Lettre au P. Mazzini, 7 janvier
.les temps héroïques.
Il leur apprenait surtout à contempler perpétuellement Jésus crucifié. « Le jeudi-saint 1752, raconte un témoin, dans l’allocution d’usage avant le lavement des pieds, il s’exprima en ces termes : « Avec la semaine-sainte ne doivent pas finir les méditations sur la passion du Sauveur. C’est en méditant continuellement sur les douleurs de Jésus qu’on apprend à connaître son amour. Je ne vous impose pas de méditer toujours sur ce sujet, mais du moins faitesen la matière d’une de vos oraisons quotidiennes. Pour moi, misérable que je suis, jamais je ne l’omets, et s’il faut vous dire toute la vérité, je ne sais pas méditer sur autre chose. Je trouve tout en Jésus crucifié. Ah! si nous méditions ainsi au pied de la croix, nous obéirions plus parfaitement, nous ferions les missions avec plus de zèle, nous souffririons avec plus de résignation! »
Pour aider ses frères à vivre dans l’intimité de Notre-Seigneur, le saint avait amassé depuis longtemps des matériaux considérables sur la passion du Sauveur, sur le saint Sacrement, sur la sainte enfance de Jésus, afin d’en composer un ouvrage complet .sur l’amour de Dieu envers les hommes. Mais le père Cafaro, son directeur, lui interdit ce travail, qu’il considérait comme incompatible avec ses autres compositions et les devoirs de sa charge. Or le père Cafaro étant mort en 1753, comme nous le dirons bientôt, Alphonse choisit pour son confesseur le père Villani et lui demanda la permission d’achever et de publier cet ouvrage. Le prudent directeur lui permit seulement d’en extraire un opuscule qu’il publia cette année-là même sous ce titre : Réflexions et Affections sur la Passion de Jésus-Christ . On s’en servait presque toujours et on s’en sert aujourd’hui encore dans l’institut pour l’oraison du soir.
Le saint fondateur enseignait aussi aux siens la charité héroïque envers le prochain, c’est-à-dire à faire du bien à ceux qui nous font du mal. Le roi Charles III ayant assigné à chaque père un revenu de quelques centimes pour leur subsistance, les habitants de Caposele trouvèrent bon de frapper d’un impôt ce morceau de pain de chaque jour. « Je provoquai une réunion du conseil, raconte le père Cajone,pour demander la suppression de cet impôt, attendu que les dons du souverain sont exempts de contributions. Mais je ne pus rien obtenir, je me vis en butte à toutes sortes de contradictions, et je dus me retirer couvert de confusion, ce dont j’informai le serviteur de Dieu. Voici ce qu’il me répondit : « Les habitants de Caposele se sont conduits d’une singulière façon à votre égard. Eh bien, il faut nous venger. Voici donc ce que vous ferez :
LA CROISADE DU SALUT
désormais vous distribuerez de plus larges aumônes à la porte du couvent et donnerez à tous les pauvres qui demanderont. Soyez plus assidus que jamais au confessionnal. Quand on vous appelle pour assister les malades, allez-y sans retard. Enfin ne vous plaignez jamais du tort que Ton vous a fait. Que ce soit là votre vengeance. Ce qui m’afflige, c’est que vos contradicteurs déserteront peut-être la confrérie et n’oseront plus vous approcher : de là un dommage spirituel qui me cause bien plus de peine que le dommage temporel. Tâchez donc de gagner leurs cœurs par de bonnes paroles ; engagez-les et faites-les engager à ne pas déserter l’association; faites-les même chercher, s’il le faut, et surtout ne soufflez jamais mot de leurs mauvais procédés. Que voulez-vous, mon cher père, voilà le monde! Vivent Jésus et Marie! »
Quant à la mortification du corps et de l’âme, sans laquelle la charité meurt bien vite , Alphonse l’enseignait par des actes que personne ne pouvait oublier. En 175fc, le cardinal Orsini vint lui faire visite à Nocera. « Père Alphonse, dit-il en l’abordant, j’arrive tout exprès de Rome pour vous voir et faire plus ample connaissance avec vous. » Tout confus, le serviteur de Dieu ne savait quelle contenance prendre. Un prince de l’Église lui témoigner pareille estime, à lui le dernier des misérables! N’était-ce pas une ruse du démon pour éveiller dans son âme un sentiment d’amourpropre? A peine le cardinal se fut-il éloigné, que le saint, plein de ces pensées, s’arma de sa discipline et se dirigea contre son habitude vers les combles de la maison. Ayant rencontré un frère, il lui dit : « Ne dites à personne que vous m’avez vu monter ici. » Une fois seul, et sûr de n’être point entendu, il s’infligea une cruelle et sanglante flagellation, puis descendit dans sa cellule, persuadé que cette expiation de l’honneur rendu à sa personne resterait ignoré de tous. Mais le frère l’avait trahi. Deux pères se rendirent immédiatement à l’endroit de la flagellation et y trouvèrent une telle quantité de sang qu’on aurait pu croire à un meurtre. De fait, Alphonse avait manié la discipline avec tant de rudesse qu’il s’étail blessé un nerf, ce qui le força de s’asseoir à l’oraison durant plus d’un mois et le fit boiter légèrement jusqu’à la fin de sa vie. Au procès de béatification , le promoteur de la foi taxa cet acte d’imprudence et d’excès, mais on lui répondit que, si saint Benoit s'était roulé dans les épines pour combattre une tentation chamelle, le serviteur de Dieu avait bien le droit d’affliger son corps pour réprimer une tentation de vaine gloire. D’ailleurs, s’il est permis, d’après Benoit XIV, d’embrasser, par un motif surnaturel, un genre
LES TEMPS HÉROÏQUES
de vie qui accélère la mort , il ne faut pas trop facilement accuser d’excès ou d’imprudence les mortifications des saints, d’autant plus que ce genre d’excès n’est nullement contagieux.
On peut juger de l’effet que produisaient sur ses compagnons les héroïques vertus d’Alphonse par la vénération qu’il inspirait aux étrangers. En juillet 1752, il prêchait la retraite au clergé d’Avellino. Les séminaristes y assistaient : « J’avais alors douze ans, raconte le père Buonopane, et je voyais le serviteur de Dieu pour la première fois. Mes condisciples et moi , nous ne faisions que nous entretenir de sa sainteté, de l’humilité qui respirait dans tout son extérieur, et de l’impression profonde que produisaient ses discours. C’est à cette impression surnaturelle que je dus ma vocation. »
Depuis plusieurs années le saint n’avait plus donné les exercices spirituels à Ciorani. En 1754, le père Rossi obtint qu’il prêcherait aux prêtres et aux gentilshommes pendant la semaine-sainte. A cette nouvelle, accourut une telle foule de retraitants que Rossi se vit obligé d’expédier quatre messagers sur les routes pour avertir qu’on ne trouverait plus de place au couvent. Prêtres et laïques répondirent qu'ils passeraient la nuit devant la porte. Deux cents étrangers assistèrent aux pieux exercices, parmi lesquels le prince de Castellaneta , le comte d’Aquila, et bon nombre d’autres seigneurs. Plusieurs couchèrent sur des paillasses dans les corridors, et d’autres chez le baron de Ciorani. « On ne connaîtra qu’au jugement dernier, dit Tannoia, les fruits extraordinaires de cette retraite. Le comte d’Aquila en sortit si pénétré de l’esprit de Dieu, qu’ayant entendu un de ses soldats proférer un blasphème, il voulait à toute force qu’on lui perçât la langue. Il ne lui fit grâce qu’après l’avoir condamné à rester pendant huit jours, trois heures le matin et trois heures le soir, attaché à un poteau avec un mors à la bouche. Un gentilhomme de Cava conçut une telle vénération pour Alphonse que, se trouvant à Nocera, il demanda comme une grande faveur de passer une nuit dans sa cellule et de coucher sur sa pauvre paillasse. »
Les nombreux miracles opérés à cette époque par le serviteur de Dieu mirent le comble à son prestige. En décembre 1751, le père Rossi était aux portes du tombeau. Déjà les habitants de Ciorani pleuraient celui qu’ils regardaient tous comme leur bienfaiteur. « Notre père, très inquiet, dit le chroniqueur Landi, m’écrivait tous les jours pour me demander des nouvelles du cher malade. Ayant appris que les médecins ne conservaient aucun espoir et que déjà l’on entendait le hoquet précurseur de la mort, il en-
voya au moribond Tordre suivant : « Cher Xavier, je veux que vous guérissiez, et je vous commande au nom de l'obéissance, pour l'amour de Jésus et de Marie, de guérir promptement. » Je n'eus pas le courage de lire ce billet au malade, mais je chargeai le père Villani, plus autorisé que moi par son âge et ses vertus, •de transmettre la volonté du recteur majeur. Le père Villani s'approcha de l'agonisant : « Père Xavier, dit-il, avez-vous foi dans l’obéissance? — Certainement. — Eh bien, le père recteur majeur vous ordonne de guérir. » Et il lut la lettre du père Alphonse. Don Xavier prit cette lettre , la baisa tendrement, et la mit sous Son chevet. A l'instant même il se trouva mieux; quelques jours après, la fièvre disparut, et le malade, en pleine convalescence, se remit à ses occupations. »
En 1754, Alphonse se rendit à Naples pour y prêcher une retraite au collège des « Chinois ». Or quand, jeune prêtre encore, il desservait l'église du collège, il avait eu pour pénitente une enfant de douze ans qui plus tard se fit religieuse sous le nom de Marie-Madeleine du Crucifix. La pauvre sœur, alors âgée de trente-trois ans, était au lit depuis un mois. Apprenant l'arrivée du serviteur de Dieu, elle témoigna un vif désir de s'entretenir quelques instants avec son ancien confesseur. Toujours charitable, Alphonse se rendit auprès de la malade, qui lui parla de son âme et lui demanda de prier pour sa guérison. « Mais il n’est pas question de guérison! lui dit Alphonse. — Comment! que voulezvous dire? reprit la sœur avec émotion. — Je vous dis qu'il n'est pas question de guérison pour vous. Vous irez de ce lit en paradis. » Et il partit, laissant la chambre embaumée d'une odeur si suave que, trois jours après, les religieuses demandaient encore à la malade si elle faisait usage de parfums. Et comme celle-ci répondait négativement, elles comprirent qu'un saint avait passé par cette chambre et que leur sœur ne guérirait pas. Trentetrois ans plus tard, la sœur Marie-Madeleine, toujours sur le lit de douleur, racontait cette prophétie d'Alphonse en preuve de sa sainteté.
Au mois de juillet de cette même année 1754, le serviteur de Dieu prêchait à Saragnano la neuvaine de Notre-Dame du Mont Carmel. Il était logé chez le médecin Mori. Un jeudi, vers l'heure du dîner, survinrent le père Fiocchi avec neuf de ses compagnons et, quelque temps après, deux autres pères de Ciorani. Le médecin, très ami de tous les pères, leur souhaita la bienvenue, mais non sans se demander, comme les apôtres au désert, où il trou-
les temps héroïques.
verait des vivres pour tout ce monde. Ayant en vain chèrché de la viande dans les environs, il demanda au saint la permission de servir des poulets, contrairement à la règle. « Non, non, dit Alphonse en souriant, ne vous tourmentez pas, servez ce que vous avez, et Dieu ne nous laissera manquer de rien. » On avait acheté huit livres de viande 1 pour la famille, qui comptait dix-huit personnes. Or, trente-deux convives entouraient la table. Pendant qu'on découpait à la cuisine, on remarqua que les portions grossissaient à vue d’œil, si bien que tous furent abondamment servis sans qu’on eût, à beaucoup près, épuisé les provisions. D’après les calculs de Mori, les vivres avaient dû être au moins septuplés. Toute la famille pleurait de joie et d'attendrissement, le médecin ne pouvait contenir son admiration : « Don Francesco, lui dit le saint, dans nos embarras, recourons à Dieu, et ne nous défions jamais de sa Providence2. »
• En 1755, Alphonse prêchait à Salerne la neuvaine de l'Assomption. Là encore Dieu se plut à glorifier son serviteur par une guérison miraculeuse. La jeune Emmanuelle de Kaito faisait tous les jours à pied, pour entendre les prédications, les trois milles qui la séparaient de Salerne. Vers la fin de la neuvaine, il lui survint au palais une tumeur si énorme qu’elle ne pouvait plus même avaler une goutte d’eau. Des douleurs aiguës l’empêchaient de travailler ou de se reposer. Vaincue par la souffrance, elle était enfin tombée dans une espèce de prostration léthargique, quand tout à coup le missionnaire lui apparut. U tenait à la main une fiole remplie d’un breuvage blanc comme le lait : « Emmanuelle, dit-il, buvez cette eau de saint Louis. » Elle, obéit, se trouva instantanément guérie, et raconta le fait à sa mère 3.
Subjugués par les exemples de leur père, les enfants gra vissaient héroïquement comme lui la montagne de la perfection. Il avait dit un jour en parlant de la vocation : « Le Seigneur veut peutêtre faire d’un frère un saint Pascal, d’un étudiant un saint Louis, d’un missionnaire un saint François Régis ; mais il faut correspondre à ces grâces : autrement on se prive du secours nécessaire pour atteindre le but voulu par Dieu, et par suite on court risque de se damner ». En parcourant le catalogue des pères à cette époque, si l'on excepte quelques individualités qui, du reste, ne persévérèrent pas dans la congrégation , on peut dire que tous