Relation manuscrite du P. Tannoia
LA CROISADE DU SALUT
d'un monde avili, restent sensibles au charme des grandes âmes !
En ces temps héroïques, Dieu secoua fortement l’arbre encore jeune qu’il avait planté lui-même; il en tomba des fruits en abondance, mûrs pour le paradis. Au mois d'août de la même année 1753, deux mois seulement après la mort de Zabbata, une lettre de Caposele annonça au saint fondateur que le pèreCafaro, l'homme de sa droite, son directeur, Tardent missionnaire, l’apôtre chartreux, saisi tout à coup par une fièvre maligne, se trouvait, lui aussi, en danger de mort. Agé seulement de quarante-six ans, il n'était entré dans la congrégation que depuis douze ans, mais tous les jours de sa vie sacerdotale, il les avait consacrés au salut des âmes avec une ardeur qui ne se démentit jamais. De plus, pendant ses six dernières années, il souffrit « un martyre intérieur comme n'en souffrit, dit Alphonse lui-même, aucun martyr de Jésus-Christ. Si je pouvais dire les tortures qu'il a subies, ajoute-t-il, je ferais pleurer les pierres les plus dures. » Et jamais l’épreuve, pour poignante qu’elle fût, ne put l’abattre. « Si j’avais à peindre le père Paul Cafaro, disait un de ses compagnons, je le ferais représenter debout sur une colonne de marbre, avec cette inscription : Semper idem, toujours le même , » pour marquer sa constance dans l’exercice des plus hautes vertus et son imperturbable sérénité dans les plus terribles angoisses. »
Sa mort fut héroïque comme sa vie. Il l'annonça lui-même : « Cette année, dit-il un jour, je dois mourir. » A la fin de juillet 1753, il précisa : « Au début du mois prochain, je serai saisi par la fièvre, et j’en mourrai. » Or, le 2 août, bien portant encore, il se rendit au couvent des conventuels pour gagner l’indulgence de la Portioncule, et le lendemain on le trouva dans sa cellule, le visage pâle, les yeux hagards, la bouche et les bras ouverts, ne donnant plus signe de vie. Appelé en foute hâte, le médecin Santorelli, son ami, accourut et lui dit : « Qu'avez-vous donc, père Paul? — Je veux mourir, dit-il en sortant de sa léthargie, oui je veux mdurir : priez Dieu qu'il me fasse faire une sainte mort. » Il défendit alors aux pères et aux frères de demander à Dieu le rétablissement de sa santé, et les pria de solliciter pour lui uniquement la grâce d'une bonne mort. « Et pourtant, dit Santorelli, si Dieu veut se servir encore de vous pour la conversion des pécheurs? — Dieu seul est nécessaire, » répondit le malade. Le dimanche 5, on ne remarquait encore aucun symptôme de fièvre. « Elle me saisira aujourd'hui, » dit-il. Elle le saisit en effet dans l’après-midi, et
les temps héroïques.
d'une manière si violente que trois jours après les médecins désespérèrent de le sauver.
Cette nouvelle, à laquelle il était loin de s'attendre, fut un coup de foudre pour Alphonse. Il recommanda aussitôt le malade à tous les membres de la congrégation, fit prier pour lui dans tous les couvents, et lui envoya, par le père Giovenale, ministre de Caposele, les trois obédiences suivantes :
« Moi Alphonse, comme votre supérieur et de la part de Jésus- Christ, je vous commande, premièrement, de vous tranquilliser dans vos angoisses et de croire en toute confiance que non seulement vous êtes dans la grâce de Dieu, mais que Dieu, l’infiniment bon, vous aime beaucoup. Si le Seigneur vous appelle à l’autre vie, n’oubliez pas de lui recommander la congrégation ainsi que moi, pauvre misérable. Au nom de l’obéissance, je vous impose, en second lieu, de demander à Dieu votre guérison, s’il y va de sa gloire. En troisième lieu, comme supérieur et de la part de notre très -saint Rédempteur, je vous donne l’obédience de guérir promptement de cette maladie s’il y va de la plus grande gloire de Dieu. »
Le père Giovenale annonça au père Cafaro, en présence du médecin Santorelli, qu’une lettre du recteur majeur était arrivée à son adresse. Il se recueillit pour en entendre la lecture. A la première obédience, qui lui ordonnait de déposer toute inquiétude de conscience, il fondit en larmes. « Pourquoi pleurez-vous? demanda Santorelli. — Tendresse d’un fils pour son père! » répondit-il. A l’instant, la sérénité revint sur son front, et il se mit à faire des actes de confiance en Jésus et en Marie. Le père Giovenale continua la lecture, mais quand il entendit parler de guérison, il leva les mains sans mot dire et fit signe que telle n'était point la volonté de Dieu.
Pendant les onze jours qu’il vécut encore, une tranquillité céleste régna dans son âme et sur ses traits. Toujours patient, toujours obéissant, il ne fit aucune demande, il n’exhala aucune plainte. « Sachant qu’on recueille avec soin les dernières paroles des serviteurs de Dieu, il garda le silence et se tint dans un recueillement continuel les yeux fixés sur les images de Jésus et de Marie. Comme ses frères réclamaient de lui quelques paroles d'édification, il n'articula pas un seul mot, craignant toujours qu'on ne fit cas des pensées qu’il aurait exprimées. Un père le supplia d’ordonner, en qualité de supérieur, que la communauté priât Dieu de lui rendre la santé dans l’intérêt de la congrégation. Il rompit alors le si-
LA CROISADE DU SALUT
lence et dit : « Non, il est expédient que je meure. » Il perdit alors la parole, niais conserva sa connaissance entière.
Cependant la population de Caposele remplissait l’église du couvent et implorait avec larmes la guérison du saint missionnaire. Le 11 août, elle demanda avec instance que l'on portât dans la chambre du malade le portrait du père Sportelli, devant lequel plusieurs grâces miraculeuses avaient été déjà obtenues. Mais, au lieu de lui apporter la guérison, Sportelli vint pour ainsi dire prendre par la main son cher confrère pour le conduire au ciel. A peine le portrait fut-il introduit dans la cellule, que le malade entra en agonie. Le 13 août 1753, toujours calme et tranquille, les yeux tournés vers le crucifix, Paul Cafaro rendit sa belle âme à Dieu. Il était une heure de l’après-midi. A ce moment-là même, au couvent d'Iliceto, le bienheureux Gérard Majella entrait en extase et s’écriait devant tous ses confrères : « Je vois l’âme du père Paul entrer au ciel. »
La mort du père Cafaro fut un grand deuil pour toute la congrégation; mais nul ne le pleura plus qu’Alphonse, parce que nul ne l’avait connu et aimé comme lui. Il se consola en composant son célèbre cantique sur la volonté de Dieu, cantique qui commence par ces mots : « J’aime ton plaisir, et non le mien, ô Dieu de mou cœur! Je ne veux que ce que veut ta divine bonté. Je t’aime, ô toi digne de tout mon amour, 6 divine volonté ! » Trois jours après, il écrivait aux siens : « Que la divine volonté soit toujours adorée ! Ce qui plaît à Dieu doit nous plaire aussi. Le père Paul nous aidera du haut du ciel plus qu’il ne l'eût fait sur cette terre. Personne n'a ressenti sa perte plus vivement que moi, mais nous devons nous résigner : Dieu le veut. Je vous embrasse toüs en Jésus-Christ. Puissions-nous mourir tous comme est mort le père Paul ! Pour cela vivons saintement, et soyons plus que jamais attentifs à bien observer notre règle. » En même temps, pour conserver au monde le souvenir du saint missionnaire, et à la congrégation les exemples d’édification dont sa vie abonde, il composa une biographie assez étendue du serviteur de Dieu, biographie qui se termine ainsi : « Un grand nombre de fidèles ont obtenu, parle moyen de ses reliques, des grâces prodigieuses qu’on a pris soin d’enregistrer^ et qui seront publiées en leur temps, lorsqu'il plaira au Seigneur, si telle est sa volonté, de le faire honorer sur les autels. » L’espoir du saint fondateur se réalise aujourd'hui, puisque l’Église informe sur les vertus et miracles du père Cafaro en vue de sa future béatification.
LES TEMPS HÉROÏQUES
Pour compléter cette liste funèbre, mentionnons encore un jeune homme et un vieillard de douce mémoire, que la mort faucha Tannée suivante. Le vieillard, Ange Latessa, avait vécu dans le monde comme un reclus jusqu’à Tâge de soixante-trois ans. Il entra dans la congrégation en 1751 pour apprendre à mourir saintement. Disciple du père Cafaro, mortifié comme lui, il fut pour ses frères un sujet de constante édification, surtout par une régularité qu’il poussait jusqu’au scrupule. Ne pouvant aller en mission, il passait ses jours au confessionnal, où il donnait à chacun des avis salutaires. Doux, affable envers tous et principalement envers les pauvres et les malades, il avait l’habitude de dire : « Celui qui n’est pas charitable n’est pas un vrai enfant de la congrégation. » Et en effet n’y fait-on pas profession d’imiter celui qui, doux et humble de cœur, passa en faisant le bien? 11 ne pour vait penser à l’incarnation de Jésus-Christ sans verser des larmes. Une nuit de Noël, lorsqu’on entonna au chœur le Christus nalus est nobis , il éclata en sanglots devant l’assistance attendrie. Le 2 août 1754, il tomba malade et dit sa messe pour la dernière fois. « Que vous a dit Jésus-Christ? lui demanda le médecin Santorelli. — Nous nous sommes fait nos adieux, répondit le vieillard. Offrez ce dernier sacrifice à votre Père éternel, lui ai-je dit, car à l’autel nous ne nous verrons plus. » Après deux mois d’une maladio qu’il supporta sans jamais se plaindre, il dit au père Cajone, alors recteur de Caposele : « Mon père, il est temps de me donner l’extrême-onction. » Il reçut les sacrements avec une vive piété au milieu des larmes de tous les assistants, puis, tenant d’une main le crucifix et appuyé de l’autre sur l’épaule de son supérieur, il rendit à Dieu son àme pure qu’aucun péché véniel délibéré, au rapport de ses confesseurs, n’avait jamais ternie.
Dans cette maison de Caposele, à côté du vieil Ange Latessa, se mourait alors le jeune Ange Piccone. Le pauvre enfant avait mené dans le monde une vie assez dissipée jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Ses parents l’exhortaient à changer de vie, mais il reculait toujours devant le sacrifice. Il se résolut enfin, sur le conseil d’un de ses frères, à faire une retraite à Ciorani. Or, un jour qu’on prêchait sur la sainte Vierge, il sentit naître dans son cœur une telle componction de ses péchés qu’il tomba la face contre terre et éclata en sanglots au point de troubler le prédicateur. Les saints exercices n’étaient pas terminés qu’il prit la résolution d’entrer au noviciat. Cependant le souvenir de sa vie passée le faisait trembler pour l’avenir. Aurait-il le courage de changer toutes ses habitudes, de vaincre ses
SAINT ALPHONSE DE UGUORI. — T. I. o3
passions, de renoncer à ses péchés? Inquiet à cette pensée, il se jeta aux pieds de Jésus crucifié et lui demanda une de ces grâces triomphantes qui métamorphosent complètement les âmes. « Seigneur, s'écria-t-il à plusieurs reprises, cette grâce il me la faut ; vous me la donnerez, car je ne bougerai pas d'ici avant de l'avoir obtenue. » Il l'obtint du Dieu qui ne refuse rien à la prière confiante, entra au noviciat le 21 juin 1752, et se mit à l'œuvre avec cette ardeur joyeuse que seul l'Esprit-Saint peut donner : « Si tu savais, écrivait-il à sa sœur, quelles joies je goûte dans cette sainte maison ! Ici les souffrances ont je ne sais quelle douceur; ici le jeûne rassasie, les veilles reposent, le silence en dit plus à l'âme que les longs entretiens; ici, en un mot, j'ai trouvé le paradis. »
Hélas! les jours de sa probation n'étaient pas terminés que cette allégresse sc changea en profonde douleur. Le jeune novice tomba malade, et comme son mal paraissait sérieux, les supérieurs voulurent l'envoyer pour quelque temps dans son pays natal. Cette décision, qu'il prit pour un congé définitif, le jeta dans une inénarrable tristesse. Sous le coup de cette épreuve, il écrivit alors au saint fondateur la lettre la plus touchante qui se puisse concevoir :
« 0 mon père, lui dit-il, je ne puis vous exprimer les angoisses de mon âme, car on ne me parle plus ici que de changement d'air et de pays natal. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que, me dit-on, vous-même l'avez ainsi ordonné. 0 père, me voici prosterné à vos pieds, vous suppliant, pour l'amour de Jésus et de Marie, d'avoir pitié de moi. J'ai mérité, il est vrai, d'être chassé de la congrégation à cause de mes défauts, mais si j'ai péché, je vous demande pardon à genoux, prêt à faire toutes les pénitences que vous m'imposerez. Comment? 6 mon père, vous voudriez que je retourne dans ce monde où j'ai passé dix-neuf ans et où mon âme courrait de nouveau le plus grand risque de se perdre ! 0 père, je ne puis vous dire la désolation dans laquelle je me trouve. Au noviciat j'ai pu supporter tous les dégoûts par cette considération que j'appartenais à la congrégation. Jamais je n'ai eu l'ombre d'une tentation contre ma vocation, j'ai même failli mourir de joie en pensant à la bonté de Dieu qui m’a tiré du monde pour me renfermer entre ces saintes murailles. Combien de fois, en pensant à cette insigne grâce, j'ai baisé ma soutane, embrassé ces murs, et dansé comme un fou dans ma cellule en m’écriant : D'où me vient un pareil bonheur? Mes directeurs peuvent vous le dire, car je ne les entretenais que de cela dans mes comptes de conscience. Mais aujourd'hui, mon père, comment me consoler, moi qui suis sur le point de perdre
les temps héroïques.
toutes ces grâces et le beau titre d'enfant du très saint Rédempteur : Moi hors de la congrégation! cette pensée me fend le cœur. Oh non! cela ne sera pas, jamais, jamais! Quand bien même, de concert avec tous les consulteurs, les recteurs et les sujets, vous me chasseriez de la congrégation, je ne m’en irais pas. Chassé par une porte, je rentrerais par l’autre. Si on me refuse à manger, je me mêlerai aux pauvres que nourrit la communauté ; si on me refuse une place dans le couvent, je resterai sur le seuil de la porte. Non, non, jamais je ne te quitterai, ô congrégation ma mère! Je mourrai dans ton sein en dépit de l’enfer. »
« Père, je vous ai appelé mon père et vous m’avez reconnu pour votre fils durant une année, et maintenant vous me chassez de la maison ! Sans doute je l’ai mérité par mes péchés, mais l’enfant prodigue a-t-il été chassé par son père? Non, après l’avoir quitté et déshonoré, il fut accueilli au retour avec tendresse et jubilation. Et vous mettriez à la porte un enfant qui se repent et pleure ses fautes ! Si vous me chassez comme un serviteur inutile à cause de ma faible santé, je vous supplierai dans ce cas de me garder par charité ! Le père Xavier nourrit ici beaucoup de misérables, il me fera l’aumône comme à eux. En somme, ô père, je suis fermement résolu à mourir dans la congrégation, et c’est Dieu qui me donne cette volonté. Je n’ose vous demander de faire les vœux, je m’en reconnais incapable et indigne : il me suffit de porter le glorieux titre de frère dans la congrégation du Très Saint-Rédempteur, titre que je préfère à tous les royaumes du monde. Père, pardonnez-moi mon audace, car je ne sais plus où j’en suis, et consolez par deux mots de réponse un de vos fils qui tremble à la pensée de perdre son âme, et qui cependant espère que, pour l’amour de Jésus et de Marie, vous mettrez fin à ses angoisses. »
Cette lettre aussi sainte que touchante, témoigne d’un attachement si profond à la congrégation, que nous n’avons pu nous résoudre à l’abréger. Alphonse n’avait pas besoin de cet éloquent appel pour garder le pauvre malade, lui qui disait des novices : « Si Dieu veut qu’ils meurent, mieux vaut qu’ils meurent dans la congrégation qu’au milieu du siècle. Quelle mère a jamais chassé son fils de sa maison parce qu’il est malade? » Il répondit donc à la lettre d’Ange Piccone : « Le médecin a déclaré que l’air du pays natal vous ferait du bien, et mon grand désir de vous voir rétabli m’avait porté à sanctionner cette décision. Je n’ai d’ailleurs aucun sujet de plainte contre vous. Puisque vous n’aimez pas de retourner dans votre pays, j’ai donné l’ordre de vous envoyer à Caposele ou
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à Iliceto. Je veux de plus que dans le cours de juillet ou d’août vous preniez les bains à Monticchio, et que vous fassiez les vœux à la Saint-Louis. Voyez par là si je veux vous renvoyer de la congrégation. Tant que durera la maladie, veillez à ne pas trop vous appliquer, soignez votre santé, promenez- vous dans la matinée, obéissez au médecin, et priez chaque jour pour moi. »
Ange Piccone fut envoyé à Caposele dans les premiers jours de juin, deux mois avant la mort du père Cafaro. Celui-ci le reçut avec tendresse. Il avait lu sa lettre au recteur majeur et l’avait mouillée de ses larmes. Quelques jours après, le malade faisait profession entre ses mains, « Gloria Patri! écrit-il à Tannoia, j’ai fait les vœux malgré tous les démons de l’enfer. » Il témoigna sa gratitude au recteur majeur de la manière la plus expressive : « Comment vous remercier, lui dit-il, non seulement de m’avoir gardé dans la congrégation, mais de m’avoir admis à la profession? 0 mon père, vous l’avez fait pour Dieu : que Dieu vous récompense ! Je ne puis que prier pour vous, et je le ferai tous les jours de ma vie. Me voici donc votre fils, l’enfant de la congrégation : cela suffit pour me rendre la santé ou me faire mourir joyeusement. Mon père, je ne désire plus rien : vienne la mort, je ne la crains pas; que l'enfer se déchaîne contre moi, peu m’importe : j’appartiens au très saint Rédempteur, et je m’en ferai gloire pendant toute l’éternité. Quant à ma santé, je vais plutôt mieux, mais cela m’inquiète peu : je ne désire ni vivre ni mourir; je ne veux qu’une chose : vivre et mourir fils du très saint Rédempteur ! »
Il vécut encore une année, s’affaiblissant de jour en jour, pratiquant des vertus héroïques, aspirant après le paradis. Ses parents essayèrent à plusieurs reprises de l’arracher du couvent, mais il résista vigoureusement à toutes les tentations. Enfin, après avoir plusieurs fois changé de maison, il revint & Caposele pour y mourir. Le 22 octobre 1754, quinze jours avant de quitter ce monde, il envoya au père Tannoia une lettre d’adieux qui se termine par ces mots pleins de cœur : « Je désirerais bien écrire à chacun des novices et des étudiants, au moins les nommer tous un à un, mais je suis à bout de forces. J’embrasse donc les pères, les étudiants, les novices, les frères, en les suppliant de me recommander à Dieu. Mon père, je meurs content, parce que je meurs dans la congrégation. Ne gagnerait-on à vivre parmi nous que de mourir en paix et sans aucune crainte, cet avantage compenserait mille fois toutes les mortifications imposées par la règle. Et si moi qui n’ai fait que passer, et encore bien misérablement, dans la congrégation, je meurs
LES TEMPS HÉROÏQUES
aussi joyeusement, que sera-ce de celui qui aura vécu dans son sein de longues années et avec ferveur? Sa mort sera déjà le paradis. Enfin, mon père, je baise vos pieds pour la dernière fois en vous priant de me recommander au Seigneur. Adieu, cher père maître; adieu, vénérés pères; adieu, chers étudiants et novices; adieu, frères bien-aimés, au revoir, en paradis! »
Ainsi, dans ces temps héroïques, vivaient et mouraient en saints étudiants et missionnaires, jeunes gens et vieillards. En apprenant la mort d'un de ses frères, Alphonse pleurait la perte d'un ouvrier évangélique, mais il se réjouissait d’avoir un nouvel avocat dans le ciel. Aussi, donnait-il récréation à table pour tempérer le deuil de la communauté et pour fêter le nouvel élu de Dieu. Puis, il profitait du passage de la mort pour exhorter ses frères à vivre plus saintement encore, de manière à ne pas craindre sa visite plus ou moins prochaine. « Les jours qu’il nous reste à passer sur cette terre seront-ils courts, nous n’en savons rien, écrivait-il quelques mois avant la mort d’Ange Latessa et d’Ange Piccone. En peu de temps nous avons vu mourir trois de nos jeunes gens, Blasucci, Zabbata, Moscarelli, et le père Paul Cafaro, dont la santé valait celle d’un jeune homme. Travaillons donc à devenir des saints; aimons beaucoup Jésus-Christ, qui mérite d’être aimé de tous, mais particulièrement de nous qu’il a aimés plus que les autres. Ne vivons ni pour nous, ni pour le monde, mais pour Dieu et l’éternité ,. »