‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 120 sur 227 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE PÈRE MUSCARI 1751-1752

Organisation des études. — Science et sainteté. — Le père Muscari professeur. — Grave déviation. — Deux camps au studendat. — Avertissement donné à Muscari. — Mort du diacre Petrosini. — Muscari entraîne quatre étudiants hors de l’institut. — Alphonse expulse Muscari. — Lettre admirable au renégat. — Repentir des déserteurs. — Une scène émouvante. — Alexandre de Meo remplace Muscari. — Sa science prodigieuse.

Il était décrété que le saint fondateur ne ferait jamais un pas en avant sans voir tout l’enfer déchaîné contre lui. Pendant qu’il se félicitait de voir une aussi nombreuse jeunesse enrôlée sous ses drapeaux, c’est par elle qu’il faillit périr.

Depuis le chapitre de 174.9, Alphonse s’occupait très activement de l’organisation des études. Ayant passé sa vie dans les livres et cultivé tour à tour, et souvent en même temps, la poésie et l’éloquence, la philosophie et le droit, la théologie et la patristique, il voulait former ses disciples à sa ressemblance. Comme aucune de ses maisons ne possédait de revenus suffisants pour entretenir un grand nombre d’étudiants, il en forma trois groupes, les humanistes, les philosophes, et les théologiens, auxquels il assigna trois maisons distinctes. Avant de s’appliquer à l’étude des belleslettres, les humanistes devaient posséder parfaitement la langue latine. « S’ils ne savent pas le latin, ils n’apprendront jamais rien, disait-il. » La langue grecque, et pour quelques-uns la langue hébraïque, formaient des cours accessoires. Deux années étaient consacrées à l’éloquence et à la poésie. On sait avec quelle ténacité le saint exigeait de ses missionnaires l’emploi du style simple et vraiment apostolique ; mais il prétendait que pour parler simplement il fallait posséder à fond l’art de la rhétorique. « Celui qui l’ignore, disaitril encore, ne fera que des sermons insipides et sans

LA CROISADE DU SALUT

charme. » Il ne condamnait pas dans les jeunes gens la toilette un peu trop élégante de leurs exercices littéraires. « Pendant les études, aimait-il à répéter, il faut mettre dans ses compositions le plus d'art possible. On en rabattra toujours assez, parce qu’il en coûte moins pour descendre que pour monter. J'aime qu’on fasse les choses avec goût et selon les règles. Plus tard il sera facile de s'habituer au style apostolique et d'accorder les préceptes de l'art avec la dignité de la parole de Dieu. » Le cours de philosophie, auquel s'ajoutaient des leçons d'histoire ecclésiastique, durait deux aimées. Alphonse donnait pour règle aux professeurs d’enseigner les questions substantielles sans s’arrêter aux subtilités et aux vaines disputes de l'École. Quant à la théologie, la science par excellence, les étudiants devaient y consacrer cinq années, trois à la théologie dogmatique et deux à la théologie morale. En dogmatique, sauf sur certaines questions particulières, les professeurs devaient suivre les doctrines de saint Thomas; en morale, la diversité des opinions, que le fondateur trouvait d'ailleurs ou trop laxes ou trop rigides, lui fit entreprendre de reviser et de réformer les décisions des casuistes d'après un système mitoyen auquel il travailla vingt ans. Vu l'importance de cet enseignement pour des ouvriers évangéliques occupés sans cesse à diriger les consciences, il préposait à ce cours des hommes d'Age, de jugement et d’expérience 4, ou même se constituait le professeur de ces jeunes gens qui « seront bientôt, disait-il, autant de juges dont les décisions sans appel auront force de loi. »

Avare de son temps jusqu’au scrupule, Alphonse ne cessait de recommander aux étudiants de ne pas perdre une minute de leur journée. Afin de les exciter au travail, il les obligeait de temps en temps à soutenir une thèse devant la communauté. Parfois même à ces petits tournois théologiques on invitait certains prêtres séculiers et réguliers, les plus capables d'argumenter contre les défenseurs. 4.es humanistes avaient aussi leurs académies littéraires, dans lesquelles ils lisaient des compositions latines, grêcques, voire même hébraïques. On voit par ce simple exposé que le saint attachait une souveraine importance à la formation des jeunes gens. Aussi ne pouvait-il souffrir qu’on traitât ses sujets d’i-

1. Saint Alphonse défendait aux lecteurs de dicter leurs cours. « Ces dictées, disait-il. prennent beaucoup de temps et détruisent la santé des élèves. » U aurait volontiers, comme un supérieur de séminaire, fait cet argument aux professeurs mécontents de tous les manuels imprimés : « Si votre cours vaut mieux que les autres, faites-Ie Imprimer; s’il ne vaut pas mieux, contentez-vous d’expliquer ceux qui sont imprimés. » - •

LE PÈRE MUSCARI.

gnorants, d'hommes appliqués au ministère sans études suffisantes. « Plût à Dieu, répondait-il à ces savants trop contents d'euxmêmes, plût à Dieu que dans tous les ordres religieux les études fussent organisées comme elles le sont dans notre institut 1 ! »

Il est certain toutefois que, tout en exigeant la science, Alphonse réprouvait les études vaines ou simplement curieuses, lesquelles servent plus à contenter l’amour-propre qu’à procurer la gloire de Dieu ou le salut des âmes. Volontiers il eût fait sien l'adage de saint Bernard : « Il y en a qui étudient pour savoir, et c'est delà curiosité; d'autres pour se faire un nom, et c'est une honteuse vanité; d’autres pour se sanctifier et sanctifier les autres, et c'est de la charité 2. » Conformément au principe de l'apôtre saint Paul, il exigeait la sobriété jusque dans l'amour de la science. « La discrétion est line vertu, disait-il, et l'excès d'ardeur est un vice. Au cours des études, les jeunes clercs doivent observer ces trois règles : n’étudier que ce qu'il importe de savoir; ne pas faire parade de ce que l’on sait, encore moins de ce que l'on ignore ; avant tout s'efforcer de croître en vertu, et principalement en humilité. » Quand les maîtres sortaient du cadre d'études tracé par la règle, il ne manquait pas de les y faire rentrer. « J'entends dire à demi-voix que le père de Meo se lance dans les hautes mathématiques. Je veux qu’on s'en tienne aux éléments d'arithmétique et de géométrie. Mabillon lui-même, le prince des érudits, interdit aux religieux ces études oiseuses. Le cours complet de philosophie doit s'achever en deux ans. Je vois avec peine qu'on sacrifie à l'esprit de vanité, à la recherche d’une érudition dont nous n’avons que faire, et cela au détriment des études sérieuses. »

Au fond, la grande crainte d'Alphonse, c'était que la passion de l'étude ne l'emportât sur l'amour de la vertu. Il se réjouissait de voir ses jeunes gens progresser dans la science, mais bien plus de constater leurs progrès dans la sainteté. « La vraie sagesse, leur répétait-il souvent, consiste à connaître Jésus-Christ, et la science ne doit servir qu'à nous faire trouver Dieu. L'ouvrier évangélique doit étudier, mais aussi se persuader que Jésus- Christ lui demande avant tout de se sanctifier. Étudiez donc, mais uniquement pour plaire à Dieu : autrement votre science né servira qu'à vous préparer des tourments en purgatoire, et peut-

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