CHAPITRE VII
les temps héroïques
Vivre en saint ou sortir de l’institut. — Deux circulaires sur ce sujet. — Quatre exclusions — Sarnelliet VitusCurzius proposés comme modèles. — Sainteté d'Alphonse. — Vie active et contemplative. — Au pied du crucifix. — Un plan d’ouvrage sur l’amour de Jésus. — Les saintes images. — Les pauvres et les malades. — Cruelle flagellation. — Une retraite à Ciorani. — Miracles et prédictions. — Les disciples vivent et meurent en saints : Dominique Blasucci, Moscariello, Zabbata, Paul Cafaro, Ange Latessa, Ange Picconc.
Alphonse traçait dans sa Théologie morale la voie du salut et de la véritable sainteté. « Si vous voulez aller au ciel, disait-il avec Jésus, aimez Dieu de tout votre cœur, pratiquez ses commandements, fuyez le monde et les occasions de péché, fréquentez les sacrements, cjui sont les sources de la vie spirituelle. Au lieu de vous éloigner de Dieu par crainte, approchez-vous de lui par amour. » Or ces principes étaient en contradiction formelle avec la théologie sectaire du dix-huitième siècle, et par suite avec les tendances générales des chrétiens. Le système des commandements impossibles, des passions invincibles et des sacrements inutiles, devait nécessairement précipiter le monde dans tous les désordres. De fait, l'hérésie avait glacé les cœurs, même dans le cloître, même dans le sanctuaire.
Il fallait donc prêcher la croisade du salut, mais où trouver des croisés, c'est-à-dire des soldats assez généreux pour rompre avec le monde, rentrer dans la voie de l'Évangile, et y ramener les chrétiens par la prédication comme par l'exemple? Alphonse comprit que cette tâche exigeait de vrais chevaliers de Dieu et des âmes. De là sa grande préoccupation de composer sa congrégation , non d’une multitude de religieux plus ou moins tièdes, mais d’une élite de
LES TEMPS HÉROÏQUES
saints, décidés, comme les apôtres, à donner leur vie pour étendre le règne de Dieu et sauver les âmes.
Depuis vingt ans il pouvait se flatter d’avoir réalisé son idéal, car ses compagnons, marchant sur ses traces, pratiquaient vraiment des vertus héroïques. Mais le nombre des sujets augmentait sensiblement, les maisons se constituaient peu à peu, Ciorani élevait les murs de son église, Caposele et lliceto devenaient habitables, Pagani allait construire l’aile principale du couvent; les retraitants, prêtres et laïques, affluaient dans toutes les maisons; les pères ne pouvaient suffire aux demandes de missions; l’institut jouissait de l’estime et de la faveur des évêques : n’était-il pas à craindre que ce vent de prospérité n’éteignit peu à peu le sou/fle divin de la ferveur? La pauvreté, l’obéissance, le détachement, le recueillement, ces humbles fleurs du Calvaire, n’allaient-elles pas s’étioler sur un terrain moins favorable à leur épanouissement? Ne faudrait-il pas bientôt répéter le mot de l’Écriture : Les hommes se sont multipliés , mais la joie n'a pas augmenté 1 ? En voyant la faiblesse de quelquesuns, Alphonse n’avait que trop raison de craindre. De là son énergique résolution de maintenir à tout prix la sainteté primitive, même en frappant d’exclusion ceux qui ne voudraient pas y tendre. L’infidélité d’un sujet, profès depuis six ans, lui fournit l’occasion de rappeler à tous l’idéal que chacun devait avoir devant les yeux.
Le père Bernard Tortora, originaire de Nocera, docteur en théologie, excellent prédicateur, appartenait à la maison de Ciorani. Ayant un jour reçu de son supérieur une réprimande juste mais sévère, il se laissa tenter par l’esprit d’orgueil. Dans un moment d’irritation, il partit pour Nocera sans communiquer à qui que ce fût la tentation qui l’obsédait. Son but était de se rendre à Pagani pour se justifier auprès du recteur majeur; mais en chemin il ouvrit les yeux et comprit tout ce que sa démarche avait d’irrégulier. N’osant point paraître devant Alphonse, au lieu de se diriger vers le couvent, il se rendit dans sa famille, d’où il sollicita la dispense de ses vœux. Cela se faisait le 25 juillet 1752; deux jours après, le saint fondateur adressait cette circulaire à tous les membres de la congrégation :
« Mes chers pères et frères en Jésus-Christ, je prie Dieu de chasser bien vite de la congrégation les esprits superbes qui ne veulent souffrir ni réprimande ni mépris. Qu’il me chasse moimême tout le premier si cet esprit d’orgueil s’emparait jamais de