CHAPITRE XXI
COURONNEMENT DE L’ÉDIFICE 17i9
Nombreuses vocations. — Le prince de Castellanota. — Suprême effort de Mandarin i en faveur de la fusion. — Arrivée de l'abbé Muscari. — François Buonamano et le P. Sportelli. — Le frère Gérard Majolla. — ■ Dominique Blasucci. — Chapitre général.— Nomination des dignitaires. — Approbation des rédemptoristines. — Alphonse au comble de ses vœux.
L'approbation pontificale ouvrit pour l'institut une ère de progrès sans égale. Tout le personnel rassemblé en dix-huit ans se composait de trente-trois missionnaires profès; et quelques années suffirent pour en doubler le nombre , grâce à la floraison d’excellentes vocations.
A son retour, Villani trouva son petit troupeau augmenté de quatre novices : Cacciatore, Spera, de Angelis, Piccardi. Les deux premiers s’étaient enfuis du séminaire de Nocera, où ils faisaient leurs études, parce que les supérieurs mettaient obstacle à leur départ. De Angelis portait bien son nom. « C’est un ange de pureté, » écrivait Alphonse. Piccardi étudiait au séminaire de Montemarano. Un jour que les élèves se promenaient accompagnant leur évêque, Mgr Sanseverino, ils rencontrèrent notre saint, monté sur sa mule. En apercevant le prélat, il mit pied à terre et s’entretint quelque temps avec lui. Au moment où il reprit sa route et malgré ses protestations, M*r Sanseverino voulut tenir l’étrier pour l’aider à se remettre en selle. Piccardi n’en pouvait croire ses yeux. « Un saint, se disait-il, est donc au-dessus d’un évêque, puisque Monseigneur s’abaisse ainsi devant le père Alphonse. » Depuis ce temps, le souvenir du saint ne le quitta plus, et il finit par se rendre au noviciat de Ciorani pour se faire saint comme lui.
Bientôt affluèrent de nouveaux postulants. On vit des hommes de
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la plus haute noblesse, comme le prince de Castellaneta, seigneur d’iliceto, multiplier les instances pour être admis au noviciat. Un pareil acte d’abnégation émut le cœur du saint fondateur, mais cependant il ne crut pas devoir condescendre aux pieux désirs du prince.
Mandarini profita aussi du décret d’approbation pour renouveler ses tentatives de fusion. Le 8 mars 1749, il demandait « s’il ne pourrait pas enfin espérer cette union des deux instituts, l’objet constant de ses désirs. Il se faisait fort, disait-il, d’obtenir du roi, par l’influence de ses amis de Naples, YExequalar pour le bref pontifical. Non content de cette entrée en matière, il essaya par une visite à Ciorani de forcer Alphonse dans ses retranchements, mais ses arguments ne firent aucune impression sur son ancien compagnon, qui, tout en lui restant attaché , ne pouvait oublier ni son inconstance ni son entêtement. Sans se décourager, Mandarini envoya , deux mois après, un des sujets des plus respectables de sa congrégation, porteur d’un mandat signé de ses quatre maisons, par lequel tous ses confrères s’engageaient sans condition aucune à reconnaître Alphonse de Liguori comme recteur majeur et à se soumettre aux règles et constitutions de l’institut du Très Saint-Rédempteur. Avant de refuser, Alphonse prit l’avis de son conseil, qui se décida pour la négative. Alors, tout espoir d’union ayant disparu, plusieurs collègues de Mandarini , les plus capables et les plus influents, insistèrent pour être reçus individuellement dans la congrégation, mais un scrupule de charité empêcha le saint de les accepter. « Si je les reçois, dit-il, l’œuvre de Mandarini croulera, car ces pères sont les fondements qui la soutiennent. »
Au mois de juin, arriva Muscari, l’illustre abbé des basiliens. Alphonse l’avait reçu, comme nous l’avons dit, sur les instances du père Villani. « Soyez sûr, lui avait écrit ce dernier, que cette vocation, approuvée par trois jésuites, confirmée dans une retraite sérieuse, mûrie durant plusieurs années, offre toutes les garanties possibles de solidité. Ici toutes les congrégations accueilleraient l’abbé à bras ouverts, d’autant plus que toutes manquent de sujets. Les jésuites et les lazaristes comptent quelques rares novices; les pieux-ouvriers n’en ont pas un seul. Nous sommes encore, grâce à Dieu, plus favorisés que les autres. Ne craignez aucun trouble à ce sujet; nous agirons secrètement, et nous sommes sûrs d’obtenir la dispense du pape. » En raison des circonstances, Alphonse ne pouvait guère refuser d’accepter l’homme qui lui avait rendu un inappréciable service. U reçut Muscari, qui lui répondit par des protestations de
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dévouement. « Priez pour moi, ajoutait-il, il y aura peut-être des murailles à renverser, mais in Deo meo Iransgrediar marum. » De fait, l’abbé Pozzi, son général, lui fit une vive opposition, mais rien ne put l’ébranler. Loin de céder à son général, il sut si bien le capter que celui-ci se résolut lui-même à entrer dans l’institut. C’est la mort seule qui l’empêcha d’exécuter son dessein. Muscari alla se jeter aux pieds du pape et obtint la dispense de ses vœux. « Tout est en règle , écrivait Villani le 25 février, mais l’abbé devra faire sa profession à Rome pour éviter les ennuis de YExequatur. Il est tout disposé à suivre, étant profès, les exercices du noviciat, il le désire même. J’espère que Votre Paternité voudra bien lui accorder toutes les dispenses nécessaires. »
Dans ces conditions, que pouvait faire le saint fondateur? 11 accorda par la pièce suivante l’autorisation demandée. « Vu la permission octroyée par le Saint Père au Révérend issime Abbé don Joseph Muscari, de passer de l’ordre des basiliens dans notre congrégation, j’accepte l’oblation dudit père Abbé et son serment de persévérer dans cette même congrégation. En outre, et en vertu de mon pouvoir de recteur majeur, je le dispense de son année de noviciat, et je le reçois dès aujourd’hui comme profès de notre maison de Saint-Michel de Nocera ». En vertu de cette acceptation, le 1er juin 1749, dans l’église de la Trinité, en présence de deux notaires, Muscari fit profession entre les mains du cardinal Orsini, représentant le recteur majeur. Quelque temps après, il arrivait à Ciorani, où tous, Alphonse en tête, le reçurent comme un bienfaiteur. Il ne fut pas question de soumettre aux exercices du noviciat, dont on l’avait dispensé, ce religieux, ce savant, ce bienfaiteur dévoué; mais peut-être, en raison même de tous ces titres, avait- il besoin d’être sérieusement éprouvé. Pour changer de forme, le basilien aurait dû passer par un moule nouveau, et pour devenir un humble sujet, le père abbé aurait dû méditer quelque temps, comme les novices du Saint-Rédempteur, sur les anéantissements de Jésus dans la crèche. Le saint fondateur, nous le verrons bientôt , n’eut pas à se féliciter d’avoir reçu sans épreuve l’abbé des basiliens.
En même temps que Muscari, se présentèrent ses deux pénitents de Rome, Joseph de Rosa et Michel-Ange Volpicelli. « Jusqu’ici j’ai erré de tous côtés, écrivait Joseph de Rosa au recteur majeur, sans trouver de repos pour mon âme. Les circonstances dont Dieu s’est servi pour me conduire au port sont des merveilles de grâce, mais les rayons de la divine lumière ne m’ont éclairé que peu à peu. Aussi ai-je longtemps combattu les suggestions de l’amour-propre et les
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tentatives du démon. Aujourd’hui je me fais une idée si haute de la vocation, que je crains toujours de perdre ce trésor. J’ai hâte d’en prendre possession. » Joseph de Rosa entra au noviciat, mais sa faible santé l’obligea d’en sortir avant la fin de l’année. Il devint plus tard évêque de Policastro. Quant à Volpicelli, aussi mobile qu’enthousiaste, il avait renoncé aux brillantes prédications de Rome pour devenir l’humble missionnaire des pauvres paysans, mais il s’aperçut assez vite que la vie modeste et mortifiée est plus poétique de loin que de près. Il n’était pas entré de six mois, qu’il disait adieu au noviciat.
En revanche, Dieu envoya dans l’institut toute une phalange de saints religieux et de zélés missionnaires, tels que Carmen Piccone, Carbone, Caprioli, Basile, Nittoli, Siviglia, Polestra, Buonamano. Les quatre premiers devaient leur vocation aux paroles enflammées du saint fondateur dans les diverses retraites de Ciorani. Carmen Piccone assistait à l’une de ces retraites pour se préparer au sousdiaconat. « Tous les soirs, raconte-t-il , le père Alphonse fit le sermon avec tant de zèle et d’onction que nous fondions tous en larmes. Il nous émut tellement quand il parla sur la passion que l’auditoire éclata en sanglots. Prosternés devant un grand crucifix exposé dans la chapelle, nous restâmes longtemps à pousser des gémissements de douleur qu’on entendait du dehors. J’éprouvai alors un ardent désir d’entrer dans la congrégation , et j’eus beau chercher des diversions à cette pensée, me répéter à moi-même qu’on pouvait se sauver dans le monde, qu’il était trop dur de quitter ses parents et ses amis : je ne trouvai le repos qu’en entrant an noviciat. » Carmen Piccone, missionnaire, maître des novices, recteur, consulteur général, mourut en 1795, après avoir, durant quarante-six ans, donné l’exemple de toutes les vertus.
La vocation de Cristino Carbone montre mieux encore la puissance de notre saint sur les âmes. Carbone vivait dans l’oubli de ses devoirs par suite d’affections coupables. Ni les prières de sa pieuse sœur, ni les perfidies du monde, ni les sévères avertissements de Dieu, n’avaient pu triompher de la passion qui l’aveuglait. Ses amis le déterminèrent à suivre les exercices d’une retraite qu’ Alphonse prêchait à Ciorani. Il le fit en effet, bien plus pour leur complaire que pour se convertir. Après un sermon sur le jugement, il se confessa, et après le sermon sur la sainte Vierge, il se donna tout à Dieu. Le démon ayant essayé de le reprendre dans ses filets, il s’enfuit à Ciorani, où il revêtit le saint habit le 15 août 1749. Carbone mourut en 1812 après soixante-deux ans de vie religieuse. Missionnaire plein
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de zèle et de dévouement, on le voyait dans ses dernières années, bien que frappé de cécité, suivre ses frères dans les campagnes et travailler sans relâche à la conversion des pécheurs.
Une rencontre singulière conduisit au noviciat le père François Buonamano. Agé de quarante-trois ans, prédicateur, confesseur, il vivait tranquillement dans l’ile d’ischia, sa patrie, sans avoir jamais pensé à la congrégation du Très Saint-Rédempteur, lorsqu’un jour, se promenant avec quelques amis dont l’un était médecin , il se vit en face d’un religieux qui paraissait se traîner avec peine. Ce pauvre infirme, c’était le père Sportelli qui, depuis son coup d’apoplexie, était resté à moitié mort, comme il le disait aux brigands. Pour tenter un dernier moyen de lui rendre un peu de force, Alphonse l’avait envoyé aux eaux d’ischia. Le médecin qui accompagnait Buonamano, donnait justement des soins à Sportelli. Il l’arrêta pour s'informer de sa santé, et lui demanda, dans le courant de la conversation, à quel ordre religieux il appartenait. « A l’ordre du Très Saint-Rédempteur », répondit le malade. Le médecin, qui ne connaissait pas cet institut, lui adressa diverses questions sur son but et sur ses règles : Sportelli leur parla d’Alphonse, de ses fondations, de ses missions aux pauvres habitants des campagnes, des règles et constitutions, avec tant d’amour et de piété, que tous les auditeurs s’éprirent de la congrégation. Buonamano surtout ne rêvait plus que missions populaires, quand une chute malheureuse le força de s’aliter. Quel ne fut pas son étonnement quand, après quelques jours, un des prêtres qui assistaient avec lui aux explications de Sportelli, lui raconta qu’il revenait de Ciorani, où l’avaient député l’un de ses confrères et le médecin. « Et pourquoi ce voyage? demanda Buonamano. — Pour prier le recteur majeur de nous admettre tous les trois au noviciat. » Il ajouta qu’ Alphonse avait décidé que telle n'était pas leur vocation, ce qui leur causait un très vif chagrin. Buonamano se dit qu’il serait plus heureux et entreprit à son tour le voyage de Ciorani. Admis au noviciat, il devint un saint religieux, un infatigable missionnaire, et mourut, chargé de mérites, en 1777.
A ces nouveaux postulants il faut joindre deux autres jeunes gens ou plutôt deux anges de Dieu : Gérard Majella et Dominique Blasucci, que la sainte Vierge conduisit pour quelques années dans l’institut afin de l’embaumer à jamais du parfum de leurs vertus. Le premier est déjà sur les autels, et l’Église, nous l’espérons, décernera bientôt le même honneur au second.
Gérard avait vingt- trois ans quand il entra dans la congrégation. A cinq ans il jouissait de la familiarité de l’Enfant Jésus. Près de la
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ville épiscopale de Muro, où naquit Gérard, se trouvait un sanctuaire de Marie. Un jour qu’il priait devant la Madone, l’Enfant Jésus daigna quitter les bras de sa mère, s’approcha du petit Gérard et lui mit dans les mains un petit pain, blanc comme la neige. Celui-ci le porta à sa mère en disant qu’un bel enfant lui en avait fait cadeau. Mais comme le fait se répétait souvent, la mère, justement inquiète, suivit son fils sans qu’il s’en aperçût jusqu’au sanctuaire, vit de ses yeux l’Enfant Jésus s’approcher de Gérard et lui remettre un pain semblable à ceux qu’il lui avait apportés. Dès lors Gérard vécut dans le ciel plus que sur la terre. A voir cet enfant à l’église, en classe, dans la rue, absorbé presque toujours dans un saint recueillement, on l’eût pris pour un ange égaré parmi les hommes. Il avait huit ans quand un jour, ne pouvant résister à ses désirs, il s’approcha de la sainte table pour communier. Le prêtre naturellement lui refusa la communion, mais la nuit suivante l’archange saint Michel lui apporta la sainte hostie. Ne dirait-on pas que les habitants du ciel le prenaient déjà pour un des leurs? A cette époque , sa mère le conduisit en pèlerinage à Caposèle dans l’église de Mater Domini . A peine son regard se fut-il arrêté sur la miraculeuse image qu’il tomba en extase. Sa vie tout entière ne fut du reste qu’un long miracle. A douze ans il perdit son père et quitta l’école pour le métier de tailleur. Son maître, brutal et grossier, le maltraitait et le battait : l’enfant se réjouissait, parce que, disait-il, quand je suis battu, c’est la main de Dieu qui donne les coups. Mortifié jusqu’à l’excès, il se flagellait lui-même et se faisait mettre en croix par ses compagnons afin de ressembler à Notre-Seigneur.
Évidemment cet enfant de bénédiction n’était pas fait pour le monde, mais comme sa santé chétive ne lui permettait pas de grandes fatigues, la vie religieuse lui semblait interdite. Plusieurs fois il se présenta chez les capucins, qui lui déclarèrent qu’il fallait pour vivre chez eux un autre tempérament que le sien. Il se relira quelque temps dans un ermitage, mais Dieu lui fit comprendre qu’il avait d’autres desseins sur lui. Au moment de la fondation de Caposele , le père Garzilli , accompagné d’un frère , ayant passé quelques jours à Muro, Gérard éprouva, dès qu’il l’aperçut, une grande sympathie pour lui et pour son institut. Il demanda même au frère des renseignements sur la vie qu’on y menait, et lui déclara son inlention d’en faire partie comme frère servant. « Chez nous, lui répondit son interlocuteur, il y a trop à souffrir pour un corps si faible que le votre. — Et pourtant, dit Gérard, la souffrance, c’est tout ce que je cherche. » Un an après, le père Cafaro, suivi de
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nombreux collaborateurs, arrivait à Muro pour y prêcher la mission. Gérard ne manqua pas de renouveler sa demande et d’insister pour être admis; mais, à voir son visage pâle et amaigri, le père Cafaro ne crut pas non plus pouvoir l’accepter, d’autant plus que la mère de Gérard, apprenant les démarches de son fils, était venue tout en larmes supplier les missionnaires de ne pas le recevoir. « Nous ne le recevrons pas, lui dit le père Cafaro, mais enfermez- le sous clé quand nous partirons; autrement il pourrait bien vous échapper. » Le père n’avait deviné que trop juste. Au départ des missionnaires, la mère enferma son fils, mais il sauta par la fenêtre de sa chambre et se mit à poursuivre les pères sur la route de Rionero, où ils allaient prêcher la mission : « Pères, criait-il de loin, attendez-moi. » Ils l’attendirent par pitié, et lui répétèrent qu’il était trop faible pour servir dans l’institut et qu’il devait retourner chez lui. Néanmoins Gérard insistait toujours : « Prenez-moi à l’essai , disait-il , et puis vous me renverrez. » Il les suivit ainsi en suppliant jusqu’à Rionero. Là il renouvela ses instances, mais toujours en vain. Au lieu de s’en retourner, il resta près de la maison qu’habitaient les missionnaires, aidant le frère laïque qui les servait, jusqu’à ce qu’un jour, s’étant jeté aux genoux du père Cafaro, il le supplia, les larmes aux yeux, de le recevoir. « Si vous me refusez, dit-il, vous me verrez tous les jours avec les pauvres mendier mon pain à la porte du couvent. Encore une fois, laissez-moi essayer, et si je suis trop faible, vous me congédierez. » Il parlait avec tant de modestie et en même temps avec une si grande fermeté que le père Cafaro, croyant voir dans cette sainte obstination un signe de la Providence, l’envoya à Iliceto, où il arriva le 7 mai 1749. « Je pars pour me faire saint, »» disait-il à sa mère dans un billet laissé sur sa table. Or, dès son noviciat rempli d1 actes héroïques, tousses confrères s’écriaient à l’envi : « Frère Gérard est un saint! » L’Église a ratifié ce jugement.
Six mois après Gérard Majella, Dominique Blasucci entrait dans la congrégation, dont il fut le saint Louis de Gonzague par son angélique innocence, sa soumission parfaite aux volontés divines, et sa trop courte vie, qui se termina, comme celle de saint Louis, pendant ses études. Dominique naquit à Ruvo, dans le diocèse de Muro, en 1732, l’année même de la fondation de l’institut. A peine eut-il vu le jour, qu’au grand étonnement des assistants, il croisa ses petits bras sur sa poitrine, comme pour dire avec Jésus : Ecce venio ut faciam , Deus, voluntatem luam , ce que voyant la sagefemme s’écria : « Heureuse mère, vous avez donné naissance à un bel enfant, et de plus à un saint. » Dieu l’avait en effet doué d’une
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grande beauté, mais surtout de cette beauté virginale de l’âme que ne ternira jamais le souffle impur des passions. Son cœur ne connaîtra qu'un amour : l’amour de Jésus et de Marie, de Jésus dont.il se fera le compagnon au saint autel; de Marie, dont il disait : « Je voudrais l’aimer autant que l’aime la sainte Trinité. » Ses talents égalaient ses vertus. A douze ans il achevait ses humanités, puis il se livrait avec grand succès, sous la direction d’un de ses oncles et en compagnie de ses frères, à l’étude de la philosophie et du droit canonique. Mais Dieu attira bientôt à lui cet ami de son cœur. Ayant constaté le grand bien qu’opérait la congrégation du Très Saint-Rédempteur, il crut reconnaître que Dieu l’appelait à s'y sanctifier. 11 se rendit donc, avec son frère Paul, dans un village peu éloigné de Ruvo où le père Villani prêchait la mission, pour lui exposer ses désirs. Comme il était d’une santé très délicate, le père lui représenta qu’il supporterait difficilement les fatigues des études et la vie dure des missions, mais Dominique l’assura d’un ton plein de confiance que Dieu lui donnerait les forces nécessaires pour remplir tous les devoirs d’un bon religieux. Villani, charmé, l’emmena à Ciorani, où il devint le modèle du noviciat.
En envoyant ces nombreux: novices, Dieu confirmait manifestement par ses bénédictions l’approbation de l’Église. Afin que ces bénédictions portassent tous leurs fruits, il fallait maintenant mettre en vigueur la règle nouvellement approuvée, y adapter les constitutions élaborées dans le précédent chapitre, et organiser le noviciat ainsi que le scolasticat, qui jusqu’ici étaient restés à l’état d’ébauche. A cet effet Alphonse convoqua un chapitre général, qui se réunit à Ciorani au mois d’octobre 1749. Une question assez singulière se présenta tout d’abord. Bien qu’Alphonse eût été nommé recteur majeur parle chapitre de 1743 et que le bref du pape le désignât nommément comme recteur perpétuel, le père Muscari prétendit que, pour rendre indiscutable la légitimité et par conséquent l’autorité du chapitre, tous les dignitaires, à commencer par le recteur majeur, devaient donner leur démission. Dans la règle qui seule faisait loi, disait-il , le pape avait bien constaté le titre d’Alphonse, mais ne l’avait pas positivement confirmé, et comme les autres titres dépendaient du sien, il semblait utile, pour éviter toute contestation, que les dignitaires déposassent leurs pouvoirs dans les mains de l’assemblée. Tous les profès de l’institut, même les étudiants, prpcéderaient alors à l’élection du recteur majeur et de ses consulteurs, puis le chapitre, constitué selon la règle, poursuivrait régulièrement ses travaux. On ne voit pas trop la raï-
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son de cette déposition en masse des dignitaires nommés d’après les prescriptions d’une règle que le pape avait approuvée, d’autant plus qu’en désignant Alphonse comme Rector perpetuus , la règle approuvée reconnaissait pour valides les nominations antérieures; mais Muscari n’eut guère de peine à faire accepter sa théorie par des supérieurs qui, loin d’ambitionner les premières places, réclamaient à l’envi la dernière. Aussi, dès l’ouverture du chapitre, les profès réunis assistèrent-ils au spectacle le plus édifiant. Après la messe du Saint-Esprit et un admirable discours du père Cafaro sur les devoirs des capitulaires, on vit Alphonse s’avancer au milieu de la salle, se mettre humblement à genoux devant tous ses pères, et résigner sa charge dans les mains de l’assemblée en demandant pardon de ses fautes. Il s'humiliait et s'accusait avec tant de sincérité qu’il tira des larmes de tous les yeux. Après lui, tous les dignitaires l'un après l’autre , sans qu’il y eût une seule réclamation , renoncèrent spontanément à leurs emplois.
Comme on ne pouvait, même pour un jour, vivre sans autorité d’aucune sorte, on procéda immédiatement à l’élection du président du chapitre, élection à laquelle prirent part tous les profès. Afin que l’influence du président ne gênât point les délibérations de l'assemblée, on choisit pour cette fonction un jeune homme de vingtquatre ans, le père Landi, que sa jeunesse même excluait de toute charge. Alors seulement on donna lecture de la règle approuvée par Benoit XIV, et tous les profès, en signe d’acceptation, vinrent renouveler leurs vœux d’après cette règle, avec le serment de persévérer jusqu’à la mort dans la congrégation.
Dans la seconde session, eut lieu l’élection du recteur majeur et de ses consulteurs, élection qui, pour être valide, devait réunir les deux tiers des voix. Tous les profès furent appelés à donner leur vote, et tous, pères et étudiants, à l’exception de deux voix discordantes, proclamèrent Alphonse recteur majeur. Des deux voix l’une est certainement la sienne ; l’autre, qu’on aimerait à connaître, reste cachée dans le mystère du scrutin. Alphonse courba la tète et se soumit à la volonté du chapitre, ou plutôt à la volonté de Dieu. On élut ensuite pour consulteurs généraux les pères Villani, Cafaro, Sportelli, Rossi, Mazzini et... Muscari. Ce dernier obtint cette distinction à cause de ses éminents services et de ses hautes capacités; mais n’avait-il pas compté sur cette élection en proposant la démission de tous les dignitaires? Sa conduite postérieure autorise cet étrange soupçon.
Le recteur majeur nomma ensuite les quatre recteurs locaux :
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Rossi, à Ciorani; Fiocchi, à Nocera; Cafaro, à Ilieeto; Margotia, à Caposelc. Puis, quand les vocaux de chaque maison eurent désigné leur délégué, le chapitre se trouva régulièrement constitué. Dès lors il s'occupa exclusivement des constitutions, surtout des statuts relatifs aux vœux, aux missions, aux chapitres, aux différents offices, et finalement au scolasticat.
Le grand nombre de jeunes gens arrivés récemment dans l'institut, nécessitait la réglementation des études. Jusque-là, les profès non promus au sacerdoce s’étaient initiés aux études théologiques sous la direction du père Cafaro à Ilieeto. Ce père, aussi distingué par sa science que par ses vertus, avait même commencé la rédaction d'une Théologie dogmatique en même temps qu’ Alphonse composait sa Théologie morale. Mais aujourd'hui des cours suivis d’humanités, de philosophie et de théologie devenaient nécessaires. On décréta que les sujets non encore formés à l'éloquence achèveraient leurs humanités à Ciorani sous la direction du père Ferrara, ancien professeur de rhétorique au séminaire de Conza; puis pendant sept années, ils étudieraient la philosophie et la théologie à l’école de saint Thomas, dont les lecteurs devraient, au moins d'une façon générale, suivre les enseignements. Leurs cours terminés, tous les sujets s'astreindraient par vœu à défendre l’immaculée conception de la bienheureuse Vierge Marie. Le père Muscari, que sa science et sa vaste érudition imposaient pour ainsi dire au choix d'Alphonse, fut chargé de diriger les études philosophiques et théologiques. Il s’établit avec ses étudiants dans la maison de Nocera, où, par une admirable délicatesse de sa Providence, le Dieu qui les avait envoyés venait de leur préparer une place. Les gentilshommes de Pagani, voulant donner à Alphonse un témoignage de leur affection , lui avaient demandé avec instance de fixer le studendat dans la maison de Saint-Michel. « Si la congrégation n’est pas à même de suffire à l'entretien de vos jeunes gens, lui dirent-ils, nous nous chargerons des dépenses. L'évèque Volpe et le doyen de Maio se distinguèrent surtout par leur générosité. Alphonse reçut ainsi un subside annuel qui l’aida dans sa pauvreté et surtout le consola des persécutions et des amertumes d'autrefois.
Le chapitre de 1749 acheva de constituer l'institut en appliquant à ses différents rouages les principes posés dans la règle approuvée par Benoit XIV. 11 ne manquait plus, pour couronner l’édifice et compléter l'œuvre de Dieu, que de conférer à la seconde branche de l'institut, qui croissait depuis trente ans au monastère de Scala,
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le bienfait de l’institution canonique. N’avaient-elles pas droit à l’approbation de l’Église, ces religieuses du Saint-Sauveur, nées du même souffle que leurs frères, dont les prières et les saintes austérités plaidaient devant Dieu la cause des âmes abandonnées pendant que les missionnaires poursuivaient ces pauvres âmes à travers les vallées et les montagnes? Du reste, rien ne s’opposait à l’approbation de leur règle. Le monastère, très florissant depuis bien des années, renfermait alors vingt-trois religieuses de chœur, sept converses, et quatre éducandes. On y vivait dans une très grande ferveur et une parfaite régularité. L’Esprit-Saint avait élevé plusieurs religieuses à une très haute contemplation, entre autres la Mère Marie-Angèle du Ciel, dans le monde Mathilde de Vito, que le père Sarnelli dirigea longtemps, et qui porta dignement pendant sa longue vie son beau nom d’ange du ciel. Sa sœur, Marie de Vito, en religion Mère Marie-Raphaël de la Charité, peut être considérée comme la fondatrice du couvent. Tour à tour maltresse des novices ou supérieure, elle releva les murailles branlantes du monastère et contribua plus que toute autre par ses vertus et par la fermeté de son caractère à éteindre les divisions qui troublèrent, à l’occasion de la nouvelle règle, certaines âmes attachées à l’ancien régime. Toutefois, malgré son ascendant et l’exemple général, on comptait encore un petit groupe de mécontentes, lesquelles, influencées par la première supérieure, sœur Marie- Joseph de la Croix, n’avaient pu se défaire de leur première forme : pour unir les esprits et les cœurs dans l’amour de la règle, il fallait l’approbation pontificale.
La mère Marie-Raphaël songeait depuis longtemps à solliciter cette grâce. Benoit XIV ayant approuvé l’institut des missionnaires, elle se décida, d’après les conseils d’Alphonse, à demander la même faveur. « Les religieuses du Saint-Rédempteur, disaitelle, supplient humblement Votre Sainteté d’approuver leur règle, qu’elles observent exactement depuis vingt ans. Le monastère, matériellement en bon état, possède des rentes suffisantes pour l’entretien du personnel. » Avec l’approbation des règles, la supérieure réclamait la clôture papale.
Pour assurer le succès de cette cause, Alphonse demanda au roi Charles 111 de l’appuyer auprès du souverain pontife. « Les religieuses du monastère de Scala, dit-il dans sa supplique, au nombre de trente-quatre, représentent humblement à Votre Majesté que, depuis de longues années, elles observent très exactement une règle nouvelle, fondée sur l’imitation de la très sainte vie du Sauveur.
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Rien ne manquerait à leur honneur si le souverain pontife daignait accorder à cette règle son approbation. C’est pourquoi elles recourent très humblement à Votre Majesté pour demander sa protection et son appui près du pape par le moyen de son ambassadeur à Rome ou tout autre intermédiaire, promettant à Votre Majesté de prier toujours pour sa conservation et son bonheur. »
Charles III intervint-il en faveur des religieuses? on l’ignore. Toujours est-il que Benoît XIV renvoya la supplique à la congrégation du Concile, qui de nouveau chargea de cette cause le cardinal Besozzi. La mère Marie- Joseph , au nom de ses trois ou quatre récalcitrantes , essaya bien d’arrêter les négociations, mais la mère Marie-Raphaël montra, dans un rapport détaillé, que donner gain de cause à ce petit groupe ce serait ruiner le monastère. Le cardinal émit un vœu favorable à la cause , vœu que le pape daigna confirmer par ses lettres apostoliques du 8 juin 1750, et toutes les sœurs, sans en excepter les dissidentes, chantèrent de tout cœur un Te Deum d’action de grâces. Ainsi fut établi dans les formes canoniques, avec clôture que nul ne pût franchir sans encourir l’excommunication, le premier monastère des rédemptoristines.
Le saint fondateur était arrivé au comble de ses vœux. Désormais ses fils et ses filles, également adoptés par l’Église de Dieu, pourront coopérer avec plus de fruit que jamais, les uns par l’action, les autres par la prière, à l’œuvre divine de la Rédemption.