Corrispondenza generale , vol. I et II
fer » ; puis elle continua à écouter les prédications en regardant le crucifix. Mais voilà que tout à coup ce Christ en bois s’anime sous ses yeux et devient un corps de chair vivant et sanglant. « Mères, s’écrie l’enfant attendrie jusqu’aux larmes, voyez donc sur cette croix le corps de Jésus tout couvert de sang! » Elle conserva de cette vision et des paroles du prédicateur une impression si vive, qu’entrée au couvent contre sa volonté, rien ne put l’en faire sortir, même la maladie. A toutes les supplications de ses parents, elle répondit que le monde lui paraissait un enfer et le cloître un paradis, et qu’elle préférait mourir plutôt que de quitter le couvent. Elle fit profession, ainsi que sa sœur, et n’oublia jamais le père Alphonse, qui avait déterminé sa vocation. Alphonse n’oublia pas non plus l’enfant du crucifix sanglant. Trente-sept ans après cette scène, il avait achevé son pèlerinage terrestre. La religieuse, alors âgée de cinquante ans, pleurait la mort de son saint directeur : « Un soir, écrit-elle, me trouvant au chœur avec mes compagnes, je fus tout à coup, pendant l’office, ravie hors de moi, et je me trouvai dans un lieu où j’entendis, sans les voir, des personnes qui s’entretenaient ensemble. L’une d’elles me dit d’un ton joyeux : c< Faites savoir à votre directeur que vous avez vu M** de Liguori. — Et comment, m’écriai-je, puis-je écrire que j’ai vu Mgr de Liguori? Je ne vois personne. » A l’instant même, tous les voiles disparurent, et je vis Monseigneur enveloppé dans un nimbe de lumière, mais d’une lumière dont aucune clarté n’approche. Les rayons du soleil me paraissaient des ombres à côté de cette splendeur. Le saint me regardait avec bonté : « Ma fille, me dit-il, purifiez de plus en plus votre cœur, et gardez-le pour Dieu seul. En tout et toujours, abandonnez-vous à sa divine volonté, et acceptez toutes les souffrances qu’il lui plaira de vous envoyer. Vivez sur la terre comme si déjà vous ne l’habitiez plus. » A ce moment, je revins à moi et me retrouvai au milieu de mes sœurs, qui, malgré les lumières dont le chœur était éclairé, me parurent plongées dans une nuit profonde1. » Ainsi Alphonse, après avoir conduit cette àme au cloître en lui prêchant les joies du paradis, lui révélait la gloire des saints afin de la soutenir jusqu’au bout dans le chemin des souffrances.
Le monastère de Ripacandida, véritable oasis de la grâce au milieu du désert, procura au serviteur de Dieu des consolations bien douces, car son âme y resta fortement attachée. Au sein de
1. Le père Fabius Buonopane, directeur de la religieuse, a rapporté au procès de béatification la vision du crucifix et l'apparition de saint Alphonse. Il tenait ces deux faits de la bouche même de sa péni tente.
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ses nombreuses occupations, il trouva toujours le temps de cultiver ce jardin du Seigneur où les âmes, comme autant de fleurs, exhalaient le parfum de leurs vertus. Le 18 mai, il ouvrit, à la demande de l’évêque, la mission de Montemarano, dont les heureux résultats comblèrent les vœux de Mgr Sanseverino, ami et pénitent d’Alphonse. Après les chaleurs de l’été, au mois d’octobre, nous retrouvons le zélé missionnaire à Naples, dans l’église du Saint- Esprit, où il prêche avec ses confrères de la Propagande une mission qui attire un immense concours de peuple. « Allons à l’église du Saint-Esprit, disaient les Napolitains, c’est un saint qui prêche. » Partout, du reste, sa renommée ébranlait les masses. A Torchiati, où il se trouvait en novembre, on dut abandonner l’église paroissiale, devenue trop étroite pour contenir les auditeurs, et continuer la mission dans l’église des conventuels.
Tant de courses et de fatigues l’avaient épuisé. Dans les premiers mois de 1751, il dut interrompre ses travaux. Après une retraite sacerdotale prêchée à Ciorani et une mission à Avellino, où sa vie mortifiée fit plus de conversions que ses sermons, son catarrhe de poitrine, des douleurs de tête, et d’autres infirmités, le forcèrent de regagner sa cellule. Ses directeurs furent même obligés de commuer en d’autres œuvres le jeûne au pain et à l’eau qu’il observait rigoureusement et par vœu tous les samedis. Cependant, grâce aux saintes importunités de l’évêque de Lettere, il dut au mois de juin reprendre le harnais. L’évêque voulait donner une mission à la ville de Gragnano, qui avait grandement besoin de conversion. « J’apprends, écrivit-il à Alphonse, votre détermination de ne point assister à la mission de Gragnano. Mon cher père, cela équivaudrait à empêcher tout le fruit des saints exercices. Je compatis à vos fatigues, mais la consolation de nous retrouver ensemble vous les fera oublier. Et puis, il suffit que le peuple vous voie. Je vous conjure donc, pour l’amour de Jésus-Christ, de m’indiquer le jour de votre arrivée. Encore une fois, votre présence suffira, sans que vous vous imposiez aucun labeur. » Le saint ne pouvait résister à d’aussi pressantes sollicitations: le 12 juin il arrivait à Gragnano avec vingt missionnaires pour le seconder.
Quoi qu’en eût dit l’évêque, on ne se contenta pas de la présence du saint fondateur. C’est lui que le peuple voulait entendre, et il dut prêcher presque tous les sermons du soir. Les prêtres eux-mêmes désertaient les instructions spéciales qui leur étaient adressées pour courir aux prédications de l’homme de Dieu. La mission révolutionna la ville entière, et jusqu’aux malfaiteurs, qui s’y trouvaient
en grand nombre. Ils allaient déposer aux pieds de la Mère de Dieu pistolets et poignards , puis se confessaient avec toutes les marques du plus sincère repentir. Un de ces brigands redoutés, Clément Servillo, ne craignit pas de faire en présence de la ville entière amende honorable de ses crimes. Lorsque la procession se mit en marche vers l’endroit où l’on devait planter les croix de mission, Alphonse ordonna au fier bravo de porter sur ses épaules la plus lourde de ces croix. Servillo obéit avec la docilité d’un agneau. Le peuple versait des larmes en voyant cet homme féroce, vaincu par la grâce, marcher ainsi, chargé de sa croix, dans l’attitude du plus humble pénitent. « Ne pleurez pas, vous autres, disait-il, mais laissez-moi pleurer, moi qui porte tout le calvaire sur mes épaules. » Il voulait dire le poids énorme de ses péchés. Dans cette mission, on vit des voleurs restituer des sommes considérables, des débauchés notoires renoncer à leur vie scandaleuse, des jeunes filles en grand nombre consacrer à Dieu leur virginité, et les foules , autrefois indifférentes, s’adonner aux pratiques de la piété chrétienne.
Ainsi se termina cette campagne de l’année jubilaire, pendant laquelle les missionnaires du Très Saint-Rédempteur amenèrent aux pieds de Jésus des milliers de convertis. En revanche, Jésus conduisit aux pieds d’Alphonse des recrues inespérées qui doublèrent en deux ans, comme nous l’avons remarqué, le nombre de ses compagnons. Aux postulants énumérés ci-dessus se joignirent bientôt onze nouveaux compagnons, parmi lesquels des hommes de science et de vertu, comme les pères Rizzi, Cajone, Pentimalli, Cimino; et des saints, comme les pères Latessa et François del Corpo. Certes Dieu seul pouvait les arracher à la position qu’ils occupaient dans le monde pour les incorporer au pauvre petit institut. Jean Rizzi avait alors trente-neuf ans. Après avoir fait de brillantes études à Naples et à Rome, conquis les grades de docteur en droit et en théologie , professé douze ans toutes les sciences ecclésiasliques, créé à Campagna un séminaire modèle, et forcé l’admiration du peuple et du clergé, alors qu’il pouvait aspirer aux plus hautes dignités, Rizzi sentit naître en lui un invincible attrait ponr une vie plus parfaite. Malgré les oppositions les plus vives de l’évêque, du clergé, de ses parents, de ses amis, il entra en 1750 au noviciat deCiorani. Religieux exemplaire, missionnaire infatigable, apôtre du clergé , il travailla au salut des âmes durant vingt et un ans, et mourut en odeur de * sainteté.
La vocation de François Pentimalli ne fut pas moins extraordinaire. Né à Sainte-Euphémie dans la Calabre, doué de grands talents,
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docteur en droit, missionnaire et confesseur très estimé, François se sentait poussé par la grâce à tout quitter pour se faire religieux. A l’âge de trente-six ans, il s’embarqua pour Naples, afin de chercher dans cette ville un directeur qui lui fit connaître la volonté de Dieu et l’ordre dans lequel il devait entrer. Trois fois la tempête, ou plutôt le démon, le força de s’arrêter en route. Pentimalli se demandait si Dieu ne l’avertissait pas par ces contretemps de retourner chez lui et de travailler au salut des Calabrais, ses compatriotes, plus dénués de secours que les peuples des autres provinces. Un religieux qu’il consulta ne manqua pas d’interpréter en ce sens les bourrasques de la mer. Plus agité que les flots, François prit le parti de pousser jusqu’à Rome, afin de gagner l’indulgence du jubilé. Comme le navire s’arrêtait quelques jours à Naples, il entra dans une église pour prier Marie de venir à son aide. C’était un samedi, le jour des grandes faveurs. Après avoir épanché son cœur dans celui de sa Mère , François revint au but premier de son voyage , qui était de consulter sur sa vocation quelque directeur expérimenté. Il s’adressa tout d’abord à plusieurs religieux de renom, qui se trouvèrent trop occupés pour l’entendre. L’un d’eux lui dit, inspiré sans doute par son ange gardien : « Allez consulter le missionnaire Mathieu Testa; c’est lui qui vous mettra dans le bon chemin. » Mathieu Testa, le grand ami d’Alphonse, écouta charitablement le prêtre calabrais, puis lui remit une lettre. « Portez ces mots, dit-il, au père Alphonse de Liguori, qui, sur ma recommandation, vous recevra dans son institut; c’est là que Dieu vous appelle. » Comme si Dieu lui-mème eôt fait entendre sa voix , François se dirigea versCiorani, et fut admis au noviciat. Aussi pieux que savant, il devint un des grands missionnaires de la congrégation.
Les pères Cimino et Cajone durent, comme beaucoup d’autres, leur vocation au saint fondateur. Fabrice Cimino, dès sa plus tendre enfance, aspirait à la vie religieuse. La mission deGragnano le décida, bien qu’âgé seulement de dix-sept ans , à entrer au noviciat de Ciorani. Ami d’Alphonse pendant toute sa vie, il devint, comme nous le verrons, la cause involontaire des tribulations qui l’assaillirent dans ses dernières années. Son contemporain au noviciat, le père Cajone, assistait à la mission de Troia en 1744. Docteur en droit, il exerçait alors la profession d’avocat. La céleste physionomie de notre saint, ses vêtements pauvres, sa parole apostolique, ravirent le jeune docteur. Les missionnaires quittèrent la ville, les années s’écoulèrent, mais l’avocat resta sous le charme des vertus d’Alphonse. Cinq ans après il devenait son enfant et bientôt l’un
de ses compagnons les plus dévoués. En même temps frappaient à la porte du noviciat un jeune prêtre et un vieillard déjà élevés à une haute sainteté. Lejeune prêtre, François del Corpo, paraissait n’avoir qu’un souffle de vie : aussi les consulteurs refusaient-ils de l’admettre. « Vous avez tort, dit Alphonse, c’est mieux qu’un ouvrier, c'est un saint de Dieu. »» François vécut seize ans dans la congrégation, silencieux, mortifié, toujours uni à Dieu. Les miracles qui suivirent sa mort confirmèrent son héroïque sainteté. Le vieillard, Ange Latessa, avait soixante-trois ans. Chanoine, supérieur de séminaire, ermite au milieu du monde, il avait opéré, lui, des miracles de son vivant. Il implora comme une grâce d’entrer dans la congrégation pour y mourir. « Qu’il vienne, répondit le saint fondateur, il nous sera plus utile par ses exemples que d’autres par leurs travaux. » Le généreux vieillard subit les épreuves du noviciat avec la simplicité d’un petit enfant. « Je suis venu tard, disait-il aux jeunes clercs, mais je saurai bien vous rejoindre. » Après cinq mois de noviciat, il tomba malade, reçut les derniers sacrements, et se préparait, tout joyeux, à quitter la terre, quand il reçut du recteur majeur l’obédience de guérir. « Que voulez-vous, dit le moribond, il faut obéir. » A l’instant même la fièvre qui le consumait depuis plus d'un mois disparut complètement, à la grande stupéfaction des religieux et des gentilshommes accourus pour assister, disaientils, à la mort d’un saint. Le père Latessa vécut encore quatre ans, entouré de pénitents qui réclamaient ses prières et ses conseils1. »
Ce développement du noviciat, considéré par Alphonse comme une divine ratification de l'approbation apostolique, lui causa une des plusgrandesjoiesdesa vie. Rentré à Ciorani, il se plaisait à cultiver ces âmes d'élite, destinées par Jésus-Christ lui-même à rendre efficace le sang de la rédemption. Son bonheur était de passer ses récréations entouré des novices, de leur parler de Dieu , de leur apprendre les cantiques qu’il composait en l'honneur de Jésus et de Marie, ou encore de lire avec eux quelque ouvrage spirituel. En cette même année 1750, il publia à leur intention ses Avis sur la vocation religieuse . Il y démontre l’excellence de l’état religieux et la nécessité de répondre à l’appel de Dieu, malgré les oppositions du monde et de la famille. Comme complément à cet ouvrage, il édita bientôt les Encouragements aux novices pour les aider à persévérer
1. A ces notices de l'année jubilaire, il faut ajouter, pour être complet, les pères Ruscigno, Gaiano, Melaccio, Bonassissa, et le jeune Zabbata, qui mourut au sludendat.
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dans leur vocation . Ainsi fortifiés par cette nourriture substantielle, par les pieuses conférences du père Villani, et par l'atmosphère de sainteté qu’on respirait à Ciorani, les trente novices dont nous avons donné les noms, à l’exception des trois venus de Rome, restèrent fidèles à Dieu jusqu’à la mort.