CHAPITRE
CONJURATION SATANIQUE
État de l’Église en 1750. — Origines de la crise. — L’abbé de Saint-Cyran. — Jansénius et VAugustinus, Arnanld et la Fréquente Communion. — L’hérésie janséniste dans l'Église. — Les quatre articles de 1682. — Guerre à la sainte Vierge. — • Écrasez l’infàme ». — Le soldat du Christ. — Un vœu héroïque. — Alphonse et Voltaire.
Alphonse était âgé de cinquante-quatre ans. Apôtre du royaume depuis un quart de siècle, fondateur de la congrégation du Très Saint-Rédempteur, on pouvait croire qu’arrivé au terme de ses vœux par l’approbation de son institut, brisé par la fatigue, souvent maladif, il se serait fait au milieu de ses enfants une vie moins laborieuse et moins agitée. ]Mais il avait au cœur une passion, la passion de Dieu lui-même, la passion de sauver les âmes, qui ne lui permettait pas de prendre un instant de repos. Sous l’action du feu brûlant qui le dévore, nous allons le voir agrandir toujours son champ de travail et de combat.
Jusque-là, missionnaire et chef de missionnaires, il s’était eflorcé de ramener les hommes dans la voie qui conduit à Dieu : il lui restait à débarrasser cette voie des obstacles, c’est-à-dire des erreurs amoncelées sur tout le parcours par le démon et ses suppôts. A cet effet, Alphonse joindra désormais l’apostolat de la plume à celui de la parole et se constituera, contre les faux docteurs, le vrai docteur du salut. Avant de raconter ses luttes pour la vérité, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur les positions qu’occupait l’ennemi au milieu du dix-huitième siècle.
Depuis que Luther et Calvin avaient enlevé à l’Église la moitié de l’Europe, il s’était tramé une vaste conjuration pour lui arracher lambeau par lambeau les nations restées fidèles. Les lettres
LA CROISADE DU SALUT
de notre saint font mention d’un ouvrage, publié un siècle auparavant et intitulé : La réalité du projet de Bourg -Fontaine , dans lequel on cherche à démontrer que les premiers jansénistes avaient vraiment ourdi le complot d’anéantir l’Église de Jésus-Christ. Quoi qu’il en soit du complot en lui-même, il demeure certain que les trois fondateurs du jansénisme, Saint-Cyran, Jansénius et Arnauld, ont miné de concert tout l'édifice de la religion.
L’abbé de Saint-Cyran prépara pendant vingt ans l’œuvre néfaste de Jansénius. Il allait partout, dans les maisons, dans les couvents, prêchant la pénitence et le retour à l’Église primitive, car depuis plus de cinq siècles, disait-il, l’Église était complètement déchue. Les papes et les conciles avaient singulièrement élargi la doctrine sur les sacrements de pénitence et d’eucharislie. On se trompait du tout au tout sur le mystère de la rédemption. Jésus n’était pas mort pour tous les hommes : il n’avait versé son sang que pour les élus. Ceux-ci obtenaient seuls de lui la grâce efficace de faire le bien. Le signe qu’on appartenait au troupeau choisi, c’était l’esprit de crainte qui tient l’âme éloignée des sacrements. Ceux qui parlaient autrement n’étaient rien moins que des moralistes relâchés, et des loups ravisseurs qu'il fallait exterminer. Saint-Cyran eut des ennemis, mais aussi beaucoup de soutiens dans le monde et dans les couvents, à la cour et à la Sorbonne, voire même parmi les prêtres et les évêques.
Pendant ce temps Jansénius composait l’évangile de la secte. En 1640 parut son Augustinus, car sa doctrine, prétendait-il, n’était que la pure doctrine de saint Augustin. En fait, c’était la destruction complète de tous les dogmes de l’Église sur la grâce, sur la liberté, sur les bonnes œuvres, sur le Rédempteur et la rédemption. Cinq propositions, condamnées par l’Église, résument ses blasphèmes. « Il y a des commandements impossibles, même aux justes, parce que la grâce de Dieu fait défaut. — On ne résiste jamais à la grâce intérieure; c’est même une hérésie de croire qu’on peut y résister. — Pour mériter une récompense ou un châtiment, il n’est nullement nécessaire d’être libre, c’est-à-dire de pouvoir choisir entre le bien et le mal. — C’est une hérésie de croire que Jésus- Christ est mort pour tous les hommes, et qu’il a voulu le salut de tous, car il ne donne pas à tous les moyens de salut. — Il est mort pour les seuls prédestinés, et ce sont les seuls que Dieu favorise de sa grâce. » C’est l’évangile du désespoir. Le Dieu de Jansénius, qui damne les âmes en leur refusant les moyens de se sauver, n’est qu’un monstre haïssable.
CONJURATION SATANIQUE
Les docteurs, les évêques, les lettrés des deux sexes, discutaient les cinq propositions, quand le troisième patriarche de la secte, Antoine Arnauld, publia son livre De la Fréquente Communion . Il prétendait y prouver par la discipline ancienne de l’Église, par les canons pénitentiaux, par la doctrine des pères, qu'il fallait en revenir à la pénitence publique et au délai d’absolution jusqu’à complète satisfaction pour les péchés commis et purification complète de l’àme; ce qui faisait dire à saint Vincent de Paul : « Les dispositions que M. Arnauld exige sont si éloignées de la faiblesse humaine que personne ne peut s’en flatter. S’il n’est permis de communier qu’à ceux qui sont entièrement purifiés des images de la vie passée par un amour pur et sans mélange , peut-on se dispenser de dire avec lui que ceux qui communient avec les dispositions ordinaires, sont des chiens et des antéchrists? Avec de tels principes, ajoute le bon saint, il n’appartient plus de communier qu’à M. Arnauld, lequel se vante de dire la messe tous les jours. »
De fait on cessa de se confesser et de communier. Arnauld enseignait que la plus salutaire des pénitences, c’est l’abstention de la sainte communion. Il connaissait, disait-il, des âmes prêtes à différer leur communion jusqu’à la fin de leur vie pour mieux témoigner à Dieu la douleur de leurs péchés. A son avis, c’était le diable qui excitait les âmes à cette « luxure spirituelle » qu’on appelle la communion fréquente. Son livre, approuvé par onze évêques, ravagea les âmes comme un ouragan abat les arbres et détruit les moissons. On ne communiait plus à Pâques; on laissait même les malades mourir sans sacrements. Ceux qui voulaient s’opposer à ces déplorables abus passaient pour des ignorants ou des partisans de la morale relâchée.
Tel était en substance le complot janséniste contre le salut des hommes. Jansénius leur enlevait le Sauveur, la rédemption, la grâce, la liberté, c’est-à-dire tous les moyens de se sauver. Arnauld supprimait les canaux par lesquels le sang du Christ arrive aux âmes pour les purifier et les sanctifier : la confession et la communion. Les conjurés ne s’arrêtèrent pas en si bonne voie : l’Église ayant condamné leurs doctrines de perdition, ils enseignèrent à mépriser cette Église hors de laquelle il n’y a pas de salut.
Toutefois, pour séparer de leur Mère les nations catholiques qui avaient résisté au protestantisme, il fallut procéder avec adresse et pour ainsi dire à la sourdine. Les jansénistes imaginèrent de détruire l’Église sans sortir de son sein. « Le jansénisme, dit avec raison un magistrat français, est l’hérésie la plus subtile que le
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diable ait jamais tissée. Ils ont vu que les protestants, en se séparant de l’Église, s’étaient condamnés eux-mèmes. Ils ont donc pris pour maxime fondamentale de leur conduite de ne s’en séparer jamais extérieurement et de protester toujours de leur soumission à ses décisions, à charge de trouver toujours de nouvelles subtilités pour les expliquer, en sorte qu’ils paraissent soumis sans changer de sentiments1. » Conformément à cette tactique, les cinq propositions de Jansénius ayant été condamnées par Innocent X, les jansénistes soutinrent que ces propositions, au sens condamné par Rome, ne se trouvaient pas dans YAugustinus. Le pape ayant déclaré que ces propositions s’y trouvaient et qu’il les avait condamnées dans le sens obvie, ils répondirent que l’infaillibilité de l’Église ne s’étendait pas aux questions de fait. Rome eut beau affirmer que l’infaillibilité s’étend aux faits dogmatiques, c’est-à-dire inséparablement liés aux doctrines : les jansénistes prétendirent qu’on était en règle avec l’Église en se renfermant dans un « silence respectueux » au sujet de cette décision , tout en la regardant comme erronée dans le for intérieur. On les obligea de souscrire un « formulaire » : avec force protestations de respect, ils refusèrent de signer, ou déclarèrent ne donner en le faisant qu’un témoignage extérieur de déférence.
Cette révolte dissimulée, qui durait depuis quarante ans, avait habitué les peuples à mépriser l’autorité pontificale, quand les jan sénistes, pour la battre en brèche, rencontrèrent dans Louis XIV un allié aussi puissant qu’inattendu. Ce prince n’aimait pas les sectaires, mais le pape Innocent XI ayant un jour protesté contre ses envahissements dans l’ordre spirituel, son orgueil se révolta contre ce juste rappel aux droils respectifs des deux puissances. En 1682, pour mettre des bornes à l’autorité du pape, il convoqua une assemblée du clergé de France. Les députés à cette assemblée , Irentequatre évêques et trente-cinq députés du second ordre, presque tous courtisans ou jansénistes, votèrent les quatre articles de la trop fameuse déclaration : « Les rois et les princes ne sont soumis, dans les choses temporelles, à aucune puissance ecclésiastique. — La puissance pontificale est limitée par les saints canons et les libertés de l’Église gallicane. — Le Concile général est au-dessus du pape. — Les jugements du pape ne sont irréformables qu’après le consentement de l’Église. »
En détruisant la souveraineté et l’infaillibilité du pape, la