Récit do P. Blasucci
APOTRE ET FONDATEUR
son que nous connaîtrons bientôt, il préféra loger le père Villani dans le voisinage. Un de ses pénitents qui étudiait à Rome, Joseph de Rosa, de Nocera, occupait un appartement non loin du monastère. Muscari le pria de céder une de ses chambres au père, ce qu’il fit de la meilleure grâce du monde, et « sans rien exiger de nous, » écrit Villani. « Nous n’avons qu'à payer notre nourriture, ajoute-t-il, mais tout se vend ici horriblement cher. Nous vivons très parcimonieusement, néanmoins la dépense est grande. » On sent que, dès les premiers jours, le pauvre père a pressenti que ses ducats n’iraient pas loin, même en vivant de pain et de fromage. Du reste, il visitait Rome en pèlerin, mettant la piété avant les affaires. « Je suis arrivé ici le jour de saint Stanislas, écrivait-il à Mazzini. J’ai eu la consolation de vénérer ses restes mortels; j'ai vu sa chambre, son lit, divers autres objets qui lui ont appartenu. Oh! que cette petite cellule excite la dévotion! Le même jour, je me suis trouvé sur le passage du saint-père, et j’ai reçu sa bénédiction. Hier je suis allé à Saint-Pierre, temple unique au monde, surtout pour son trésor de précieuses reliques. »
Après avoir ainsi satisfait sa piété, le père Villani commença ses visites aux personnages auxquels il était recommandé, afin de se renseigner sur les moyens à prendre pour arriver sûrement et promptement à une heureuse conclusion. Mais ceux qu’il interrogeait ne s’entendaient sur rien, pas même sur la procédure à suivre. Les uns soutenaient qu’on avait fait une faute en s’adressant à la congrégation du Concile, où les procès sont longs et coûteux. En s’adressant au pape directement, disaient-ils, on éviterait de grandes dépenses de temps et d’argent, sans compter les objections méticuleuses qui peuvent compromettre le succès. Les autres prétendaient au contraire que la voie des congrégations était la plus honorable. D'ailleurs l’institut ne comptait pas d’adversaires parmi les cardinaux, et certainement la relation de Spinelli ferait grande impression sur tous. En tout cas, on ne pouvait actuellement dessaisir la congrégation sans exciter des soupçons défavorables à la cause. Le père Villani attendait Mgr Puoti pour prendre un parti, mais on l’assura que ce prélat ne reviendrait pas à Rome pour le moment, qu’il avait perdu les bonnes grâces du pape, et que d’ailleurs sa présence ne serait d’aucune utilité. Plus il questionnait, plus il s’embrouillait. Dans son embarras, il alla consulter Mgr Amato, secrétaire des Brefs aux princes, son compatriote et son ami. Il lui donna confidentiellement connaissance des règles qu’il voulait faire approuver, et du rapport de
APPROBATION DU SAINT-SIÈGE
Spinelli. Le secrétaire, qui avait un autre idéal dans l’esprit, trouva que ces règles devaient subir une transformation complète tant pour le fond que pour la forme , et s’offrit à opérer cette métamorphose. « Je suis venu à Rome, lui repartit Villani, non pour changer la règle, mais pour en solliciter l’approbation. Je donnerais ma vie pour la moindre de ses prescriptions. » Les deux amis se séparèrent dans ces conditions, assez peu enchantés l’un de l’autre. Du reste, tout en courant les antichambres et les salons, Villani fît une découverte qui l’étonna beaucoup : c’est que trop souvent ses interlocuteurs avaient moins d’envie de le servir que de servir leurs propres intérêts. Ses premières lettres à saint Alphonse et à ses confrères se ressentent de cette impression :
« Mon père, dit-il, on traite ici les affaires tout autrement qu’ailleurs. Il ne faut s’avancer qu’avec prudence et réserve. Mon Dieu ! où se trouvent donc la sincérité et la simplicité? Des paroles, des paroles plus qu’on n’en veut; mais des actes, c’est autre chose. Il y a ici un proverbe qui exprime cela très bien : « Les paroles ne coûtent rien, disent-ils, c’est pourquoi l’on en donne à foison. » Il concluait qu’au lieu de tant consulter, il aurait mieux fait de se défier de tout le monde et d’agir par lui-mème. « C’est ce que je vais faire, ajoutait-il; j’ai bon pied, bon œil, et je commence à connaître les rues de Rome. Seulement priez tous pour moi, car, sur cette mer agitée, si Dieu ne me vient en aide, je suis en grand danger de faire naufrage. »
Dieu vient toujours en aide à l’homme humble et droit qui se confie en lui. Il donna au père Villani trois excellents pilotes pour diriger sa barque. Le premier était cet abbé des basiliens, ce père Muscari dont nous avons déjà parlé. Doué de hautes capacités intellectuelles, rompu aux affaires, enthousiaste et passionné, l’abbé Muscari n’avait que trente-cinq ans, et déjà il jouissait à Rome d'une grande influence. Et cependant, bien que supérieur de son monastère, secrétaire de son général, accablé d’honneurs et de distinctions, il pensait à quitter son ordre, rongé par les divisions intestines, pour entrer dans une congrégation où il pensait faire son salut plus aisément. 11 s’en ouvrit au père Villani et lui manifesta son intention bien arrêtée de devenir son confrère si Alphonse, qu’il aimait et vénérait comme un saint, consentait à le recevoir dans l’institut. Quant à la dispense de ses vœux, il irait se jeter aux pieds du pape, qui certainement ne la lui refuserait pas. C’était pour traiter plus librement et plus secrètement cette affaire de conscience qu’il avait logé Villani hors de son monastère. 11
APOTRE ET FONDATEUR
le suppliait doue d’avoir pitié de lui et d’appuyer sa demande auprès du saint fondateur.
Le père Villani ne pouvait pas refuser son concours à un homme qu’il avait tout lieu de croire sincère, et qui s’intéressait, comme un autre lui-même, au succès de ses négociations. 11 écrivit donc immédiatement au père Alphonse : « L’abbé Muscari veut quitter son ordre pour de justes motifs. S’il ne l’a pas déjà fait, c’est qu’il a rencontré trop d’obstacles sur son chemin. Une retraite qu’il vient de terminer au noviciat des pères jésuites l’a confirmé plus que jamais dans sa résolution, résolution qu’il est décidé à rendre effective, dût-il endosser l’habit de frère servant, car il veut à tout prix sauver son âme. Il connaît notre règle, ainsi que les épreuves du noviciat. Je ne lui ai rien caché, et, malgré tout, il demande instamment son admission dans l’institut. Avec lui entrerait son pénitent, Joseph de Rosa, lequel est sous-diacre. C’est un ange et, ce qui ne gâte rien, un docteur en théologie. J’espère que vous recevrez Muscari, qu’au moins vous ne le découragerez pas. La congrégation a besoin de sujets déjà formés pour diriger nos jeunes gens, et celui-ci sera un maître hors ligne. » Alphonse réfléchit quelque temps avant de se décider, et enfin il promit de recevoir l’abbé si le pape le déliait de ses vœux. Dès lors celui-ci devint pour Villani non seulement un conseiller, mais un coopérateur aussi ardent que dévoué.
La Providence mit sur sa route un autre religieux non moins secourable dans la personne du père François Sanseverino, qui, on se le rappelle, avait quitté la congrégation par raison de santé au moment des grandes misères d’Iliceto. François, celui que Sportelli appelait notre Ciccio, regretté de tous ses confrères et surtout d’Alphonse, était entré à Rome chez les pieux-ouvriers, dont la règle s’accommodait mieux à la délicatesse de son tempérament, mais il restait fidèle à ses premières affections. Aussi ne put-il voir le père Villani sans se jeter dans ses bras en lui promettant de l’aider par tous les moyens à mener à bonne fin son entreprise. « Heureux, disait-il, si par là je puis faire oublier au père Alphonse la peine que je lui ai causée, h François était jeune encore, mais ses talents , son aptitude aux affaires et une perspicacité remarquable lui donnaient tant de relief qu’il devint plus tard archevêque de Palerme. Villani avait donc en lui un collaborateur de premier mérite.
Enfin, son auxiliaire le plus précieux, son ange gardien, pour ainsi dire, fut le cardinal Orsini, dont la très noble famille possé-
APPROBATION DU SAINT-SIÈGE
dait de vastes propriété à Solofra, non loin du pays de Villani, ce qui avait valu à ce dernier de très chaudes recommandations près du cardinal. Orsini était membre de la congrégation du Concile, et par conséquent il importait beaucoup de s’assurer non seulement son vote, mais son appui auprès de ses collègues. Comme le père lui demandait sa protection : « En quoi puis-je vous aider? demanda le cardinal. — En tout , répondit naïvement son interlocuteur, car après Dieu nous n'avons ici d’autre appui que Votre Éminence. — Eh bien, par où faut-il commencer? — Je désirerais que Votre Éminence mit au courant de notre affaire le cardinal Gentili, préfet de la congrégation du Concile, et me servit ainsi d’introducteur auprès de lui. Ensuite, si je pouvais vous avoir pour Portent 1 de la cause, je serais au comble de mes vœux. » Le cardinal lui promit de ne rien négliger pour mener l’affaire à bonne fin.
Villani était en heureuse voie. Avant de se mettre à l’œuvre, il avait commencé une neuvaine aux anges gardiens de tous ceux qui devaient s’occuper de l’approbation, et depuis ce temps il trouvait de l’écho partout. Orsini se rendit chez le cardinal Gentili pour lui recommander le suppliant et la supplique; aussi quand le père se présenta chez le préfet, celui-ci le reçut très affectueusement. Et comme il lui exprimait le désir d’avoir Orsini pour commissaire de la cause, il lui répondit : « Vous en aurez un autre, et peut-être meilleur, dans la personne du cardinal Besozzi, dont j’ai déjà fait choix. C’est un homme docte et saint, dont le jugement pèsera beaucoup dans la balance. » Le père aurait cependant préféré Orsini, et il ne manqua pas d’en faire la remarque à ce dernier. « Vous avez tort, lui dit le cardinal, vous aurez ainsi deux protecteurs au lieu d’un. » Et en effet il ne cessa de s’intéresser à la cause comme s’il en eût été chargé d’office. 11 commença par remettre lui-mème les pièces entre les mains de Besozzi , en le priant de se montrer favorable à une œuvre qui intéressait grandement la gloire de Dieu et le salut des âmes.
Le succès dépendait en grande partie du rapport que ferait Besozzi. Villani, qui ne laissait pas dormir les affaires, se présenta chez lui six jours après la déposition des pièces et n’eut qu’à se louer de sa visite. « Bien que je sois en principe opposé à la création de nouveaux instituts, lui dit le cardinal, je n’ai pu lire vos règles et la relation de Spinelli sans m’attacher de tout cœur à une con-
1. Ponent, c’est-à-dire commissaire désigné pour examiner la cause et formuler le vœu favorable ou défavorable.
APOTRE ET FONDATEUR
grégation qui se dévoue à sauver les Ames dont les autres ne s’occupent guère. » li entretint ensuite le père de certaines difficultés que celui-ci essaya de résoudre. « Besozzi est un savant, écrivait-il au saint fondateur, et de plus un homme qui comprend les choses religieuses. Si nos règles étaient tombées dans certaines mains, Dieu sait ce qu’elles seraient devenues. Pour tout salaire, le bon cardinal nous demande de le recommander tout spécialement à Notre-Seigneur. »
Cependant ce ciel par trop serein ne tarda pas à s’obscurcir. Le cardinal désirait certaines modifications à la règle. 11 pensait faire ce travail lui-mème; mais, accablé d’occupations, il le confia aux soins de son auditeur, l’abbé Puzzolani. Celui-ci se mit à l’œuvre, mais bientôt il déclara au père que sa règle avait besoin, quant à l’ordre des matières, d’une transformation complète, et comme cette besogne lui paraissait trop longue et trop dure, il en chargea un de ses amis, le père Sergio, de l’ordre des pieux-ouvriers. Naturellement le père Sergio, trouvant que cette règle s’harmonisait peu avec la sienne, en condamna le fond et la forme. « Tout est à refaire, dit-il, et, pour mûrir un pareil travail, il faut des années. Vous pouvez retourner à Naples : inutile de perdre votre temps à Rome. — Mon cher père, lui répondit Villani d’un ton décidé, mon supérieur m’a envoyé ici pour faire approuver la règle et l’institut, et je n’ai pas du tout l’envie, après avoir dépensé beaucoup d’argent, de m’en retourner comme je suis venu. Si vous ne voulez ou ne pouvez satisfaire le cardinal Besozzi, j’irai lui demander un autre re viseur. » Là-dessus, les deux interlocuteurs se quittèrent en complet désaccord. Pour dissiper ce gros nuage , le père Villani eut recours au très adroit et très dévoué « Ciccio » qui, pieux-ouvrier lui-mème, était plus apte que tout autre à calmer son peu complaisant confrère. En effet le bon Sanseverino gagna si bien les bonnes grâces de Sergio que celui-ci le délégua comme reviseur, sauf à lui soumettre son travail. Cela obtenu, les trois amis, Villani, Sanseverino et Muscari, se mirent à l’œuvre, et achevèrent pendant la neuvaine de Noël cette fameuse besogne qui, d’après Sergio, demandait des années.
Du reste, les changements introduits dans la règle n’avaient pas grande importance. La congrégation dut prendre le nom du Très Saint-Rédempteur pour éviter qu’on ne la confondit avec les chanoines réguliers du Saint-Sauveur. On supprima le vœu d’aller évangéliser les infidèles, ainsi que l’avait demandé Spinelli. On ne tint pas compte, pour le placement des maisons, de ses idées sur une dis-
APPROBATION DU SAINT-SIÈGE
tance déterminée des villes et des villages. On élargit même la règle sur ce point en décrétant que les résidences seraient fixées en dehors des lieux habités autant que faire se pourrait . De même, pour les dépenses des missions, il fut décidé, contrairement à l’opinion de Spinelli, qu’on pourrait recevoir, en cas de ressources insuffisantes, les dons spontanément offerts. On éleva de douze à quinze cents ducats les rentes de chaque maison. Enfin , vu les fatigues des missionnaires, il parut nécessaire de tempérer les austérités de la règle en supprimant deux disciplines par semaine et en adoucissant les jeûnes et abstinences ajoutés à la loi ecclésiastique. Outre ces légers changements, l’ordre des matières fut quelque peu modifié. Le chapitre des missions, le dernier dans la règle, fut mis en tète comme exprimant le but du nouvel institut. Des douze vertus, les trois premières : la foi, l’espérance et la charité, furent supprimées comme renfermant des formules d’ascétisme général plutôt que des règlements particuliers. Les autres vertus conservèrent leur ordre respectif ainsi que les prescriptions y annexées. Il s’ensuivit que, sans le savoir et sans le vouloir, on rétablit dans la règle l’ordre primitif tel que l’avait indiqué la sœur Marie-Céleste, car le lecteur se souvient que les trois vertus théologales furent ajoutées aux neuf autres par Mgr Falcoia, ce qui n’avait pas peu contribué aux dissentiments qui s’élevèrent entre la pénitente et le directeur. Quant à la rédaction, on échangea la forme exhortative contre la forme préceptive, plus appropriée à la nature d’une règle religieuse.
Ce travail des trois amis, revu et accepté par Sergio et l’auditeur Puzzolani, fut remis entre les mains de ce dernier, qui consentit enfin û rédiger un Votum favorable. Mais voilà qu’au dernier moment, en relisant le Votum du cardinal Spinelli, il voulut comme lui restreindre l’approbation de l’institut au seul royaume de Naples. Heureusement Villàni se trouvait toujours au poste , attentif à surveiller les moindres détails. Il protesta fortement contre cette limitation arbitraire : « Je suis venu , dit-il , demander l’approbation du Saint- Siège, non pas pour les maisons d’un royaume, mais pour toute l’Église. » L’auditeur finit par céder, et, le samedi 18 janvier, le cardinal Besozzi signa la formule suivante, adressée aux éminentissimes cardinaux :
« Je n’ignore pas que le concile de Latran a défendu de multiplier les ordres religieux, attendu qu’une diversité trop grande pourrait engendrer la confusion, et que ce décret, confirmé par le concile général de Lyon, a passé dans le Corpus Juris; mais je sais aussi que, nonobstant cette prohibition, l’Église n’a jamais refusé d'ap-
APOTRE ET FONDATEUR
prouver un ordre nouveau quand cet ordre lui a paru vraiment utile à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Or, la congrégation en question rend d’immenses services par les missions, surtout aux campagnards privés de secours spirituels, d’autant plus qu’après les avoir évangélisés , les missionnaires retournent à plusieurs reprises pour les affermir dans le bien, innovation tout à fait propre à ce nouvel institut. Je suis donc d’avis qu’on peut l’approuver, en changeant son nom en celui d’institut du Très Saint-Rédempteur, pour ne pas faire confusion avec les chanoines réguliers du Saint-Sauveur. J’ai cru aussi devoir adoucir en certains points la discipline qui m’a paru trop sévère, et modifier quelque peu l’ordre et la rédaction de ces règles. »
Ce premier succès, presque décisif, combla de joie le père Villani. Trois jours après, il écrivait au saint fondateur : « Par la miséricorde de Dieu, nous avons obtenu du cardinal Besozzi un vœu favorable, et c’est un vrai miracle, car le bon vieillard, malade et infirme, a dû partir hier en villégiature à Civita-Vecchia. Son rapport a été transmis aussitôt à la congrégation du Concile , qui doit se réunir samedi prochain, 25e de ce mois. J’ai supplié le cardinal préfet de l’inscrire au rôle : autrement il faudrait attendre bien longtemps la session suivante. J’irai voir aussi le secrétaire du Concile. Orsini, de son côté, a parlé au préfet et verra les cardinaux ses amis. Je ferai aussi visite à tous les cardinaux de la congrégation, qui sont nombreux. Tous paraissent bien disposés en notre faveur, surtout depuis le rapport de Besozzi, qui jouit ici d’une grande considération. » Villani ne manqua pas non plus de transmettre aux membres de la congrégation les suppliques d’un grand nombre de prélats, surtout des évêques de Salerne, de Nocera, de Bovino et de Conza, qui demandaient avec instance l’approbation d’un institut nécessaire au salut de leurs pauvres diocésains. Enfin il se remua tant et si bien que la cause fut mise à l’ordre du jour du 25 janvier.
Au jour susdit, la congrégation des cardinaux se réunit au palais du Quirinal. Villani y avait envoyé le frère Tartiglione pour attendre le résultat de la session, qu’Orsini devait lui faire connaître. Durant les délibérations, le bon père, à genoux dans l’église de Saint- André, voisine du Quirinal, suppliait Notre-Seigneur, la sainte Vierge, saint Joseph, et tous les saints, de bien inspirer les cardinaux. 11 était là depuis trois ou quatre heures, et le frère François n’arrivait pas. Enfin, il le vit accourir, mais quel désappointement ! Orsini venait d’apprendre au messager que, l’ordre du jour étant très chargé, la cause n'avait pas été appelée. Il fallait donc attendre la
APPROBATION DU SAINT-SIÈGE
session du mois suivant. Mais le père Villani, qui avait tout prévu, savait que les affaires ainsi différées se traitent quelquefois à huisclos chez le préfet de la congrégation. Deux jours après, il demandait audience au cardinal Orsini, qui lui dit en l’abordant : « Vous avez su que votre affaire n’a pas été appelée? — Éminence, vous pouvez remédier à cela, répondit le père. — Et par quel moyen? — Proposez au cardinal-préfet de délibérer sur nos règles chez lui, comme c’est ici la coutume quand les affaires inscrites ne peuvent se terminer en séance publique. — Je dois justement voir le secrétaire de la congrégation pour une affaire importante. — Éminence, dit Villani, si vous voulez réussir, plaidez notre cause. — Je vous le promets, reprit le cardinal, allez prier devant le saint Sacrement pour le succès de mon affaire, et je traiterai la vôtre de mon mieux. » Ces paroles consolèrent un peu le père Villani, tout en le laissant dans le doute et l’angoisse.
Le lendemain, il écrivait sa déconvenue au père Alphonse. « Orsini, ajoutait-il, m’a promis hier de s’aboucher immédiatement avec le secrétaire du Concile pour lui demander d’expédier notre affaire en séance privée. Je ne sais s’il l’a fait, mais en tout cas j’irai ce soir relancer le secrétaire. 0 mon père, que de démarches à faire, et souvent que d’affronts à subir! mais qu’importe? Le pis, c’est qu’à cause du carnaval la congrégation ne se réunira pas le mois prochain, et Dieu sait quand aura lieu la session! » 11 parlait ensuite au saint fondateur de Joseph de Rosa, qui brûlait d’entrer au noviciat, et d’un prêtre napolitain, nommé Volpicelli, grand prédicateur, chargé même d’une station quadragésimale à Rome , lequel désirait non moins vivement entrer dans l’institut. 11 espérait donc, avec Muscari, ramener bientôt à Ciorani trois bonnes recrues. Pendant qu’il laissait ainsi courir sa plume sur le papier, arrive un domestique d’Orsini, porteur d’un billet. Le cardinal lui apprenait que la congrégation venait de se réunir chez le préfet et que les cardinaux avaient voté, conformément au vœu de Besozzi, l’approbation des règles et de l’institut. Vite le bon père se jeta à genoux et remercia Notre-Seigneur, la sainte vierge Marie, saint Joseph, de cette faveur signalée. Puis, voulant faire partager sa joie au saint fondateur et lui épargner le triste début de sa lettre, au lieu d’ajouter la nouvelle en post-scriptum, il écrivit en tète du papier et en gros caractères : « Gloria Patri! La congrégation est approuvée : un domestique d’Orsini m’apprend à l’instant cette grande ' nouvelle. »
Alphonse attendait avec impatience cette lettre qui devait conte-
APOTRE ET FONDATEUR
nir le jugement des cardinaux. 11 hésitait à l’ouvrir, il la déplia lentement, racontent les témoins de cette scène, il lut le mot Gloria , qui le fit tressaillir de joie; puis il vit ces mots, qu’il lut à haute , voix : « La congrégation est approuvée. » Pleurant de gratitude et de bonheur, il se jeta la face contre terre avec tous ceux qui l’entouraient, et remercia Dieu de cette grande grâce. Sur son ordre, la communauté se rendit à l’église pour chanter le Te Deum. Ce devoir rempli, il épancha son cœur dans celui de ses frères par une allocution chaleureuse sur ces paroles : Visita , Domine , vineam istam, et perfice eam , quam plantavit dextera tua *. Il finit en exhortant tous les siens à correspondre à cet immense bienfait de Dieu par un redoublement d’amour envers Jésus et Marie, et de ferveur dans l’observance régulière.
11 restait à obtenir du pape la confirmation du décret des cardinaux et l’expédition du bref d’approbation. Le père Villani demanda une audience pontificale pour solliciter cette dernière faveur. Benoit XIV le reçut très affectueusement et lui dit qu’il voulait avant tout voir les règles et le décret de la congrégation. Ces pièces lui furent transmises dès le lendemain. Tout en s’entretenant familièrement avec l’humble religieux, le pape lui dit :
« Vous devez avoir parmi vous des membres assez forts pour supporter le poids de l’épiscopat? » Villani, qui ne s’attendait pas à cette question, commença à trembler. « Très Saint Père, répondit-il, nous ne sommes absolument bons à rien, et le mieux que vous puissiez faire, c’est de nous laisser dans nos pauvres cellules'! » Le pape sourit et n’insista pas. Encouragé par la bonté du pontife, Villani, timidement cependant, lui présenta une requête. Des employés du secrétariat lui avaient expliqué que le bref d’approbation avec l’insertion de la règle, d’après la taxe fixée pour chaque pays, lui reviendrait à trois cents écus romains, c’està-dire à quinze cents francs de notre monnaie. Villani n’avait pas cette somme et ne savait comment se la procurer. 11 manifesta son embarras au pontife, exposa la grande pauvreté de la congrégation, et finit par lui demander une diminution de la taxe. Mais Benoit XIV, qui avait épuisé ses finances dans la restauration des monuments de Rome, lui répondit gaiement : « Vous êtes tous pauvres, vous autres; mais ici nous sommes pauvres aussi, et le pape est le plus pauvre de tous. » En revanche, il accorda au père Villani de grandes faveurs spirituelles, entre autres l’office
1. Visitez, Seigneur, et fortifiez c?lte vigne que vous avez plantée de vos mains.
*2. De Kisio, Vite dei primi disccpoli di S. Alfonso de Liguori, p. 166.
APPROBATION DU SAINT SIÈGE
avec octave du Très Saint-Rédempteur, et le privilège de réciter cet office une fois par mois. Au sortir de l'audience, il racontait au substitut des Brefs son échec par rapport à la taxe, quand celui -ci lui dit : « Mais le bref, même in formâ spécifiai , ne vous coûtera pas plus de soixante écus. » Le bon père se réjouit de cette découverte, mais il comprit qu’il avait fait une naïveté en réclamant du pape l’exonération d’une charge relativement aussi modique. « Si ces malheureux ne m’avaient pas trompé , écrit-il en racontant son audience, je n’aurais pas fait pareille bévue. » Les employés sans doute, devinant que sa bourse devait être légère, avaient voulu rire à ses dépens.
Benoit XIV lut les règles et le Votnm des cardinaux. « Je suis heureux de voir, dit-il, que dans cet institut les charges du recteur majeur et de ses consulteurs sont perpétuelles. Cela coupera court aux partis et aux divisions qui trop souvent désolent les congrégations religieuses. » Et il donna immédiatement le rescrit autorisant la confection du bref d’approbation pour les règles et l'institut. Le cardinal Passionei, secrétaire des Brefs, en confia la rédaction à l’abbé Fiore, son substitut. La minute était libellée et le bref allait recevoir sa forme définitive, quand Villani eut la pensée, on pourrait dire l'inspiralion, de jeter un coup d’œil sur ce projet avant qu’il passât dans les mains du scribe. Le père Muscari l’accompagnait en cette circonstance. Quelle ne fut pas leur stupéfaction de rencontrer cette phrase : « Non intelligimus approbare institnlum , sed tantum régulas et constitutiones. Nous n'avons pas l’intention d’approuver l’institut, mais seulement les règles et constitutions. » D’un mot l'abbé Fiore limitait ainsi l’approbation , contrairement à la supplique du demandeur, au Votum des cardinaux, et à la pensée du pape. Avec ce bref ainsi faussé, l’Église approuvait la manière de vivre des rédemptoristes , mais non la congrégation du Très Saint-Rédempteur. Toutefois quel parti prendre et comment remédier à cette injustice? Le père Villani craignait de tout perdre en dévoilant une erreur où la mauvaise foi paraissait trop évidente; mais Muscari, indigné , l’entraîna chez le cardinal Passionei, et ne craignit pas d’accuser l’abbé Fiore d’avoir frauduleusement, contre la volonté du pape et des cardinaux, limité l’acte d’approbation. L’abbé, mandé par le cardinal, essaya de se justifier en alléguant l'usage d’après lequel on n’approuvait d’abord que les règles, puis plus tard l'institut, ce qu’il prouvait par l'exemple des passionistes. Mais on lui répondit que, dans le cas présent, les cardinaux et le pape avaient formellement ap-
APOTRE ET FONDATEUR
prouvé les règles et l’institut, et il allait, lui, sans aucun mandat, de son autorité privée, limiter leur volonté! Obligé de faire droit à celte trop juste réclamation, le cardinal prit la plume et formula nettement l’approbation des règles et de l’institut.
« C’est ainsi, écrivait Villani, que notre vaisseau déjà entré dans le port faillit faire naufrage. Je connais, ajoute-t-il, l’auteur de cette machination, mais je vous raconterai cette histoire de vive voix. » Hélas! c’est toujours la même histoire : l’envie d’un côté, la cupidité de l’autre. Quelques jours auparavant le père Villani rencontra dans les rues de Rome un religieux napolitain, bien connu de lui. 11 alla lui faire visite et ne manqua pas, dans la conversation, de lui exprimer ses espérances au sujet de l’approbation. « Cependant, lui répondit froidement son compatriote, me trouvant hier soir avec le cardinal Porto-Carrero , nous ouvrîmes par hasard saint Thomas et nous tombâmes sur l’article où il met en question s’il est expédient ou non d’approuver une nouvelle religion. Le saint docteur conclut pour la négative, et le cardinal a noté ce passage. » Villani aurait pu répondre que saint Thomas était mort depuis cinq siècles et que, si l’Église s’était tenue strictement aux conclusions de cet article, sa propre congrégation n’eût jamais existé. Mais il aima mieux se taire, devinant qu’il avait devant lui un adversaire. C’était en effet l’agent d’une congrégation napolitaine qui voyait avec déplaisir notre institut se développer et grandir de jour en jour. L’approbation pontificale allait lui donner un surcroît de force et d’activité. Pour entraver une concurrence qui pouvait lui devenir nuisible, la susdite congrégation avait dépêché à Rome un de ses membres, avec mission de s’opposer par tous les moyens possibles à l’approbation. Celui-ci n’ayant pu gagner les cardinaux, n’imagina rien de mieux pour arriver à ses fins que de faire fabriquer un faux par labbé Fiore1. »
Le 21 février, date mémorable pour les enfants de saint Alphonse, parurent enfin les Lettres apostoliques in forma Brevis portant approbation de « l’Institut et des Règles de la Congrégation du Très Saint-Rédempteur. » Après avoir déclaré qu’il approuvait de grand cœur les sociétés religieuses qui se distinguaient par leur piété et par leur zèle, Benoit XIV ajoute : « Nos bien-aimés fils Alphonse de Liguori et ses compagnons nous ont fait savoir qu’en 1732 ils s’étaient réunis en congrégation pour pratiquer les conseils évangéliques et travailler au salut des fidèles , surtout des campagnards