‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 118 sur 227 · Corrispondenza generale , vol. I · texte numérisé non relu

Corrispondenza generale , vol. I

noms, murmura-t-il comme se parlant à lui-même. Jeune fille, vous remporterez la victoire sur vous-même, et vous trouverez en vousmême votre félicité . — Cela ne nous dit pas, mon père, insista l’&bbesse, si cette jeune fille doit entrer au couvent. — Ma mère, répondit Alphonse d’un ton inspiré, elle n’appartiendra ni au monde ni au cloître, je vous le certifie. » L’abbesse méditait sur cette réponse énigmatique quand, deux jours après, la jeune fille fit une chute si malheureuse quelle se brisa l'épine dorsale. On lui donna sur l’heure les derniers sacrements, et les médecins déclarèrent que le mal était sans remède et la mort certaine. Dona Félicie n’en vécut pas moins cinquante ans dans sa maison, n’ayant de sain que la poitrine, la tète et les bras. Incapable de se mouvoir, on la traînait dans une petite voiture. Elle vécut ainsi en recluse, loin du monde, mais non dans le cloître. Au milieu d’indicibles souffrances, elle accepta de bon cœur la croix que Dieu lui avait imposée. Victorieuse d’elle-mème, elle trouva dans son propre cœur, comme Alphonse l’avait prédit, la véritable félicité. — L’abbesse se plaignait aussi du manque de novices : « Mais non, mais non, ma mère, répondit le saint en souriant , voyez comme elles arrivent en grand nombre » Il parlait ainsi à la fin de février 1750, et au mois d’avril entrèrent au couvent trois novices et quatre éducandes.

Alphonse termina ses travaux de l’année 17^9 par la mission de Samo. L’année précédente il y avait donné les saints exercices au clergé, et l’on se rappelait encore un trait de sa charmante simplicité. Depuis plus de dix-huit ans, le rasoir ne passait plus sur son visage. Quand sa barbe s’allongeait outre mesure, il la coupait avec des ciseaux sans trop s’occuper de la symétrie. Il arriva donc au séminaire de Sarno vêtu de sa soutane rapiécée, une guenille en forme de manteau sur les épaules, la barbe taillée en escaliers inégaux , plus semblable à un lazzarone qu’à un chevalier napolitain. Soit que l’évêque, encore jeune, fût choqué de cet accoutrement, soit qu’il soupçonnât quelque orgueil caché sous ce manteau de Diogène, il plaisanta le pauvre Alphonse sur sa tenue et surtout sur sa barbe. « S’il vous manque quelques sous pour vous faire raser, ajouta-t-il, je m’offre à payer le barbier. » Le saint balbutia une humble excuse. Alors, sans tenir compte de l’àge, de la condition, des hautes fonctions du saint fondateur, l’évêque lui commanda sur un ton d’autorité d’aller se faire raser à l’instant même. Sans répliquer une seule parole, Alphonse quitta la salle

1. Déposition du père Gaspard Cajone , Summarium , pages 678-679.

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et livra tout de suite sa ligure au barbier. Pendant l'opération, survint le père de Robertis, son compagnon, qui ne put retenir une exclamation de surprise en le voyant ainsi manquer à ses habitudes : « Eh oui! dit Alphonse en riant, il y avait de longues années que je ne m'étais fait la barbe, et je ne sais vraiment pas pourquoi. » Ce motif qu’il ne s’avouait pas à lui-même, tout le monde le connaissait, mais on comprit par ce trait qu’au-dessus de toutes les vertus il plaçait l'obéissance. Les prêtres furent enchantés de sa retraite, et l’évêque, plein d’admiration pour le saint missionnaire, ne manqua pas de l’appeler pour préparer son peuple à la grâce du jubilé.

Quand les habitants de Sarno le virent arriver, à la tète de quatorze missionnaires, ils se réjouirent de la grande faveur que Dieu leur accordait et se portèrent en foule dans les églises. Innombrables furent les conversions. Renonçant à leur vie de brigandage, nombre de malfaiteurs déposèrent leurs pistolets et leurs poignards entre les mains des prédicateurs. On vit s'opérer dans cette ville, assez mal famée, une complète réforme des mœurs, à tel point que, pendant plus de dix ans, la généralité des hommes s’abstint de fréquenter les tavernes. Plusieurs jeunes fiancées renoncèrent au mariage pour se consacrer à Jésus-Christ. Un enfant de douze ans, Pierre Volpicelli, fut si touché de tout ce qu’il vit et entendit qu’il prit dès lors la résolution d’entrer dans l’institut, ce qu'il fit cinq ans plus tard. « Je connus Alphonse de Liguori, dit-il au procès de béatification, en 17&9 à la mission de Sarno. Je me confessai à lui et je reçus de sa main ma première communion. C’était le plus pauvre d’entre les pauvres. » Un prêtre de Sarno, Étienne Liguori, épris également de la sainteté d’Alphonse, entra au noviciat quelques mois après la mission. En quittant la ville épiscopale, les missionnaires se répandirent dans tout le diocèse, et partout ils obtinrent des résultats merveilleux.

Vers la mi-mars, de retour à Ciorani, Alphonse prêcha la retraite habituelle aux ordinands. A cetle retraite assistait un jeune clerc de Lettere, Nicolas Grossi. 11 ne connaissait pas le prédicateur, et l’ordre de son évêque bien plus que le mouvement de sa volonté l’avait déterminé à suivre les exercices. Un sermon sur les deux éternités le fit rentrer sérieusement en lui-même ; puis la bonté du saint, son zèle, ses vertus, firent sur le jeune homme une telle impression qu’il lui demanda d’examiner sa vocation. Le résultat de cet examen fut qu’un mois après, sans avertir ses parents, il se rendit à Ciorani pour commencer son noviciat. Mais voilà qu’un

jour se trouvant en promenade avec ses nouveaux compagnons, il se voit assailli par des gens de son pays, à la tête desquels il reconnaît son père, son oncle, et un de ses frères. Ils l’emmenèrent malgré ses protestations, et le reconduisirent dans sa maison, où sa mère, ses amis, des prêtres meme, l'attendaient pour le conjurer de renoncer à sa vocation. La tentation était rude, mais Dieu lui donna d’en triompher. Grâce aux bons conseils de l’évêque, qui le défendit contre ses parents, et aux lettres encourageantes du père Villani, deux mois après il rentrait à Ciorani. Missionnaire pieux et zélé, Nicolas Grossi vécut assez longtemps pour raconter, lors du procès de béatification en 1797, l’histoire de son entrée au couvent.

De Ciorani Alphonse se rendit, le 12 avril, à Melfi, ville de sept mille âmes, où tous les soirs il prêcha le grand sermon. Grâce aux notes qu’il nous a laissées, nous connaissons les sujets traités par lui, jusqu’au dernier jour des exercices. Ses deux premiers sermons ont pour objet l’importance du salut et la miséricorde de Dieu, deux motifs propres à réveiller les pécheurs sans les effrayer. Il traita ensuite du péché en général, puis de quatre espèces de péché, très communs et très graves : l’impureté, le blasphème, le sacrilège et enfin le scandale. On voit qu’Alphonse n’avait pas attendu les sages instructions de Benoit XIV pour stigmatiser les vices de son temps et mettre le doigt sur les plaies du pécheur. Après cet examen de conscience, il montra l’abandon dans lequel Dieu laisse le pécheur impénitent et d’autre part le pardon qu’il accorde de tout cœur à l’enfant prodigue repentant. Puis il rappela aux auditeurs les fins dernières : la mort, le jugement, l’enfer, l’éternité; et, comme moyen suprême de fléchir les endurcis, la toute-puissante intercession de Marie mère de miséricorde. La mission se termina par la considération du grand motif et du grand moyen de persévérance : le ciel, notre récompense, et la prière, qui en est la clé. Après la clôture ou le sermon des bénédictions , Alphonse commença les exercices de la vie dévote, pour implanter dans la paroisse l’oraison en commun, la visite au saint Sacrement et la récitation du rosaire. Tel était le plan des missions si fructueuses d’Alphonse et de ses premiers compagnons, plan qu’il a imposé, sauf les modifications et les additions de circonstance, aux missionnaires du Très Saint-Rédempteur. Et l’expérience prouve que si l’on s’écarte de ces sujets, les seuls qui convertissent, on peut bien amuser les esprits mais on ne change pas les cœurs.

La mission de Melfi produisit des conversions nombreuses et inattendues. Des hommes habitués à vivre dans la débauche se don-

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nèrent tout à fait à Dieu. Un gentilhomme très distingué, non content de changer de vie, renonça au monde pour entrer, comme frère servant, dans l’institut du Très Saint-Rédempteur. Un étranger, établi dans cette ville , y entretenait une concubine. Attiré comme les autres aux prédications d’Alphonse, il ne put résister aux efforts de son zèle et alla trouver l’un des missionnaires pour se confesser. Après l’avoir entendu, le confesseur lui dit : « Comment voulez-vous que je vous absolve si vous ne quittez pas la personne avec laquelle vous vivez? — Mon père, c’est déjà fait, répondit le pénitent. Et pourrais-je pécher encore , après avoir vu ce serviteur de Dieu pleurer mes fautes et se flageller pour les expier? » Toute la ville déplorait la conduite d’un chanoine, instruit mais très vaniteux, qui, pour briller et s’amuser dans le monde, avait dépouillé non seulement l’esprit mais même l’habit de son état. Versé dans la jurisprudence et le droit canonique, il exerçait les fonctions d’avocat et possédait une nombreuse clientèle. Il entendit Alphonse , et cette parole de feu , autrement persuasive que tous les raisonnements humains, fit pénétrer le repentir dans son cœur. A partir de ce moment, sincèrement converti, il renonça aux bénéfices de sa profession d’avocat pour ne plus plaider qu’en faveur des veuves et des orphelins. On le vit embrasser une vie pauvre et mortifiée et travailler au salut des Ames avec tant de zèle et d’édification que l’évêque de Samo le nomma plus tard, à la grande satisfaction de toute la ville , curé de la cathédrale.

Les enfants eux-mèmes s’attachaient au saint missionnaire et ne voulaient plus l’abandonner. A Melfi, le fils ainé d’une dame veuve, très pieuse et très riche, Maure Murante, demanda à entrer immédiatement au noviciat. Deux autres enfants, âgés de quinze ans comme lui, exprimèrent le même désir. Les parents y consentaient, mais Alphonse trouvait les postulants bien jeunes. Il les accepta cependant à l’épreuve, les revêtit de la soutane, et leur fit continuer leurs études en compagnie d’un autre condisciple, Donat Melaccio, sous la conduite du père Jérôme Ferrara.

Ces bénédictions spirituelles consolèrent quelque peu le cœur d’Alphonse du sacrifice douloureux que Dieu lui imposa pendant cette mission de Melfi. Le 19 avril, mourut à Pagani son premier compagnon, son ami fidèle, sonsoutien de tous les jours, le pieux et courageux Sportelli. Alphonse avait employé tous les moyens pour conserver à l’institut ce modèle de toutes les vertus religieuses, mais ni le changement d’air, ni les eaux d’ischia , ni les ncuvaines multipliées, n’enrayèrent le mal : Sportelli était mûr pour le ciel.

Plusieurs fois il avait prédit le moment de sa mort. Huit jours avant de quitter ce monde, il dit à un père qui devait rejoindre Alphonse à la mission de Melfî : « Baisez de ma part la main du recteur majeur et demandez-lui qu’à la nouvelle de ma mort, il veuille biën recommander et faire recommander mon àme à Jésus-Christ. » Avant d’expirer, calme et joyeux comme un exilé qui rentre dans sa patrie, il entonna le psaume In exitu Israël de Ægypto, et rendit le dernier soupir. D’un caractère toujours égal , modéré mais ferme au besoin comme saint François de Sales , Sportelli cachait sous les dehors d’une vie ordinaire ses vertus héroïques, son oraison contemplative, et ses dures mortifications. De temps en temps une éclaircie de cette vie céleste surprenait ses compagnons. Dieu mit en lumière sa grande sainteté par les nombreux miracles 1 qui suivirent sa mort. Quatre mois après, on ouvrit son tombeau : le corps était intact et n’exhalait aucune odeur. Trois ans plus tard , à l’occasion du transport dans un caveau nouvellement creusé, le cercueil fut ouvert une seconde fois. Sous les linges et les vêtements presque consumés, le cadavre, intact et flexible, apparut tel quil était au moment de la mort, sans aucune trace de putréfaction. D’une légère incision pratiquée au bras il coula un sang frais et vermeil. Cette conservation du corps, les guérisons opérées par l’intercession du serviteur de Dieu, l’héroïcité de ses vertus, poussèrent Je saint fondateur à présenter une supplique à Rome à l’effet de commencer le procès de béatification. « Les cardinaux Orsini et Gonzague nous encouragèrent vivement, dit un chroniqueur2, mais les tempêtes qui agitèrent à cette époque la petite nacelle de notre congrégation nous forcèrent d’abandonner cette cause pour le moment. » Elle est reprise depuis plusieurs années , et tout fait espérer qu’elle se terminera par la glorification du serviteur de Dieu.

Après les missions de Melfi, sur les désirs de l’évêque, Alphonse renouvela dans la commune de Rionero une mission que le père Cafaro y avait prèchée l’année précédente. Cette agglomération de huit mille âmes, composée de peuples d’origines diverses, et par là-même souvent en guerre, avait grandement besoin de secours. Les rivalités, les procès et les haines fleurissaient comme sur leur terrain propre. En peu de jours, Alphonse acheva l’œuvre ébauchée par le père Cafaro. Aux désordres de toute espèce qui dés-

1. Le P. de Risio compte dix guérisons, humainement inexplicables, obtenues par l’intercession du père Sportelli. {Vite dei primi discepoli di S. Alfonso, page 68.)

2. Les PP. de Robertis, Landi et de Risio nous ont transmis ces intéressants détails.

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honoraient cette commune, succédèrent les saintes pratiques de la religion. La transformation des habitants fut si complète que l’évèque, épris d’admiration, supplia le saint fondateur d’établir à Rionero une maison de l’institut. Alphonse l’aurait fait très volontiers, mais le gouvernement redoutait plus que la peste les nouvelles fondations. « Si Dieu le veut, écrivait Alphonse à une sainte âme, cette maison s’établira, car rien n’est impossible à Dieu. L’évèque le désire vivement, mais comment obtenir l'autorisation du roi? » Hélas! au lieu de bâtir de nouvelles résidences, le saint dut songer bientôt à défendre les anciennes.

Près de Rionero, dans le même diocèse de Melfi, la commune de Ripacandida présentait un tout autre aspect. Un homme de Dieu, l’archiprètre Jean Rossi, mort quelques années auparavant en odeur de sainteté et déjà célèbre par ses miracles, avait régénéré et sanctifié ce pays. Aussi la mission servit-elle à enraciner les vertus dans les âmes plutôt qu’à les délivrer du vice. Alphonse prêcha les saints exercices au monastère du carmel. Il y trouva des religieuses animées d'une telle ferveur qu’il dut modérer leur amour de la mortification. Après les avoir confessées, il s’écriait ravi : « Je n'aurais jamais cru trouver sur ce rocher un pareil bouquet de fleurs. » La plus belle de ces fleurs spirituelles était sans contredit la supérieure, sœur Marie de Jésus, nièce du saint archiprêtre. Conduite par Dieu dans des voies extraordinaires, grande fut sa joie de rencontrer enfin un directeur capable de la comprendre et de la diriger. Aussi, à partir de cette époque, ne cessa-telle de réclamer, dans ses doutes et ses tribulations, les conseils de notre saint. Les nombreuses lettres d’Alphonse à cette digne fille de sainte Thérèse forment un véritable traité de direction à l’usage des âmes éprouvées1.

Un événement plus qu’étrange signala cette retraite. Les deux filles d’un pieux gentilhomme, Benedetto Grazioli, venaient d’entrer au couvent en qualité de pensionnaires. Elles assistaient avec leurs compagnes, dans le chœur des religieuses, au sermon du soir. Alphonse prêchait comme partout devant un grand crucifix de bois qu’il avait fait placer en face de ses auditrices Or, un soir qu’il exposait les châtiments réservés aux pécheurs et les récompenses que Dieu destine aux âmes justes, l’alnée des deux Grazioli, à peine âgée de douze ans, se tourna, fort impressionnée, vers les religieuses en disant : « Le père nous fait voir le paradis et l’en-

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