[péflît ion dans laPonillo. — La valltV dos Chaîner. — La Viorfro d»» la montiigno.— fission et fondation d'Iliceto. — Lcchanoino Casati.— Excui*sion dans la province <le Bari. — Les anachorètes du di^sert. — Sainte mort dt; Vitus Curzius. — Misï'ioii à Troia. — Alphonse aj>prend la mort de son père. — Mission à Fogpa. — Lf'Xtas»^ <*n chaire. — Misère extrême au noviciat d'Iliceto. — Une prédiction »*«^alisck». — Renouvellement à Foggia.
Pendant que le démon travaillait à ruiner la fondation de Nocera, Mphonse, avons-nous dit, prêchait mission sur mission dans la province que les Romains avaient nommée Apulia, et que nous nommons '^ Pouille. Par quelle circonstance extraordinaire la Providence rayait-elle conduit, au-delà des Apennins, dans un pays si éloigné de son couvent et du théâtre ordinaire de ses travaux? Le présent chapitre va nous rapprendre.
Au centre de la Pouille, à deux kilomètres de la petite ville d'Iliceto, Ton aperçoit, sur les flancs d'une colline assez élevée, une église dédiée à la sainte Vierge sous le nom de Notre-Dame de Consolation. A cette montagne, à ce sanctuaire, à la vallée boisée quiTentoure, se rattachent d'antiques et touchants souvenir. C'est dans ces forêts que les chrétiens se réfugièrent au temps des persécutions, c'est là que beaucoup d'entre eux, morts pour Jésus- Christ, ont reçu la sépulture. On retrouve encore parfois, près de ieurs ossements vénérés, la lampe funéraire et le monogramme du Christ, tels qu'on les voit aux catacombes sur le tombeau des martyrs. Plus tard,, en mémoire de leurs pères emprisonnés et torturés pour la foi, les chrétiens bâtirent sur cette colline une chapelle dédiée à saint Pierre aux Liens, et donnèrent à la vallée le nom de Val in Vincoliy la vallée des Chaînes.
Au quinzième siècle, un homme dont toute la ville de Naples
admirait la science et les vertus, le bienheureux Félix de Corsano. rendit plus célèbre encore le désert d'iliceto. Son amour de la solitude, delà pénitence et de la contemplation Tentralna dans cette vallé»^ des Chaînes qui lui rappelait Thérolsme des premiers Âges. Ermite de saint Augustin^ il avait formé le dessein de réformer son ordr^ dégénéré. Pour cela il bâtit un ermitage et une église sur les ruine - 2 de. la chapelle dédiée à saint Pierre, puis plaça sur Tautel une imag^ de la vierge Marie tenant dans ses bras Tenfant Jésus. Cette images, qu'il appela Notre-Dame de Consolation, exprimait si parfaitement la grâce et la majesté de la Mère de Dieu, que les peuples, comme fascinés par un charme divin, ne pouvaient en détacher leurs regards. Aussi les pèlerins accoururent-ils en foule offrir hommages et prières à la céleste consolatrice, qui du reste répondit aussitôt à leur confiance par de nombreux miracles. De leur côté, les ermites adoptèrent peu à peu la réforme prèchéeparle bienheureux Félix, et bientôt douze couvents, peuplés de véritables anachorètes, formèrent autour de Notre-Dame de Consolation la plus riche des couronnes.
Mais, hélas! après deux siècles de gloire, Tordre des ermites tomba dans le relâchement et fut supprimé, en 1650, par un décret du Saint-Siège. Durant les trente années qui suivirent, la sainte image resta comme oubliée dans son sanctuaire délaissé, si bien qu'un prieur des carmes la fit transporter clandestinement dans Téglise de son monastère et placer au-dessus du maltre-autel. Quel ne fut pas son étonnement, le lendemain, de retrouver le tableau miraculeux, non plus â la muraille où on l'avait attaché, mais sur Tautcl. Le tableau fut assujetti plus fortement au moyen de crochets de fer : le lendemain on le retrouva sur le marchepied de l'autel. Les religieux alors l'enfoncèrent dans le mur et l'y fixèrent de manière qu'il ne pût, sans une intervention surhumaine, s'en détacher. Le matin suivant , le mur était crevassé , l'autel couvert de débris, les chandeliers par terre, et le tableau sur le pavé au milieu du sanctuaire. Épouvanté, le prieur fit reporter secrètement l'image miraculeuse sur son autel du Val-in-Vincoli, trùne qu'elle s'était choisi et qu'évidemment elle ne voulait pas quitter.
Au cours des cinquante dernières années, deux ardents missionnaires, Michel Ramamondi et le comte Appiani, s'étaient constitués successivement les gardiens de la sainte image. Le premier demeura vingt ans au posted'honncur; devenu vieux et malade, il se fit porter à l'hospice d'iliceto, où il se rétablit contre toute attente. Néanmoins le saint ermite sentit que sa mort était proche. Se con-
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sidérant désormais comme mort au monde, il pria le chapitre d'Uiceio de célébrer ses funérailles. On le coucha dans un cercueil au milieu de la collégiale, et Ton chanta pour lui Toffice des morts et la messe de Requiem en présence de tout le peuple, qui foDdait en larmes. Le service terminé, Ramamondi fut transporté au désert du Val-in-Vincoli, où il resta, invisible et silencieux, jusqu'à son dernier soupir. Son successeur, le comte Appiani, garda le sanctuaire pendant de longues années, mais à Tépoque où nous sommes arrivés, il avait cru devoir Tabandonner pour établir à Foggia une société de missionnaires. Notre-Dame de Consolation, seule sur sa montagne, attendait qu'un de ses pieux serviteurs consentit à lui tenir compagnie.
Comme tous les habitants d'Uiceto et des pays circon voisins, deux grands serviteurs de la Madone, Jacques Casati, chanoine de la collégiale dlliceto, et André Calvini, gouverneur de la ville, gémissaient de voir Timage miraculeuse dans ce triste état de délaissement et d'oubli. Unis par la plus étroite amitié, ils cherchaient le moyen de relever le pèlerinage abandonné. « Volontiers, répétait souvent le chanoine Casati, je léguerais tous mes biens à Tordre ^gieux qui voudrait se fixer sur la sainte montagne pour y recevoir les pèlerins et évangéUser les bourgs et villages de la Fouille. » André Calvini ne manquait pas d'applaudir à cette bonne pensée et d'encourager ce généreux dessein.
Or il advint qu'étant retourné dans ses terres de Rocca, petit e des environs de Ciorani, il vit arriver Alphonse dans ^ village pour y prêcher la mission. Ses sermons ébranlèrent 'oote la population, mais le plus impressionné de tous les auditeurs fut sans contredit André CaUdni. En entendant notre saint '^onnaire et ses compagnons, sa pensée se reporta aussitôt sur le actuaire de Notre-Dame de Consolation. Ayant pris des informa- Kons sur le couvent de Ciorani et sur son fondateur, il s'empressa d'en faire part au chanoine Casati : « Les pères du Saint-Sau- ^«ttr, lui écrit-il, me paraissent éminemment répondre au but que ^ous poursuivez. Je les vois ici à l'œuvre : ils cherchent non leurs ^térêts, mais le salut des âmes. On rencontre parmi eux des gentilshommes et même des gens de haute noblesse. A leur tête se ifouve le chevalier Alphonse de Liguori, que votre prince de Castellaneta doit connaître, car il appartient comme lui au Siège de Porta-Nuova. Ce sont des prêtres de grande piété et de parfaite régularité, aussi distingués par la vertu que par la science. Tout me fait croire qu'ils accepteraient une fondation à lliceto, où ils
seraient admirablement placés pour exercer leur ministère sp^ cial, qui est de porter secours aux déshérités de la campagne. Vo*--aurez bientôt, si vous le voulez, une excellente occasion de ^^ apprécier. Comme ils doivent prêcher une mission dans la p%^, vince de Bari, ils pourraient en passant évangéliser Uiceto, ^ traiter avec vous, s'il y a lieu, la question de la fondation. »
La réponse ne se fit pas attendre. Non seulement le chanoiric Casati, mais le vénérable évêque de Bovino, M^' Lucci, le prince de Castellaneta , seigneur du pays, le chanoine Maffei, administrateur des domaines dudit seigneur, se montrèrent enchantés de la proposition.
Alphonse avait en effet accepté d'évangéliser la ville de tfodugno et, le cas échéant, d'établir une maison dans la province de Bari, où tant d*àmes se perdaient faute de secours spirituels. C'était avec les prédications d'Iliceto une expédition laborieuse, et qa" il entreprenait sans trop savoir ce qui l'attendait dans ces pays loiH' tains. Il prit donc avec lui quatre bons ouvriers : Paul Cafaro, C^' novese, Sanseverino et Laurent d'Antonio, tous heureux d'ail ^^^ porter TÉvangile dans ces vastes plaines de la Fouille à de pauvre* peuplades dégradées par le vice et Tignorance. Pour la premiè:^ fois les pères du Saint-Sauveur traversaient les Apennins. Bient^ les hauts sommets s'abaissèrent, et ils découvrirent, à l'entrée de 1* plaine, comme la clé de cette nouvelle région, les murailles et 1^* tourelles de la petite ville d'iliceto. Cette place, relativement impc^^ tante, comptait alors près de trois mille habitants, et possédai •» outre la collégiale desservie par douze chanoines, un monastère cJ* religieux observantins, divers couvents de femmes, et un nomb ^ considérable de prêtres séculiers. I
L'arrivée des missionnaires mit en mouvement toute la populo' | tion. M Nous avons été reçus à Iliceto, écrivait Alphonse, comme d^ anges du paradis. L'évéque de Bovino, entouré de son clergé» nous a souhaité la bienvenue. On iie savait comment remercier 1^ Seigneur de nous avoir envoyés en ces lieux. Surtout le chanoio* Maffei , lequel jouit ici d'une grande considération, nous a fait l* plus gracieux accueil. Du reste, ce peuple parait bon, affectueux, ^* ' plein de piété. » Avec de semblables dispositions, les habitants dll>^ ceto ne pouvaient manquer de profiter des grâces qui leur étaie^^ offertes. Durant quinze jours, dans toutes les familles, prêtres ^^ fidèles ne s'entretinrent que des prédicateurs, et surtout de lei^^ chef, qui enflammait tous les cœurs par ses brûlantes instruction^^- Aussi la mission n'était pas terminée que les chanoines Casati e^^
Maffei venaient supplier Alphonse, au nom de toute la population, de ne pas la quitter, mais de s'installer avec ses religieux à l'ermitage de Notre-Dame de Consolation.
Avant de se décider, le saint fondateur se fit conduire à Termitage. A première vue, l'église lui parut d'un difficile accès, trop éloignée d'Iliceto, des villages et des hameaux de la plaine; mais bientôt cette solitude revêtit tant de charmes que ses impressions 8« modifièrent complètement. Il admirait cette épaisse forêt, plantée de grands arbres, où les solitaires pourraient, en se reposant de leurs fatigues, méditer sur la bonté de Dieu ; ces sources limpides qui, sortant de la colline rocheuse, venaient former les deux fontaines de l'ermitage, l'une dédiée à saint Pierre, l'autre à Notre- I^SLine des Neiges. Devant lui se déroulait l'immense plaine de la Fouille avec ses champs, ses pâturages, ses troupeaux, du milieu desquels s'élèvent l'antique cité de Foggia et au delà les monts Gai^gans, dont les cimes azurées servent de fond à ce merveilleux panorama.
Tout en contemplant cette riche nature qui attirait son âme sensible à toutes les beautés, d'autres pensées plus élevées excitaient ea lui Tardent désir de dresser sa tente dans ce pays. Il y avait là, &V1 milieu de ces champs et de ces bois, des multitudes d'hommes ([ui ne connaissaient ni l'auteur de la nature, ni Jésus, l'auteur de la grâce, ni Marie, la dispensatrice de cette même grâce. On lui wtcontait qu'à l'approche de l'hiver plus de cinquante mille hommes descendaient des Abruzzes dans ces plaines pour y garder les troupeaux et se livrer aux travaux des champs. Et personne ne s'occu- P&it de ces pauvres àmes^ brebis sans pasteur, chrétiens sans nourriture spirituelle. N'est-ce pas Dieu qui renvoyait dans ces régions, l^le missionnaire des abandonnés, pour travailler au salut de ces Patres et de ces campagnards?
Et puis pouvait- il laisser dans l'isolement et l'abandon cette ladone miraculeuse qui semblait lui demander de rester auprès â'elle et de ramener à ses pieds ses enfants dispersés, comme l'avait '^t autrefois le bienheureux Félix? Sans doute il y aurait beaucoup à souffrir sur cette montagne, mais l'image miraculeuse ne ^'appelait-elle pas Notre-Dame de Consolation? D'ailleurs n'était-ce P^dans ce Val-in-Vincoli que tant de martyrs et tant de saints ^^mites avaient souffert pour Dieu? On fit visiter au saint fonda- *^'ir, taillée dans le rocher qui sert de base à l'ermitage, la som- "«*e et lugubre caverne où le bienheureux Félix passait ses jours ^' ses nuits à flageller son corps et à contempler son Dieu crucifié.
SAWT ALPHONSE DE LIOl'ORI. — T. I. 19
Alphonse se rappela la grotte de Scala et les joies célestes qu'il y avait goûtées : pourquoi ne succéderait-il pas dans cette caverne au saint qui Tavait teinte de son sang?
Cette visite détermina la fondation. Alphonse l'accepta d'autant plus volontiers que ses confrères, le père Cafaro surtout, désiraient ardemment se fixer dans ce désert, où ils pourraient vivre en pénitents et courir comme Jésus à la recherche des brebis égarées. Cette décision remplit de joie tous les cœurs. Avant même la fin de la mission, le chanoine Casati, fidèle à sa promesse, fit donation, par acte public, de toute sa fortune aux pères du Saint-Sauveur, à condition qu'ils desserviraient à perpétuité l'église de Notre-Dame de Consolation. « La bienheureuse Vierge, était-il dit dans cet acte, ayant appelé à son service don Alphonse de Liguori et ses compagnons, qui dès ce jour prennent l'engagement d'habiter sa sainte maison, j'ai formé la résolution de pourvoir à leur subsistance en leur léguant les biens dont je dispose. Je cède donc tous ces biens, meubles et immeubles, à la vénérable église de Notre- Dame de Consolation et par suite aux susdits missionnaires et à leurs successeurs, pour qu'ils en jouissent à perpétuité. »
Cette donation est datée du 19 décembre ITj^ik. Le même jour, Alphonse en expliquait les clauses au père Rossi, de Ciorani. c< Remercions Dieu et Marie , disait-il , dont la protection nous a permis de conduire en huit jours cette nouvelle fondation. L'évèque, le chapitre et le municipe sont d'accord pour nous mettre en possession de la maison et de l'église. Aujourd' hui même , par donation entre vifs, le chanoine Casati nous a cédé tous ses biens, qui consistent en sept cents mesures^ de terres labourables, vignobles, plants d'oliviers et quelques maisons, le tout constituant une rente annuelle d'environ trois cents ducats, à la seule charge d'acquitter deux messes chaque jour. Le chanoine se réserve l'usufruit, sa vie durant, à l'exception de cinquante-six ducats qu'il nous alloue chaque année. Avec cela et les trente ducats que rapportent les terres de la Madone, il est certain qu'il faudra vivre maigrement, mais il faut compter sur la Providence et conserver sa bonne humeur : aussi bien sommes-nous sûrs d'aller en guenilles jusqu'à la fin de nos jours. »
La perspective de la pauvreté, même de l'indigence, roccupait moins que les misères spirituelles dont souffraient les habitants du pays. Avant de se rendre à Modugno, il fit le voyage de Troia pour