Lettre du 5 mai 1776 an prêtre Vincent de Maio
2. Sunt qui sludent ut sciant , et curiositas est; ut scianlvr , et vanitas est; ut xdificent et xdifkcentur, et caritas est*
LA CROISADE DU SALUT
être en enfer. La gloire de Dieu et le salut des âmes, voilà votre point de mire. » Ce but principal, il voulait l'atteindre coûte que coûte. Pour empêcher toute déviation, la direction du studendat appartenait au préfet des jeunes clercs, dont le rôle, exclusivement spirituel, était de faire prédominer sur toutes les sciences la grande science de la sainteté et de réfréner au besoin les tendances contraires.
Telles étaient les idées d'Alphonse sur les études quand, après le chapitre de 1749, il confia, comme nous lavons dit, les jeunes gens au père Muscari, qui paraissait par sa science et son expérience le plus capable d'ouvrir leur intelligence. Nouveau venu, il n'avait pas eu le temps de se pénétrer de l'esprit de la congrégation, niais son attachement à l'institut et son estime de la règle témoignaient suffisamment de ses bonnes dispositions. D'ailleurs il y avait à côté de lui deux hommes sur lesquels Alphonse pouvait compter absolument, le père Fiocchi, recteur de Nocera, jeune encore, mais aussi sage que vertueux, et le préfet des étudiants, le pieux Mazzini, dont la main douce et ferme guiderait, pensait-il, le professeur et les élèves. Ceux-ci au nombre de douze, la plupart très intelligents, aspiraient à la science, mais comme moyen de s’unir plus parfaitement à Dieu. Ils avaient appris d'Alphonse que toute connaissance doit se changer en amour ; témoin ce règlement du père Tannoia : « L’étude, d'après saint Thomas, étant une partie de l’oraison, l'objet principal de mon application sera Jésus crucifié, afin d'apprendre de lui la douceur et l'humilité, ainsi que la force et la patience. Dans mes doutes et difficultés, je recourrai à Jésus crucifié, au seulmaltre qui donne la solution des questions insolubles. Toute la science devant être ordonnée par rapport à cette science de la croix, l'unique but de ma vie, je dois m'y appliquer avec mesure et discrétion, autant seulement que le prescrit la règle et que l'exige la gloire de Dieu. Toutes mes affections seront ainsi informées par l’obéissance et la charité, quod est vinculum perfeclionis, » Ainsi réglaient leur vie, d’après les enseignements d'Alphonse, Tannoia, Alexandre de Meo, et les anciens qui allaient terminer leurs études sous la direction de Muscari. Quant aux plus jeunes, pleins de talent et de ferveur, Spera, Siviglia, Cacciatore, ils ne demandaient qu'à continuer au studendat la douce et sainte vie du noviciat.
Tout d’abord, Muscari se mit avec joie au pas de la communauté. Les exercices religieux enthousiasmaient son Ame ardente, et il
LE PÈRE MUSCARI.
croyait avoir trouvé le paradis. Mais ce beau feu ne dura guère. Après quelques mois, la ferveur diminua, l’inflexible règle parut gênante, et l'ancien habitué des palais de Rome trouva la vie de cellule un peu monotone. Au commencement de 1750, il s’en fallut de peu qu’il ne suivit le jeune de Rosa, son disciple, lequel quittait l’institut par raison de santé. « Muscari a été bien tenté de nous abandonner, écrivait le père Cafaro, et je me suis vu par là-même en grand danger de reprendre le professorat ; mais, grâce à Dieu, il a retrouvé son calme et continue ses leçons ». Le calme de Muscari n’était qu’apparent. Pour se distraire de ses noires idées, il se jeta dans l’étude avec passion, et n’eut pas de peine à inspirer sa passion à des élèves qu’il électrisait tous les jours, par sa science et son éloquence. Sortant des bornes tracées par Alphonse, il transforma son modeste studendat en école de haute philosophie. Tous les mois ou tous les quinze jours, il convoquait à des thèses publiques des docteurs et des maîtres en saint Thomas, ce qui attirait un grand concours de peuple au couvent de Pagani. On y admirait les élèves, et plus encore l’illustre maître. Les jeunes pères se félicitaient de ces succès et de la célébrité qui en reviendrait à l'institut; mais Alphonse, Mazzini et les anciens blâmaient ces excès qui leur semblaient très préjudiciables non seulement à l’humilité mais à la piété des jeunes gens. On invita donc Muscari à restreindre ses leçons aux limites tracées par la règle.
Dès lors le professeur eut moins d’estime pour ces religieux terre à terre qui l’empêchaient de prendre son essor, et pour cette règle qui lui coupait les ailes. Ces exercices de piété et d’humilité, au nom desquels on immolait la grande science, lui parurent méprisables. Bientôt il s’oublia jusqu’à critiquer divers points de l’observance, et même jusqu'à traiter de mômeries ridicules certaines pratiques d’humilité, comme de baiser la terre au réfectoire, de manger à genoux, de se tenir quelque temps les bras en croix avant de prendre son repas. Le basilien se retrouvait sous l’habit du rédemptoriste, et bientôt le professeur se donna des airs de réformateur, au grand scandale des élèves, du moins des plus anciens, qui dénoncèrent au père Mazzini les étranges allures de leur maître. Mazzini lui fit des représentations sérieuses, mais, bien loin de reconnaître ses torts, Muscari se répandit en invectives contre les rapporteurs. Il prétendit même, saint Thomas à la main, que nul n’avait le droit de le dénoncer à l’autorité avant de l’avoir averti en secret. Selon lui, les règles de la correction fraternelle s’imposaient à tous, maîtres et disciples; comme si l’on n’était
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pas tenu de dénoncer un scandale public auquel les supérieurs sont seuls à môme de porter remède ! Informé du désaccord qui existait entre le préfet et le professeur, Alphonse recommanda la prudence à Mazzini et s’efforça de faire revenir Muscari à de meilleurs sentiments. Par amour pour la paix, il éloigna même de Pagani le père Mazzini, afin d’ôter au professeur tout prétexte de mécontentement ou de plainte.
Muscari n'était pas homme à s’arrêter à moitié chemin. Débarrassé d’un censeur qu’il redoutait, il se laissa dominer complètement par la fougue de son caractère. Ses idées extravagantes et subversives, discutées avec acharnement par ses élèves, divisèrent ceux-ci en deux camps. Les jeunes, fascinés parles talents de leur maître, s’attachèrent à lui sans réserve; les anciens, à la tète desquels se trouvait le célèbre Alexandre de Meo, le combattirent avec vigueur. C’était la guerre dans cette maison où la charité n’avait jamais reçu la moindre atteinte. Un saint jeune homme, le diacre Petrosini, alors gravement malade, se vit obligé en conscience d’avertir le recteur majeur du péril que courait l’institut, dont les règles et coutumes étaient chaque jour dénigrées et battues en brèche. Alphonse comprit alors que les concessions 11e servent trop souvent qu’à empirer le mal auquel on voudrait remédier. Il appela le père Muscari à Ciorani sous prétexte de donner la retraite aux ordinands, et lui enleva sa charge de professeur, ce qui exaspéra le coupable. Au lieu d’accepter docilement les volontés de son supérieur, il réclama contre une décision qu’il qualifiait d’arbitraire; mais alors le saint fondateur, décidé à en finir, lui laissa le choix entre l’obéissance ou l’expulsion. Après avoir réfléchi toute une nuit sur cette alternative, Muscari annonça qu’il donnerait les exercices aux ordinands, mais qu’aussitôt après il quitterait la congrégation.
Cette résolution, bientôt connue, mit en émoi toute la maison. On appréciait à Ciorani les talents et les mérites de l’illustre professeur, tandis que ses méfaits restaient pour presque tous un mystère caché. Ceux même qui connaissaient plus ou moins ses torts excusaient ses intentions, et faisaient observer au recteur majeur que les étudiants, très impressionnables, avaient sans doute exagéré les actes ou mal interprété les paroles de leur maître. « De concert avec le père Fiocchi, raconte Tannoia, je pris, moi aussi, sa défense. Les pères Viliani et Cafaro, occupés à prêcher la mission dans un village voisin, intercédèrent avec nous en sa faveur. Alphonse resta inflexible jusqu’au jour où le coupable,
LE PÈRE MÜSCARI.
rentrant en lui-même, vint se jeter à ses pieds et lui demanda pardon de sa faute. Croyant à sa sincérité, non seulement il consentit à oublier le passé, mais pour ne pas discréditer devant le public un homme à qui l'institut avait tant d’obligation, il lui rendit sa chaire : excès de bonté dont il ne tardera pas à se repentir, car, avec des hommes de cette trempe, si l’on peut obtenir une trêve, on n’arrive jamais à une paix définitive.
Cela se passait en décembre 1750. Muscari reprit ses leçons, mais avec tant de prudence qu'on le crut absolument converti. Les étudiants du reste s’occupaient moins de son retour à Pagani que du départ prochain d’un des leurs pour le ciel. Le diacre Thomas Petrosini, celui-là même qui avait attiré l’attention d’Alphonse sur les agissements du professeur, épuisé par de continuels vomissements de sang, allait rendre sa belle âme à Dieu. « Employez tous les moyens pour le guérir, disait un jour Alphonse au père Fiocchi, car je donnerais volontiers ma vie pour sauver la sienne. Je suis un être inutile, tandis que lui procurerait à Dieu une grande gloire. » Le saint jeune homme prenait tous les remèdes qu’on lui donnait, mais sans se faire aucune illusion sur son sort. A chaque vomissement de sang, il s'écriait: « Paradis, paradis! » avec une joie indicible. Ses parents habitaient Pagani. Un de ses frères voulait à toute force le reconduire dans sa famille sous prétexte qu’il y serait mieux soigné. « Jamais! répondit-il, je suis venu pour mourir dans la congrégation, et maintenant que Dieu me fait cette grâce, vous voulez me la ravir!.. » On lui disait de commencer une neuvaine au père Sportelli pour obtenir sa guérison : « Non, dit-il, je veux que mon tombeau soit à côté du sien, sans qu’il y ait personne entre nous deux. » Un père travaillait à suspendre une image de Marie devant le malade : « Ne vous donnez pas tant de peine, dit-il en souriant, je l’ai dans mon cœur. » 11 avait reçu les derniers sacrements et attendait la mort avec une sérénité toute céleste quand le père Muscari vint le voir une dernière fois : *< Mon cher frère, lui dit-il tout ému, quels sont donc les sentiments que Dieu vous inspire en ces derniers jours de votre pèlerinage? » Le malade attacha sur lui ses yeux mourants : « Mon père, répondit-il d’un ton grave, qu’il est doux, oh oui qu'il est doux de mourir dans la congrégation! » Le professeur s'éloigna, emportant cette flèche dans son cœur. Peu après survint un père qui demanda au pauvre moribond comment il allait : « Mon père, murmura-t-il en souriant, encore quelques coups de rames, et nous entrons dans le port. » Aux funérailles, Muscari aperçut le frère du défunt
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qui pleurait à chaudes larmes. Il s’approcha et lui dit à l’oreille : « Cessez de pleurer, Thomas est bien sûr allé au ciel sans passer par le purgatoire. »
Hélas! ni les remontrances de ses supérieurs, ni les suprêmes avertissements de son élève, tout heureux de mourir dans la congrégation, ne parvinrent à briser l’orgueil de Muscari. Ses murmures, ses critiques, ses emportements se renouvelèrent avec plus d’âpreté que jamais. Six mois après son retour à Pagani, il avait si bien perverti ses adhérents et révolté ses contradicteurs qu’il n était plus possible de tolérer au studendat ce brandon de discorde. Cette fois, il fallait l’écarter d’une manière définitive. Pour y réussir tout en ménageant son amour-propre et sa réputation, le saint résolut de l’employer à l’exécution d’un projet qu’il mûrissait depuis longtemps. Il s’agissait d’établir dans la capitale du monde chrétien une maison de l’iustitut. Déjà, pendant son long séjour à Rome, le père Villani avait négocié, mais sans succès, cette grave affaire. Depuis l’approbation des règles, Alphonse, craignant avec raison de se voir refuser à tout jamais Vexequatur du bref pontifical, désirait de plus en plus fonder une maison hors du royaume de Naples, afin de s’y réfugier, lui et les siens, en cas de dissolution. Il décida donc, au mois de septembre 1751, d’accord avec ses consulteurs, que les pères Muscari et Tortora seraient envoyés à Rome pour y établir une résidence. Tout à l’espoir de se retrouver au milieu de ses amis, Muscari accepta de grand cœur la mission qui lui était confiée. Déjà Alphonse avait prévenu le père Sanseverino, l’ami fidèle de l’institut, de l’arrivée de ses mandataires ; déjà l’on faisait les préparatifs du départ, qui devait s’effectuer le 16 octobre, quand une nouvelle incartade ou plutôt une trahison de Muscari fit avorter ce projet de fondation.
Les premiers moments d’allégresse passés, l’illustre professeur s'était pris à penser que peut-être on ne l’envoyait à Rome que pour l’éloigner du studendat. Ses jeunes disciples, furieux de se voir privés d’un maître dont ils s’étaient infatués, ne manquèrent pas de le confirmer dans ce soupçon. Il en conçut une telle irritation que, pour se venger, il ne craignit pas de proposer à quatre d’entre eux, Adinolfi, Spera, Cacciatore et Siviglia, de le suivre pour créer un institut plus grandiose et plus utile à l’Église. Outre les missions dans les pays chrétiens, les futurs Muscaristes devaient prêcher l’Évangile aux idolâtres, convertir la Chine, et sanctifier la Mongolie. Quant aux pères du Très Saint-Rédempteur,
LE PÈRE MUSCARI.
sans avenir, sans horizon, ils étaient évidemment condamnés à végéter et puis à disparaître. Fascinés, les quatre étudiants se voyaient déjà, comme autant de Xavier, naviguant sur les grands fleuves ou chevauchant dans les steppes sans fin de l’Orient. Mais ni le professeur ni ses adeptes ne pouvaient quitter l’institut sans obtenir .préalablement la dispense de leurs vœux; et, pour obtenir cette dispense, il fallait présenter des raisons canoniques. Non moins rusé que violent, Muscari composa un mémoire rempli d’imputations calomnieuses et le fit signer par ses quatre révoltés, avec l’intention de s’en servir en temps opportun pour appuyer le réquisitoire qu’il comptait dresser contre l’institut. Éclairé par ce document, le souverain pontife ne refuserait certainement pas de le dispenser, lui et ses adhérents, des vœux qui les liaient à la congrégation.
Tels étaient les calculs de Muscari, mais il oubliait que la Providence prend souvent le parti des simples contre les fourbes. Le 11 octobre, cinq jours avant la date fixée pour le voyage de Rome, Alphonse appela subitement tous les étudiants à Çiorani, non qu’il eût vent du complot, mais uniquement pour leur fournir pendant leurs vacances une distraction agréable. Ils se mirent en route le 12, les uns gais et contents, les autres assez morfondus de devoir quitter leur cher maître au moment où ses conseils leur étaient absolument indispensables. L’un des conjurés, Adinolfi, avait révélé confidentiellement à un de ses amis son intention de quitter la congrégation. Quelques heures après l’arrivée des étudiants, le recteur majeur, mis au courant de ce secret, lit appeler Adinolfi pour l’aider à combattre la tentation. Dès la première ouverture, celui-ci, se sentant deviné, déclara que rien au monde ne le ferait renoncer à sa décision. Et comme Alphonse lui demandait la raison d’un si brusque changement, il se répandil en récriminations, laissant échapper, sans le vouloir, des phrases assez compromettantes pour Muscari. « Oh île traître! s’écria le saint fondateur, c’est donc lui qui t’a tourné la tête! » Vainement il essaya de vaincre l’obstination de ce malheureux, il ne put que le supplier de penser à son âme et à l’abîme dans lequel il allait se précipiter.
Sous l’impression du danger que courait l’institut, Alphonse convoqua le soir même les membres de son conseil présents à Ciorani, et leur annonça, qu’au lieu d’envoyer Muscari à Rome, il allait immédiatement l’expulser. Lesconsulteurs, stupéfaits, se récrièrent vivement. Si le professeur nuisait aux jeunes gens, ne suffirait-il
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pas, pour remédier au mal, de récarter de Pagani? D’ailleurs pouvait-on expulser un consulteur général sans un vote de tout le conseil, dont la plupart des membres étaient absents? Les membres du conseil n’ayant que voix consultative, répondait le saint, le recteur majeur n est nullement obligé de connaître leur opinion pour agir. La prière du soir vint terminer cette discussion,, dont la conclusion fut ajournée.
Le lendemain une scène violente, qui mit la désolation dans toute la maison, éclaira la conscience des consulteurs. L’oraison du matin était à peine achevée, qu’Adinolfi et ses trois complices, le bâton à la main, le manteau sous le bras, se présentèrent au recteur majeur et lui demandèrent audacieusement la dispense de leurs vœux. Alphonse et ses consulteurs n’en pouvaient croire leurs oreilles. Ému d’une tendre compassion pour ces jounes égarés, victimes d’une odieuse perfidie, le bon père s’efforça de leur faire comprendre le piège tendu à leur inexpérience; il les supplia d’avoir pitié de leur âme; il alla jusqu’à se mettre à genoux devant eux pour les conjurer en sanglotant de ne pas briser le cœur du père qui les avait tant aimés: « Quel mal vous ai-jc donc fait? s’écriaitil, quel mal vous a fait la congrégation? » Tous les témoins de cette scène fondaient en larmes ; eux seuls restèrent froids et insensibles. Aux supplications d’Alphonse ils répondaient par des déclamations pleines de fureur contre l’institut. On leur proposa de faire au moins quelques jours de retraite avant d’en venir à cette résolution extrême, mais ils répétèrent avec insolence qu’ils entendaient partir sans aucun délai, et que, si on ne leur ouvrait la porte à l’instant, ils iraient se plaindre au roi de la violence qui leur était faite. Les voyant absolument aveuglés, Alphonse les congédia, et tous les quatre, comme poussés par le démon, reprirent le chemin de Nocera pour s’entendre avec leur séducteur sur ce qu’ils avaient à faire. Mais en même temps un courrier, expédié par Alphonse, enjoignait au père Fiocchi de signifier à Muscari, immédiatement et en quelque lieu qu’il se trouvât, son exclusion de la congrégation.
A l’arrivée du courrier, Muscari ne se trouvait pas à la maison. Il était allé, en compagnie du père Tortora, son futur socius à Rome, faire ses adieux à l’évêque Volpe. Sans attendre son retour, le père Fiocchi se fit accompagner du père de Robertis, et tous deux marchèrent à sa rencontre. Bientôt ils le virent sortir du palais de l’évêque et se diriger vers la maison. Le père Fiocchi l’arrêta, mais il n’osa lui intimer le décret d’expulsion. « Vous devez savoir, lui dit-il, pourquoi quatre étudiants ont demandé leur dispense. — Je
LE PÈRE MUSCARI.
ne sais rien, répondit Muscari, du moins que je puisse vous dire. — Si vous ne pouvez rien me dire, reprit Fioechi, allez de. ce pas à Ciorani vous justifier auprès du recteur majeur. — Très bien, lit Muscari sans se déconcerter. » Et il prit aussitôt le chemin de Ciorani; mais, se voyant découvert par la sortie prématurée de ses quatre complices, il n’eut garde d’aller trouver Alphonse. Arrivé à Mater Domini, localité où se trouvait le monastère des basiliens, il renonça de lui-même à ce nom de rédemptoriste si vivement ambitionné par lui et reprit l’habit de saint Basile. On trouva dans le tiroir de sa table à Nocera le mémoire calomniateur qu’il voulait présenter au pape comme pièce justificative de son indigne conduite avec la congrégation. Évidemment la Providence précipita les événements pour détruire cette trame si habilement ourdie. Mandés à Ciorani sans que nul l’eût prévu, les jeunes gens avaieut inconsidérément demandé leur dispense, au lieu d’attendre, pour faire cet éclat, que Muscari fût à Rome. D’un autre côté, si Alphonse n’eût pas ordonné au père Fiocchi de signifier au coupable le décret d’expulsion « immédiatement et en quelque lieu qu’il se trouvât », celui-ci, rentré à la maison, emportait son fameux mémoire, signé de ses quatre complices. Au lieu de prouver sa criminelle perfidie, cette pièce, commentée par lui, aurait pu lui servir à justifier ses prétendus griefs contre l’institut.
De son couvent le renégat écrivit au saint fondateur pour se plaindre des accusations qu’on avait portées contre lui. Était-il responsable du départ des quatre étudiants? On allait jusqu’à prononcer, en parlant de ses actes, le mot de trahison, ce qui lui semblait une indignité. Il finissait par réclamer ses hardes et ses livres. Alphonse lui répondit de manière à lui fermer la bouche, mais en même temps à ouvrir son cœur au repentir, pour peu qu’il lui restât de conscience et d’honnêteté. « Mon cher Joseph, lui disait-il, voici deux nuits que je ne puis trouver le sommeil ni recouvrer la paix en pensant au mal immense que vous avez fait à cette pauvre congrégation, si aimée de vous avant que vous en fissiez partie, et depuis l’objet de votre haine. Que ces jeunes gens eussent perdu leur vocation à cause de vous, moi non plus je ne pouvais me le persuader ; mais, après les avoir entendus, après les renseignements que je viens de recevoir, c'est un fait qui s’impose à mon esprit. Inutile de descendre à des détails qui ne pourraient que vous froisser. Mon cher Joseph, vous savez combien je vous ai aimé et estimé avant que vous fussiez des nôtres; vous savez ce que j’ai fait ensuite pour vous accorder les chétifs honneurs dont dispose notre petite con-
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grégation; comment je vous confiai, dès le principe, le trésor le plus précieux de l'institut, je veux dire nos jeunes gens; comment, pour vous épargner tout désagrément, j’éloignai de Nocera le père Mazzini, dont les grandes vertus sont appréciées de tous; enfin comment je vous maintins dans votre charge de lecteur et même de préfet, malgré mes craintes. J’avais tort de craindre, disiez-vous, je vous blâmais pour des riens ! Pour des riens, hélas ! qui aboutissent à la ruine de ces quatre pauvres jeunes gens, transformés tout à coup, d’innocents agneaux en véritables furies. Hier matin j’allai jusqu a me prosterner à leurs pieds, les suppliant avec l’affection la plus tendre de différer au moins leur départ, car je les aimais comme la prunelle de mes yeux, ces quatre jeunes gens qui jusque-là s’étaient conduits comme des anges. Eh bien, hier matin, mon cher père, vous eussiez vous-même été scandalisé si vous aviez vu avec quelle arrogance ils me parlaient et quelles injurieuses menaces ils proféraient contre la congrégation, jusqu’à me dire qu’ils me dénonceraient au roi pour avoir voulu les retenir par force. Ils se sont consacrés librement à Jésus-Christ, et je leur fais violence parce que je ne les aide pas, en les déliant de leurs vœux, à manquer de parole à Jésus-Christ! parce que, plein de compassion pour leur faiblesse, je ne travaille pas avec Satan à leur faire perdre leur vocation!
« Mais c’est assez. Je ne veux point vous importuner davantage, car je sais que chacune de mes paroles vous afflige. Laissez-moi vous dire seulement que ni moi ni la congrégation ne méritions de votre part un pareil traitement. Je vous pardonne cependant et je prie Jésus-Christ de vous pardonner, parce que je n ai point cessé de vous aimer. Si vous ne reconnaissez point maintenant la faute que vous avez commise et le tort que vous avez fait à la congrégation et à ces pauvres jeunes gens, un jour viendra, je l’espère, où la Madone vous les fera comprendre et pleurer comme il convient.
« On a dit, mon révérend père, que vous aviez trahi la congrégation. Vous vous plaignez de cette parole comme d’une injure; mais cette parole n’est-elle pas la constatation d’un fait dont les pierres elles-mêmes rendraient témoignage ? Vous m’avez écrit que, loin de nuire à la congrégation, vous prendriez à tâche de favoriser ses intérêts. Cela je l’espère, et j’ose vous prier de ne point nous nuire si vous ne voulez grandement déplaire à Jésus-Christ. Vous savez que nous passons notre vie à travailler et à souffrir pour Jésus et les pauvres âmes; vous le savez, mais je crains que
LE PÈRE MUSCARI.
dorénavant le démon ne vous fasse regarder ce nom de la congrégation comme un nom odieux, et ne vous pousse à nous discréditer pour justifier votre conduite. N’écoutez pas ces mauvaises inspirations, mon cher Joseph, je vous le dis en toute affection et les larmes aux yeux, espérant encore que vos préventions contre moi et contre nos pères les plus respectables se dissiperont bientôt, et qu’alors vous témoignerez à notre congrégation votre affection des anciens jours.
« Quant à vos livres et aux autres objets qui vous appartiennent, soyez sans crainte, ils vous seront renvoyés. Ah! don Joseph, ce ne sont pas vos biens, c’est vous que nous avons aimé et désiré; ce ne sont pas vos biens, c’est vous-même que nous regrettons en ce moment, car, je le répète, je vous aime encore, et dans le passé vous savez combien je vous ai estimé et aimé. »
Nous ne savons quelle impression fit sur le cœur de Muscari cette lettre si vraie et si touchante, mais elle ne l'empêcha pas de continuer ses méfaits. En passant à Naples, il se rendit au couvent des « Chinois » pour faire visite au frère d’une de ses victimes, jeune prêtre qui se destinait aux missions étrangères et que le père Fatigati, successeur de Mathieu Ripa, considérait comme son meilleur sujet. Muscari lui annonça avec emphase son projet de fonder à Rome une société de missionnaires pour les pays infidèles. Les jeunes gens qui l’accompagnaient, entre autres le frère du jeune prêtre, allaient frayer la route et cueillir les premiers la palme du martyre : pourquoi ne pas s’unir à eux et partager leur bonheur? Le jeune prêtre, séduit par ces belles paroles, quitta le collège de la Sainte-Famille pour se joindre à la petite troupe. Aussitôt, Muscari s’embarqua pour Rome, annonçant à ses futurs apôtres qu’il les manderait en temps opportun. Mais, avant d’entrer dans la ville éternelle, il avait déjà renoncé à son chimérique projet, et jamais plus les pauvres abandonnés n’entendirent parler de lui. Spera, confus et repentant, n’avait pas attendu cette déconvenue pour rentrer au bercail. Siviglia demanda quelques mois pour examiner plus sûrement sa vocation, puis revint se jeter aux pieds d’Alphonse qui, en raison de sa jeunesse, consentit à le recevoir encore. Cacciatore resta toujours attaché à la congrégation, qu’il servit longtemps en qualité d’auxiliaire. Il fit même, après de longues années, des démarches pour obtenir sa réintégration, mais on ne voit pas qu’elles aient abouti. Quant à Adinolfi, il resta dans le monde, qu’il édifia par ses vertus.
Le saint fondateur n’était pas sans crainte au sujet de Muscari.
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Il écrivit au père Sanseverino, son ami et son agent à Rome, d’avoir l’œil sur le transfuge, et de supplier le cardinal Besozzi, grand pénitencier, de ne pas accorder la dispense de leurs vœux aux sujets révoltés. « Soyez tranquille, lui répondit bientôt Sanseverino, Besozzi m’a promis de ne jamais accorder de dispense sans s’être entendu préalablement avec Votre Paternité. Quant à Muscari, je sauraiau besoin lui fermer la bouche. Je lui ai rendu un service auprès de la congrégation des évêques et réguliers, et depuis je ne l’ai pas revu. C’est un homme qui n’est plus à craindre. » L’ambitieux basilien rentra dans son ordre, où il retrouva bientôt ce qu’il cherchait : des honneurs et des dignités. Un basilien de Mater Domini étant venu faire une visite de condoléance à propos des événements de Pagani, Alphonse lui dit : « Muscari nous a fait pleurer, mais un jour viendra où il vous fera aussi verser des larmes. » Cette prophétie s’accomplit bien vite. Le turbulent religieux profita de son influence à Rome pour diviser les abbayes du royaume d’avec celles des États pontificaux et se faire nommer abbé perpétuel de l’abbaye de Rome ainsi que visiteur inamovible de toutes les abbayes des États. Il paraît toutefois avoir conservé certains rapports avec Alphonse, car le saint fondateur continua de lui adresser ses ouvrages. On trouve même à la suite d’une de ses dissertations théologiques une lettre de Muscari, très élogieuse pour l’auteur
Il est facile d'imaginer la désolation qui régnait dans la maison de Ciorani après la sortie des quatre déserteurs. Mais à peine eurent-ils franchi le seuil de la porte qu’Alphonse dit à toute la communauté rassemblée : « Nous allons réciter YAgimus tibi grattas et un Ave Maria à notre bonne mère Marie. Dieu nous délivre de ces malheureux qui ont bu le poison de la révolte. » Et il récita ces prières d’action de grâces au milieu de ses frères. « Il voulut même, ajoute un étudiant, que nous fissions récréation le lendemain, car, s’il était juste de nous attrister à cause de la perte de nos compagnons, nous avions grande raison de nous réjouir de ce que Dieu avait sauvé la congrégation. » Le lendemain, pour terminer ce jour de récréation, Alphonse réunit les pères, les étudiants, les frères à la chapelle, et leur annonça que, dans le but de s’attacher à Dieu et à la congrégation plus étroitement que jamais, ils allaient tous, à com-
1. Muscari écrivit lui-même plusieurs ouvrages contre les jansénistes, le synode de Pistoie et levèque Scipion Ricci. Son œuvre principale est intitulée : La fede ed il cris tianesimo alla moda filosofico-teologica e galante del corrente secolo (Roma, 1790, in-6°). Le savant basilien mourut en 1792, cinq ans après saint Alphonse.
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mencer par lui, renouveler l’acte de leur profession religieuse. Dans un discours plein d’une paternelle tendresse, il leur parla du malheur de perdre la vocation. « Dieu châtie dès cette vie , leur ditil, ceux qui lui tournent le dos. Le remords de la conscience ne cessera de les tourmenter jusqu a leur mort. Et combien brûlent en enfer pour avoir perdu leur vocation ! Lorsqu’un anneau de la chaîne des grâces se rompt, tout est perdu. Mes chers frères, ajouta-t-il, je vous recommande surtout de ne point tenir votre conscience fermée à vos supérieurs. Si ces malheureux qui viennent de nous quitter avaient manifesté leurs tentations, ils en auraient triomphé. Le démon se cache sous un voile trompeur : si nous voulons éviter les pièges qu’il nous tend, découvrons aussitôt nos tentations à ceux qui sont chargés par Dieu de nous éclairer et de nous défendre. » Il insista ensuite sur l’oraison et sur la nécessité de ne pas sacrifier la prière à l’étude. N’était-ce pas cet amour démesuré de la science qui avait causé tout ce mal? « Je ne m’affligerai pas, dit-il , de vous voir retrancher quelque chose à l'étude pour le donner à l’oraison. Nous avons encore plus besoin de sainteté que de science. Appelés à secourir les pauvres âmes abandonnées, si nous ne sommes pas des saints, nous nous exposerons au péril de tomber dans mille imperfections et mille découragements. » Il les exhorta enfin à réitérer sans cesse, dans les oraisons prescrites par la règle, l'offrande de leur cœur à Dieu et à se jeter aveuglément dans ses bras divins lorsque survient la tentation, car le démon ne parviendra jamais à détacher de Dieu une âme qui s’abandonne entièrement à lui. * Après ces conseils pleins d'à-propos, lui-méme renouvela ses vœux devant toute la communauté, puis ses compagnons, profondément émus, vinrent l’un après l’autre réciter à ses pieds la formule de leur oblation. « On eût dit, à nous voir tous rayonnants de joie, écrit l’étudiant Caprioli, que la congrégation prenait naissance une seconde fois. Pour ma part, je ressentis moins d’émotion le jour de ma profession que dans cette soirée bénie du 16 octobre. Et tous nous éprouvions les mêmes sentiments parce que se ravivait en nous cet antique esprit de charité que les intrigues et les dissimulations du moine basilien avaient un instant altéré. Quand notre cher frère Spera, déjà revenu au bercail, sc jeta aux pieds de notre père pour lui demander publiquement pardon de son erreur, quand nous l’entendîmes prononcer la formule des vœux d’une voix étranglée par les sanglots, nous nous mimes tous à pleurer avec lui. Enfin notre père entonna le Te Deum , d’a)x>rd pour remercier Dieu de nous avoir tirés du monde, ensuite
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pour lui demander la persévérance, car sans sa grâce nous pourrions nous égarer comme nos frères, enfin pour glorifier la divine Providence à qui nous devons l'avortement du noir complot formé contre l'institut. Et tous ces événements sont arrivés, ajoute le pieux étudiant, afin que tous, et moi en particulier, pauvre pécheur, nous nous attachions de plus en plus à Jésus crucifié. »
Quelque temps après, à l’occasion de la mort d’un frère laïque, Alphonse envoyait cette circulaire à toutes les maisons : « Je ne m'afflige pas, mes chers frères, lorsque Dieu appelle l'un de nous à l'autre vie; je le pleure, parce que je suis de chair, mais je me console parce qu’il est mort dans la congrégation et que celui qui meurt dans la congrégation, j'en ai la certitude, sera sauvé. Je ne m'afflige pas non plus de voir certains sujets nous quitter à cause de leurs défauts; je me réjouis plutôt de voir l'institut délivré d'une brebis galeuse qui pouvait infecter le troupeau. Les persécutions elles-mêmes, loin de m'abattre, stimulent mon courage parce que je suis sûr que, si nous nous comportons bien, Dieu ne nous abandonnera pas. Mais ce qui m'épouvante, c’est d’apprendre qu’un sujet fait peu de cas de l'obéissance et de l’observance régulière.
« Vous le savez, mes frères, plusieurs, après avoir été des nôtres, se trouvent maintenant hors de la congrégation. Comment finiront-ils? je l’ignore; mais ce dont je suis certain, c’est qu’il mèneront une vie malheureuse et mourront dans l’inquiétude pour avoir perdu leur vocation. Ils n’auront plus un seul jour de repos à la pensée qu’ils ont abandonné Dieu pour vivre selon leur caprice. Le remords leur rendra très difficile l'exercice de l'oraison, et s’ils abandonnent l'oraison, Dieu sait où ils iront aboutir. »
Ainsi le saint fondateur profitait du fatal événement pour mettre ses confrères en garde contre les imperfections qui , à la longue , entraînent sur le chemin de l’ablme ceux qui ne se corrigent pas, puis il ajoutait : « Soyons bien avec Dieu, et Dieu nous viendra en aide dans toutes les persécutions que nous susciteront les hommes et les démons. »
Pour effacer jusqu’aux traces des derniers événements, il ne restait plus qu’à réorganiser le studendat selon l’esprit de l’institut, c’est-à-dire de manière à y faire fleurir en même temps la piété et la science. Alphonse y pourvut par deux nominations qui satisfirent les pères aussi bien que les étudiants. Quand ceux-ci, le 1er novembre, rentrèrent à Nocera, ils trouvèrent réinstallé leur ancien préfet, le pieuxMazzini. Si le recteur majeur avait cru devoir l’écarter
LE PÈRE MUSCARI.
un instant pour ménager les susceptibilités de l’intrigant basilien, il le considérait toujours comme un religieux accompli et le plus capable, par son caractère comme par ses vertus, d’infuser dans l’âme des jeunes gens l’esprit du Rédempteur. A côté de Mazzini se distinguait un jeune professeur de vingt-cinq ans, Alexandre de Meo, qui, malgré sa jeunesse, éclipsa bientôt par son merveilleux savoir le docte Muscari. Philosophie, théologie, histoire, linguistique, de Meo s’était familiarisé avec toutes les sciences, au point de jeter dans l’admiration les docteurs les plus érudits. A voir ce religieux de petite taille, humble et modeste comme ses élèves, on s’étonnait d’abord qu’Alphonse l’eût choisi pour donner des leçons de philosophie et de théologie. Un évêque l’ayant un jour reçu avec les étudiants, affecta, non sans malice, d’introduire dans la conversation des sujets de controverse assez difficiles. Alexandre, pénétrant son intention, lui tint tête sur toutes les questions avèc une facilité qui le stupéfia. Alors l’évêque exposa savamment les opinions des savants sur le déluge universel, croyant embarrasser le jeune professeur; celui-ci répondit simplement : « J’ai lu en effet toutes ces opinions dans dom Calmct. » Piqué au jeu, le prélat lui donna rendez-vous au retour de la promenade. Sans défiance, de Meo se rendit à l’invitation avec ses étudiants, mais il trouva au palais un maître dominicain qui se mit à discourir sur la grâce comme s’il eût voulu lui faire la leçon, et à citer pour appuyer son système plusieurs textes de saint Augustin. « Mon père, lui dit Alexandre, si nous voulons discuter sur cette matière, mettons de côté saint Augustin. Les dominicains, vous le savez, prétendent l’avoir dans leur parti ; les augustiniens se flattent d'exposer le vrai sens de ses opinions; Jansénius se vante de ne faire qu’un avec le saint docteur, si bien qu’il a donné à son livre le nom d’i4 uguslimis. Laissons donc saint Augustin que chacun interprète à sa manière, et entrons dans le vif de la question. » Cette fin de non recevoir si bien motivée désarçonna le maître, qui coupa court à la discussion. Dans une autre circonstance, un certain docteur lui demanda devant plusieurs prêtres quel était son emploi dans la congrégation. « On m’a chargé d’enseigner la théologie, répondit humblement Alexandre. — Je m’étonne, reprit le docteur, que le père Alphonse, à son âge et avec son expérience, vous ait confié une charge qui demande des études approfondies. — Si vous n’atteigniez que moi, monsieur, reprit Alexandre avec fermeté, je me tairais; mais puisque vous vous en prenez à mon père Alphonse, je suis prêt à discuter avec vous sur n’importe quelle matière
LA CROISADE DU SALUT
de droit, de théologie ou d'histoire, à votre choix. — Je parle de théologie, repartit le docteur. — Eh bien, parlons théologie et veillez à ne point dire d’hérésie. » En moins d’une heure , aidé de sa vaste érudition et armé de son impitoyable logique , il jeta son adversaire dans une multitude d’écarts et d’erreurs qui le couvrirent de confusion. — « Monsieur, dit Alexandre, avant de m’attaquer ou d’attaquer mon père Alphonse, vous feriez bien de retourner trois ans sur les bancs pour apprendre au moins l’alphabet de la théologie; mais je doute fort que vous soyez en état de profiter en ces matières. » Le père de Meo devint un savant et un prédicateur de premier ordre, comme nous le verrons plus tard. Après l’avoir entendu, un évêque disait à notre saint : « C’est un prodige : jamais il n’a eu ni n’aura son semblable. » Renchérissant, s’il est possible, sur cet éloge, Alphonse lui répondit : « Le génie d’Alexandre me donne une idée de la sagesse de Dieu. »
Et cependant, malgré tout son savoir, il ne l’eût pas choisi pour remplacer Muscari, si sa vertu n’eût été à la hauteur de son intelligence. Son application à l’étude ne diminua jamais sa ferveur. L’oraison et la mortification étaient ses deux compagnes inséparables. Il multipliait les abstinences, jeûnait au pain et à l'eau tous les samedis, et se donnait la discipline tous les jours, souvent même jusqu’au sang. Trois amours remplissaient son cœur : le saint Sacrement, la sainte Vierge, la sainte règle. Aussi les nouveautés de Muscari n’eurent-elles aucune prise sur son àme. Trop intelligent pour se laisser éblouir et trop vertueux pour céder à l’entraînement d’une passion, il resta fidèle en dépit des défections et s'employa de toutes ses forces à maintenir au studendat l'observance régulière et les pratiques de la piété. Le saint l'aimait de tout son cœur, le dirigeait dans la bonne voie, et le redressait au moindre écart. Comme un enfant docile, Alexandre acceptait de son père, sans se plaindre jamais, humiliations et corrections. Quelques mois après sa nomination au professorat , Alphonse, pris de fièvre au moment de prêcher le sermon du samedi sur la sainte Vierge, lui commanda de le remplacer. N'ayant pas eu le temps de se préparer, le jeune professeur fit appel à ses trésors d'érudition. Il établit que la sainte Vierge avait été honorée plusieurs siècles avant sa naissance; que les druides, prêtres des anciens Gaulois, lui avaient dressé une statue avec le saint Enfant dans les bras; que les Égyptiens avaient la coutume d'adorer une Vierge assise à côté d'un enfant couché dans une crèche; que les Argonautes, au temps des juges d'Israël, avaient dédié un temple
LE PÈRE MUSCARI.
en son honneur, et que les sybilles, échos des prophètes, avaient annoncé les grandeurs de Marie. Malheureusement pour l'orateur, Alphonse, bravant la fièvre, s'était rendu au chœur, d'où il écoutait les belles tirades auxquelles le peuple ne comprenait rien. « Quand il entendit parler des Argonautes et des sybilles, raconte Tannoia, il se retourna vers nous et s'écria : « C'est ainsi qu'on prêche ici ! » Il s'agitait, se levait, s'asseyait, faisait des gestes d'impatience, et notre Alexandre marchait toujours. Tout à coup, ne pouvant plus y tenir, le saint dit tout haut : « Je vais bien le faire descendre. » Et il envoya un frère lui signifier de descendre à l'instant. Puis, coupant la parole au prédicateur, il entonna le Tantum ergo à la grande surprise de tous les assistants. Le pauvre père tout confus, rencontrant sur l'escalier celui qui venait de l'humilier, se mit à genoux et lui demanda pardon. L'homme de Dieu le condamna, pour expier l'inconvenance de son sermon, à trois jours de silence durant lesquels il lui défendit de dire la messe. » Au lieu de s'indigner comme Muscari d'une réprimande publique et de nature à diminuer son prestige devant ses élèves, Alexandre de Meo reconnut sa faute, se familiarisa avec la langue et les idées populaires, et devint un des plus grands missionnaires qui aient jamais existé.
Avec de pareils maîtres, les étudiants, comme l'enfant Jésus, croissaient en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes. Du reste Alphonse ne cessait de veiller sur eux comme sur leurs professeurs. A partir de novembre 1752, il quitta Ciorani pour s'établir définitivement à Pagani, qui devint par le fait la maison principale de l'institut. Cette résidence sera la sienne jusqu'au moment de son épiscopat; c’est dans cette maison qu'il reviendra passer les dernières années de sa vie; c’est là que s'élèvera son tombeau et que les fidèles viendront vénérer ses précieuses reliques.