‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 133 sur 227 · Multiplicasli genlem, sed non magnificasti tætitiam · texte numérisé non relu

Multiplicasli genlem, sed non magnificasti tætitiam

LA CROISADE DU SALUT

moi. C'est ce maudit amour-propre qui vient d'exclure de nos rangs le père Tortora, et je remercie Jésus-Christ de l’avoir éloigné, car de pareils sujets sont la ruine de l’institut, dont ils écartent les bénédictions divines. Si quelqu’un parmi nous ne veut pas être foulé aux pieds comme un grain de poussière, qu’il s’en aille, et s’en aille au plus tôt! Ne restât-il que deux ou trois sujets, s’ils sont humbles et mortifiés, ils glorifieront Dieu plus que mille imparfaits. Et que sommes-nous donc venus faire dans la congrégation si nous ne voulons pas même supporter un léger affront pour Jésus-Christ? C’est bien à nous de prêcher l’humilité aux peuples si nous avons horreur des moindres humiliations! Or, parce que nous sommes tous de misérables pécheurs , je vous prie de graver dans votre mémoire les recommandations que je vais vous faire. J’ordonne à chacun de vous, au nom de l’obéissance, d’adresser tous les jours, soit pendant l’oraison, soit pendant l’action de grâces, une prière à Jésus méprisé, pour lui demander la grâce de supporter les mépris avec allégresse et sérénité. Les plus fervents lui demanderont même d’être méprisés pour son amour. Et si quelqu’un ne fait point cette prière de tout cœur et avec un vrai désir d’être exaucé, qu’il craigne d’être un jour chassé de la congrégation comme l’ont été plusieurs autres en punition de leur orgueil. »

Ce n’était pas une vaine menace. Quelque temps après, le père Mathieu Criscuoli, sujet peu édifiant, revenait de mission assez fatigué. Désigné par son recteur pour un autre travail, il refusa par deux fois de l’accepter. Le même soir Alphonse l’exclut de la congrégation et, bien que le lendemain le coupable implorât son pardon, resta inflexible. Un autre père, Nicolas Grossi, envoyé de Nocera à Iliceto, refusa de s’y rendre pour ne pas s’éloigner de sa famille : il fut également chassé de la congrégation. Un jeune étudiant, Manfredonia, préoccupé de sa santé, sollicité par ses parents, effrayé des sacrifices qu’impose la vie religieuse, demanda la dispense de ses vœux malgré son serment de persévérance. N’ayant aucune raison pour la lui accorder, Alphonse la lui refusa. Le jeune homme crut lui forcer la main en prenait la fuite : Alphonse lui fit savoir que jamais il ne le délierait de ses engagements. En vain les pères le supplièrent de lui rendre la liberté : il répondit que s’il suffit de s’obstiner pour obtenir sa dispense, il est inutile de faire plus longtemps le vœu de persévérance ; que si le fugitif se trouvait dans une impasse, c’était sa faute. Manfredonia fut donc obligé de rentrer au couvent. Le saint fondateur le reçut

les temps héroïques.

avec bienveillance, mais le condamna à rentrer au noviciat, d’où il fut chassé bientôt après comme incorrigible.

En même temps qu’il expulsait les sujets infidèles, il rappelait aux vrais enfants de la congrégation l’obligation qui leur incombe à tous de marcher dans la voie de la sainteté, et sa volonté bien arrêtée de ne souffrir parmi eux ni tièdes ni relâchés. « Mes chers pères et frères, disait-il dans la magnifique circulaire du 8 août 1754, la congrégation ne compte que vingt-deux années d’existence et cinq ans d’approbation canonique. Elle devrait donc avoir conservé sa ferveur primitive et même l'avoir accrue. Ses membres en grande majorité , je le reconnais, sont pleins d’ardeur, mais on en trouve qui languissent et n’avancent pas. Où aboutiront-ils? Je l’ignore, car Dieu, en nous appelant à la congrégation dans les premiers temps de son existence, a voulu faire de nous des saints et nous sauver en saints. Celui qui voudra se sauver, mais non en saint, je ne sais s’il se sauvera.

« Si ce manque de ferveur venait à se propager, pauvre congrégation ! où en serait-elle dans cinquante ans? Ce serait le cas de s’écrier en versant des larmes : Pauvre Jésus-Christ ! Si nous ne l'aimons pas, nous qui avons reçu tant de grâces spéciales et tant de lumières extraordinaires, qui donc l'aimera? Que sommes-nous donc venus faire dans la congrégation si nous n’y travaillons pas à devenir des saints? Nous trompons le monde, qui nous regarde tous comme des saints, et se moquera de nous au jour du jugement.

« Les novices sont maintenant nombreux et fervents; mais, en voyant nos imperfections, ils s’autoriseront de nos exemples, et le relâchement ne tardera pas à s'introduire dans la congrégation. Si l’on doit en venir là, il vaut mieux demander à Dieu qu’il l’anéantisse dès à présent.

« Me voici vieux et souffrant, le jour des comptes arrive pour moi. Dieu sait que chacun de vous m’est beaucoup plus cher que mes frères et que ma propre mère, mais cependant Dieu ne veut pas que par une condescendance excessive pour quelqu’un d’entre vous je mette en péril mon salut éternel. Faibles comme nous le sommes, nous commettons tous des fautes : aussi ne sont-ce pas les fautes passagères qui m’affligent, mais celles qui prennent racine et nuisent ainsi à toute la communauté. Que d'autres excusent ces faiblesses coupables, je déclare, moi, que je ne puis ni ne veux les tolérer. Telles seraient, par exemple, les fautes contre l'obéissance, la pauvreté, l'humilité, la charité à l'égard du prochain. Dieu me fera la grâce, je l’espère, de garder jusqu’à la mort la résolution

LA CROISADE DU SALUT

prise à ses pieds de corriger mes frères sans respect humain quand je les verrai faiblir en choses notables et préjudiciables au bien commun. Vous le savez bien, mon faible c est l'excès de condescendance, mais Dieu me donnera la force de poursuivre les imparfaits qui refusent de s'amender et veulent même justifier leurs imperfections. Vous qui êtes jeunes encore, et qui serez appelés plus tard à gouverner la congrégation, ah! je vous en conjure, ne supportez jamais un imparfait de cette trempe qui, non content de commettre une faute, la justifie au lieu de s'en humilier. Au jour du jugement, je vous le certifie, j'accuserai au tribunal de Jésus-Christ tout supérieur qui, pour ne froisser personne, aura toléré des fautes pernicieuses et introduit par sa faiblesse le relâchement dans la congrégation. »

Le saint fondateur recommandait alors à chacun d'avoir la plus haute estime de sa vocation, « le plus grand bienfait de Dieu, disait-il, après ceux de la création et de la rédemption. » Comme la tentation particulière du Napolitain était de retourner au pays natal pour y vivre au sein de sa famille, sous le fallacieux prétexte qu'on peut faire autant de bien dans le monde qu'en religion, il leur rappelait le mot de Notre-Seigneur : Nul n'est prophète dans son pays. « Un prêtre dans la congrégation, ajoutait-il, sauvera plus d'àines en un an qu'il n’en sauverait, hors de la congrégation, durant toute sa vie. Et quant au profit personnel, un membre de l’institut acquerra plus de mérites en un an par la pratique de l'obéissance qu'il ne ferait en dix ans au milieu du monde, où tt mènerait une vie capricieuse et sans règle. On quitte le couvent , dit-on, pour trouver la paix ; et quelle paix Dieu donnera-t-il à des religieux infidèles qui, pour ne pas se mortifier, foulent aux pieds sa volonté et méprisent leur sainte vocation? Quelle paix surtout goûteront-ils à la mort, en pensant qu'ils exhalent leur dernier soupir hors de cette congrégation où Dieu les avait appelés? » Cela dit pour raffermir les courages contre les tentations de désertion, il revient à sa pensée dominante, à savoir que les membres de la congrégation doivent vivre en saints. Le départ des imparfaits ne l'effraie nullement. « Grâce à Dieu, dit-il, l'institut se fournit tous les jours de bons et nombreux sujets, de jeunes gens pleins de ferveur et de talent. Sa réputation s'est répandue dans tout le royaume et au delà. Il nous restera les bons pour prêcher les missions et les retraites. Dût-on d'ailleurs prêcher un peu moins de missions, mieux vaut rester un petit nombre et garder l'observance que de nous multiplier au détriment de la ferveur. » Et il

les temps héroïques.

conclut par cette déclaration solennelle : « Quiconque ne voudra pas devenir saint ne persévérera pas dans la congrégation. Jésus- Christ lui-même, à qui la congrégation est très chère, l’en chassera. Dieu ne veut pas que les premières pierres de cet édifice, qui est le sien, soient sans consistance. Si les premiers appelés n’édifient pas même leurs contemporains, pourront-ils servir de soutiens et de modèles aux sujets à venir? »

En terminant cette circulaire vraiment dictée par l’esprit de Dieu, l'excellent père montre son cœur à découvert. Il exige de ses enfants de grands sacrifices, mais il veut les aider à les faire. « Chacun de vous, dit-il, est après Dieu mon unique affection sur cette terre. Pour chacun de vous j’offre à Dieu dès à présent mon sang . et ma vie ; car votre vie, à vous qui êtes jeunes, peut servir efficacement à la gloire de Dieu, mais moi qui suis âgé, malade et impotent, à quoi puis -je servir encore? Je vous prie donc, si vous êtes éloignés de moi, de m’écrire en tous vos besoins. Méprisez cette appréhension, suscitée par le démon pour nous troubler moi et les autres, à savoir que Y on m’est à charge en me parlant ou en m’écrivant. Plus vous prendrez cette confiance avec moi, sachez-le bien, plus vous m'attacherez à vous. Soyez certains que j’abandonne volontiers toute occupation quand il s’agit de consoler un de mes frères et un de mes fils. Aider un de mes fils l'emporte sur tout autre bien, car c'est l’office capital de ma charge et par conséquent la volonté de Dieu. »

La grande crainte d’Alphonse à cette époque était donc de voir s’introduire dans la congrégation, avec la multiplicité des sujets, une diminution de ferveur. Pour prévenir ce malheur, en même temps qu’il purgeait l’institut par l’exclusion des récalcitrants, il se montrait de plus en plus difficile pour l’admission de nouveaux membres. A Caposele, le médecin Santorelli, homme d’une grande vertu et d’une grande piété, l’ami et le bienfaiteur des pères dès la fondation de la maison, avait vu avec une sainte joie son fils entrer au noviciat. Mais le jeune homme, peu sérieux et peu fervent, voulait être religieux sans viser à la perfection. Alphonse refusa de l’admettre à la profession bien que ce renvoi dût être pour Santorelli et sa famille une cause de profonde affliction. « Ne vous tourmentez point, écrivait-il en 1755 au maître du noviciat, par la pensée qu’un de vos novices pourrait nous quitter. Aidez-les tous de votre mieux, mais si quelqu’un d’entre eux commet des fautes d’habitude et ne témoigne pas d'un bon esprit, signalez-le-moi et je le congédierai. Restera qui voudra, et plaise à Dieu qu’il

LA CROISADE DU SALI T

nous reste uniquement ceux qui ont pris le parti de tout souffrir pour devenir véritablement saints. Dites cela à vos novices. Faitesleur bien comprendre que, sans cet esprit, Ton n’est pas fait pour la congrégation, et que les têtes indociles, les gens attachés à leurs parents, les esclaves de leur amour-propre, en sont absolument exclus. »

A ces pressantes recommandations Alphonse joignit en ce temps, comme stimulant à la sainteté, le souvenir des deux grands serviteurs de Dieu, Janvier Sarnelli et Vitus Curzius. Il publia en 1752 une Notice assez étendue sur leurs vertus héroïques, excitant pères et frères à marcher sur leurs traces. En même temps il révélait à tous le secret, peu connu, d’arriver promptement au sommet de la perfection.

On sait comment les travaux de l’esprit trop souvent dessèchent le cœur, surtout les travaux absorbants, comme par exemple l'étude des questions épineuses de la philosophie ou delà théologie. Occupé à composer un cours de dogmatique, le père Cafaro, pourtant si pieux, faisait ce remarquable aveu : « Je ne puis me recueillir à cause de mes distractions théologiques. Elles remplissent mon esprit, soit à l’oraison, soit pendant la messe, soit pendant l’office *. » Alphonse, lui, avait résolu le problème, en apparence insoluble, d’unir Marthe et Marie, c’est-à-dire l’action et la contemplation, le travail incessant et la prière continuelle. Sous ce rapport, aucun saint peut-être ne l’a surpassé. Après quatre ou cinq heures consacrées à l’étude ou à la composition de ses ouvrages, il montait à l’autel et se trouvait aussitôt comme ravi en Dieu. C’est que, tout en travaillant, son esprit et son cœur restaient près de Jésus, son unique trésor. A chaque instant il interrompait son étude pour se répandre en oraisons jaculatoires. Loin de le détourner de Dieu, les créatures l’élevaient vers leur auteur, dont elles reflètent les invisibles perfections. En 1753, en même temps qu’il livrait à ses étudiants le premier volume de sa Théologie morale , il publia un petit livre d’or sur la Manière de converser familièrement avec Dieu . Il y montre comment toutes les créatures animées ou inanimées nous parlent de Dieu, et comment, à propos des moindres incidents de la journée, de nos peines, de nos joies, de nos difficultés, de nos tentations, nous devons parler à Dieu. C’est par ces instructions et surtout par son exemple que le saint conduisait ses disciples à l’union intime avec Dieu.

Page 1