lii s posta ad un anonimo elc., I75fi
LA CROISADE DU SALUT
bonne Mère. C’est donc par les mains de Marie que se dispensent tous les dons célestes, toutes les vertus, et toutes les grâces. Marie en fait part à qui elle veut, quand elle veut, et comme elle veut. » Pour ce qui concerne saint Bernard, Alphonse écrase son adversaire sous une avalanche de textes qui rendent toute réplique impossible.
Mais tel était l’esprit janséniste de cette époque que, vingt ans après, un certain abbé Rolli reprit pour son compte et avec un esprit de dénigrement plus marqué, les thèses de Muratori. 11 attaquait, sous prétexte d’abus, toutes les prières et toutes les dévotions à la sainte Vierge. C’était en 1775 : saint Alphonse avait alors quatre-vingts ans. Le saint vieillard n’en reprit pas moins la plume « pour l’honneur, dit-il, et par amour de cette glorieuse Reine, à laquelle j’ai voué dès mon enfance une dévotion toute spéciale. » Dans une brochure intitulée Courte réponse à l'extravagante tentative de l’abbé Rolli pour réformer la dévotion à la sainte Vierge , il bat en brèche les assertions véritablement impies de son adversaire.
Cet auteur en voulait surtout aux litanies, et même à la Santa Casa de Lorette. Selon lui « la translation miraculeuse de la maison de Nazareth n’était qu’une fable. » Saint Alphonse lui cite sur ce fait l’appréciation d’historiens qui font autorité et en particulier cette décision de Benoit XIV : « La chambre dans laquelle le Verbe divin a pris la nature humaine fut transportée par le ministère des anges, comme en font foi non seulement les anciens monuments et une tradition non interrompue, mais encore les témoignages des souverains pontifes, l’unanime persuasion des fidèles, et tant de miracles qui ne cessent de s’v opérer. »
Quant aux litanies, l’abbé Rolli en critique presque toutes les invocations. Les unes : « Tour de David, Tour d’ivoire, Maison d’or » sont des qualifications affectées, ridicules, et sans aucun sens; les autres : « Miroir de Justice, Refuge des pécheurs, Porte du ciel, » des usurpations injurieuses de titres dus uniquement à Jésus-Christ. Il faudrait donc abolir ces litanies. Saint Alphonse lui répond que « les invocations, appelées par lui ridicules, expriment à merveille la force toute-puissante avec laquelle Marie défend ses serviteurs, et l’ardente charité qui la rendit apte à devenir le tabernacle du Verbe éternel. Les titres qu’il qualifie d’usurpations sont très légitimement donnés à Marie, l’universelle médiatrice entre Jésus et les pauvres pécheurs. Quelle outrecuidance dans un prêtre de vouloir abolir des litanies répétées depuis tant de siècles par les fidèles, les prêtres et les religieux, et consacrées par le culte public de l’Église! »
« LES GLOIRES DE MARIE
Ainsi que Muratori, le critique blâmait par-dessus tout l’usage de chanter les litanies de la sainte Vierge devant le saint Sacrement exposé. « Pour moi, répond saint Alphonse, je ne vois nul inconvénient à prier la divine Mère de vouloir bien nous accorder le secours de ses prières auprès de Jésus exposé sur nos autels. Dieu nous a donné Jésus comme principal médiateur; mais, dit saint Bernard, Dieu nous a donné également Marie comme avocate auprès de Jésus. Il nous faut, dit ce grand saint, un médiateur auprès du médiateur lui-même, et personne ne peut nous être aussi utile que Marie. A Jésus nous disons : Miserere nobis , ayez pitié de nous, mais afin d'être plus facilement exaucés, nous disons à Marie : Ora pro nobis, priez pour nous. »
Les scapulaires, chapelets, cordons, et autres dévolions, ne trouvaient point grâce devant l’abbé Rolli. Il s’emportait avec fureur contre ces chrétiens qui, sc trouvant en état de péché, adoptent ces pieuses pratiques avec l’espoir d’obtenir ainsi de Dieu grâce et miséricorde. Il déclarait nettement qu’à tous ces dévots est réservée l’éternelle damnation. « En cela, répond saint Alphonse, l’abbé Rolli est d’accord avec Muratori. J’estime beaucoup Muratori, personnage connu de presque toute l’Europe, mais cela ne m'empêche pas de dire que, dans plusieurs de ses écrits, sa piété n’est pas à la hauteur de son génie. La Dévotion bien réglée condamne un chrétien qui, vivant dans la disgrâce de Dieu, met néanmoins sa confiance en Marie et espère par cette intercession échapper à la mort subite et pou voir se réconcilier avec Dieu. « Uneielle espérance, dit-il, est nuisible, superstitieuse, contraire aux enseignements de l’Église, et il faut absolument s’en dépouiller. » Rolli et Muratori, ajoute Alphonse, ont contre eux Bellarmin, cité par Benoit XIV : « Si les pratiques pieuses accomplies en état de péché mortel ne justifient pas, dit Bellarmin, au moins elles disposent à recevoir par les mérites de la divine Mère et des autres saints, la grâce de la justification. » Us ont aussi le malheur d'avoir contre eux saint Thomas. Le prince des théologiens enseigne en effet que « si les pieuses pratiques accomplies en état de péché 11e servent pas à obtenir le salut, elles ont néanmoins pour résultat de nous habituer aux bonnes œuvres et de nous disposer à la grâce sanctifiante. Si par elle-même la prière du pécheur n’est pas digne d’obtenir la grâce, Dieu l’exauce cependant par pure miséricorde. »
Ayant ainsi établi contre les jansénistes et les catholiques plus ou moins infectés de jansénisme, le râle de Marie dans la dispensation des grâces, l’auteur s'efforce de tourner vers la divine trésorière les
LA CROISADE DU SALUT
cœurs que la secte en avait éloignés. Les quatre parties de son ouvrage visent uniquement à ce but. Les commentaires sur le Salve Regina la montrent secourable à tous, même aux pécheurs les plus désespérés, proposition prouvée par une infinité de témoignages et d’exemples1. Dansl’exposédes fêtes et des vertus de Marie, il fait le plus attrayant portrait de celle que l’Église appelle très sainte, sanctissima, portrait placé sous les yeux des chrétiens pour les exciter à aimer, à vénérer, à prier, à imiter leur Mère du ciel. Enfin la quatrième partie énumère les pratiques de piété du vrai serviteur de Marie : neuvaines préparatoires à ses fêtes, pèlerinages en son honneur, jeûne du samedi, usage de porter le saint scapulaire, et surtout récitation quotidienne du chapelet.
Le lecteur trouvera peut-être que je me suis trop étendu sur ce livre des Gloires de Marie . La raison en est que, pour peindre saint Alphonse, il faut en faire le docteur du salut, mais du salut parla sainte Vierge. On ne le connallrait pas si on ne lui donnait cette note caractéristique. Ensuite il est nécessaire, et peut-être plus nécessaire encore aujourd’hui qu’au XVIIIe siècle, de prêcher le salut par Marie à tant de pécheurs impies, endurcis, ignorants, inconvertissables, et que des miracles de miséricorde peuvent seuls ramener à Dieu. Plus que jamais donc il est opportun de bien connaître le livre des Gloires de Marie et de le faire connaître si l’on veut sauver les âmes.
Si nous sommes logiques, prêtres, religieux, chrétiens pieux, nous ferons ce qu’a fait saint Alphonse. Persuadé que toutes les grâces sont transmises par Marie, et que par conséquent notre salut dépend de notre dévotion à Marie, il s’est dit que pour réussir à convertir le peuple dans les missions, il faut prier Marie. Il a donc établi dans sa règle que l’exercice principal commencera toujours par la récitation du chapelet avec le peuple. De plus, afin de réveiller les pécheurs et d’assurer la persévérance des convertis, dans chaque mission l’on prêchera toujours un sermon sur la Vierge
1. Certains hypercritiques traitent d’apocryphes, d’étranges, d'impossibles, les histoires miraculeuses rapportées dans les Gloires de Marie. Apocryphes! Il faudrait prouver que les auteurs cités par saint Alphonse, les Nieremberg, les Bovio, les Pelbart, les Auriemma, sont moins dignes de foi que les Tacite et les Suétone. Étranges! Certains faits de l’Écriture et de l'histoire sont plus étranges encore. Impossibles! Veut-on classer dans les impossibles l’histoire d’un mort qui ressuscite pour se confesser? Alors il faut condamner saint Thomas, qui nous parle d’idolâtres et de damnés tirés de l’enfer, soit que Dieu, dit-il, ne les eût pas condamnés définitivement, soit que leur peine ail été suspendue. Non erant in infemo finaliter deputati. — Ejus pœna fuit suspensa ad lempus. (Suppl, q. LXXf, a. V. ad 5.) Laissons à Dieu sa puissance et à la Vierge son crédit.
« LES GLOIRES DE MARIE
Marie, mère de miséricorde, et sur la nécessité de recourir fréquemment à son intercession si l'on veut persévérer et se sauver. Le missionnaire aura soin d’indiquer les pratiques de piété les plus faciles pour tous. Enfin, comme il est nécessaire d’alimenter les esprits ainsi qu’on alimente les corps, tous les samedis, les rédemptoristes adresseront^ dans leurs églises, une courte instruction aux fidèles sur la dévotion à la sainte Vierge. Le livre des Gloires leur fournira des sources, non seulement abondantes, mais inépuisables.
Or ce n’est pas seulement à ses sujets qu’Alphonse recommandait de prêcher souvent sur la sainte Vierge, c’est à tous les ministres de Dieu. Voici comment il s’exprime là-dessus dans sa préface : « J’ai recueilli les maximes les plus exquises et les plus substantielles des Pères et des théologiens, afin de procurer aux personnes pieuses des lectures propres à les enflammer d’amour envers Marie, et aux prêtres des matériaux pour prêcher et propager de plus en plus la dévotion envers cette divine Mère. Quand on aime une personne, on en parle souvent et volontiers, afin d’amener les autres à l’estimer et à la louer. Bien faible serait notre amour pour Marie si nous nous préoccupions peu de parler d’elle pour la faire aimer. Ensuite, s’il est vrai que toutes les grâces passent par les mains de Marie et qu’on ne peut se sauver sans l’intercession de cette divine Mère, on doit affirmer, par une conséquence nécessaire, que le salut des hommes dépend de la prédication sur la confiance en Marie et la nécessité de recourir à sa puissante intercession. Aussi saint Bonaventure ne craint-il pas d’affirmer que le ciel sera le partage de tous ceux qui s’emploient à faire connaître et aimer la Vierge Marie. »
Que Dieu nous donne de nous pénétrer des Gloires de Marie et d’en pénétrer les autres! Un savant et pieux écrivain1 disait en montrant ce livre : « Voilà mon thermomètre spirituel : quand je suis un peu fidèle à la grâce , ce livre, par la moindre de ses pages, m’éclaire et soutient ma confiance; quand je me néglige et m’attiédis, il ne me va presque plus : il devient, pour ainsi dire, trop simple et trop fort pour moi. A ce signe je rentre en moi-même, et je reconnais sans peine que ce n’est pas la lumière qui a diminué d’éclat, mais que c’est l’œil intérieur qui n’est plus capable de la supporter aussi vive. Je travaille alors à rendre à cet œil de l’âme sa pureté et sa force, et bientôt le thermomètre remonte, l’âme s’élève, et se retrouve à l’unisson des chères Globes de Marie . »
I. Le baron de Gerlache. La nouvelle Ève , par le Card. Dechamps, Préface, XI.
LA CROISADE DU SALUT
Comme tous les ouvrages vivifiés par l'esprit de Dieu, ce livre touche au cœur les savants comme les ignorants. Aussi a-t-il eu nombre d'éditions dans toutes les langues. Réimprimé dix fois à Naples en vingt-cinq ans, douze fois à Bassano en un demi-siècle, en même temps qu'on le rééditait fois sur fois à Venise, à Milan, à Modène, à Turin, on en multiplie les éditions en France, à Paris, à Tours, à Clermont, à Lille; en Belgique, à Tournai et à Bruxelles; en Hollande, à Utrecht et à Bois-le-Duc ; en Autriche, à Vienne; en Allemagne, à Ratisbonne; en Suisse, à Einsiedeln; en Espagne, à Barcelone; en Pologne, à Varsovie; en Irlande, à Dublin; en Amérique, à Philadelphie et à New-York. Les Gloires de Marie, répandues dans le monde entier, inaugurèrent la renaissance du culte de Marie et ouvrirent l'ère de l'espérance en montrant d’un côté la Vierge immaculée les mains pleines de grâces, et de l'autre le chapelet du serviteur de Marie comme moyen de les obtenir. A nous de continuer l’œuvre du saint en propageant la dévotion à Marie : ainsi nous aurons part à ses mérites et nous pourrons répéter la prière qui termine les Gloires :
« 0 ma Mère Marie, je vous prie d’agréer cet humble travail. C'est le désir de vous voir louée et aimée de tous qui me l'a fait entreprendre. Vous savez combien j'ai désiré finir cet ouvrage avant que la mort, qui s'approche à grands pas, m’enlève de ce monde. Maintenant, je puis le dire, je meurs content parce que je laisse après moi un livre qui continuera de prêcher vos gloires et de vous gagner des serviteurs, comme j’ai tâché de le faire depuis que vous m'avez obtenu la grâce de la conversion. 0 Vierge immaculée, je vous recommande ceux qui vous aiment, spécialement ceux qui liront ce livre, plus spécialement encore ceux qui auront la charité de me recommander à vous. Donnez-leur la persévérance, et sanctifîez-nous tous afin que nous puissions tous ensemble vous louer dans le ciel. 0 ma bonne Mère, je ne suis qu’un pauvre pécheur, mais je me fais gloire de vous aimer, et j’espère de vous de grandes grâces, entre autres celle de mourir dans votre amour. Quand vous me verrez dans les angoisses de la mort et que le démon me remettra mes péchés devant les yeux, vous me fortifierez, je l'espère, par les mérites de Jésus et par votre intercession, afin que, au sortir de cette misérable vie, je sois admis à vous louer et à vous remercier dans les siècles des siècles. »
Alphonse vécut encore près de quarante ans, mais la Vierge Marie n'oublia ni le livre des Gloires , ni la prière de son serviteur.