CHAPITRE YIH
SAINT-ANGE DE LA COUPOLE
L’évêque Borgia. — Nécessité d’une fondation hors de l’État napolitain. — Borgia et
Villani à Bénévent. — Saint-Ange de la Coupole. — Villani prêche aux Bénéventins.
— L’archevêque et le pape autorisent la fondation. — Alphonse prêche la mission à
Bénévent. — Mort de sa sainte mère, Anne Cavalieri. — Chapitre général de 1755.
— Mort du B. Gérard Majella.
Parmi les admirateurs d’Alphonse, de sa congrégation et de sa croisade antijanséniste, figurait au premier rang un de ses anciens collègues de la Propagande, Nicolas Borgia. Devenu chanoine de la cathédrale de Naples, il avait souvent servi d’intermédiaire au saint fondateur, soit auprès des ministres, soit auprès du cardinal Spinelli. Enfin, promu à l’évêché de Cava, cité voisine de Nocera, il ne passait pas une semaine sans réclamer les conseils de notre saint. Connaissant à fond l'esprit des missionnaires du Très Saint-Rédempteur, il leur confiait non seulement les missions paroissiales, mais aussi les retraites ds son séminaire et des maisons religieuses de son diocèse. Lui-même assistait chaque année, avec un grand nombre de prêtres, aux retraites sacerdotales de Ciorani. De son côté, Alphonse vénérait cet évêque selon le cœur de Dieu, charitable, désintéressé, tout entier aux devoirs de son ministère, dévoué corps et âme à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Il appréciait sa haute intelligence et sa prudence consommée, et le consultait volontiers sur les atfaires de sa congrégation.
Or, vers la fin de 1754, les deux amis discutaient un jour sur l’état précaire de l'institut. Extérieurement la situation paraissait prospère : une soixantaine de pères, et parmi eux des hommes renommés par leur éloquence et leur sainteté, prêchaient chaque année de nombreuses missions ; les évêques se montraient de plus
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en plus favorables; Benoit XIV avait approuvé la règle et la Théologie d'Alphonse; mais un point noir apparaissait toujours dans ce ciel serein. Depuis cinq ans, malgré les efforts réitérés du saint fondateur et la protection de Brancone, le roi refusait Yexequatur au bref d'approbation. Le pape lui-même n'avait pas cru pouvoir influencer sous ce rapport le gouvernement napolitain. La position devenait de plus en plus critique par suite du décret de 1752, qui interdisait à l'institut toute acquisition et toute fondation nouvelle. Comment entretenir les novices, qui se présentaient en grand nombre, et où placer les nouveaux profès? De plus, l'hostilité toujours croissante contre les religieux faisait craindre une catastrophe. Que deviendraient et l'institut, et les missions, et la lutte contre les sectaires, si un caprice du roi ordonnait la suppression des quatre maisons, tolérées plutôt qu'approuvées dans le royaume?
A la suite de cette conférence, les deux amis convinrent que le seul moyen d'échapper à une ruine possible, était de créer un refuge dans les États de l’Église. Alphonse, du reste, y pensait depuis longtemps. Lors de son séjour à Rome pour ^approbation des règles, Villani l'avait pressé de s'établir dans la ville éternelle. Il fut même question, on l'a vu plus haut, de confier à Muscari l'exécution de ce projet. N'était-ce pas le moment de le reprendre et de fixer à Rome, en prévision de bouleversements à Naples, le centre de la congrégation?^^!)^ pesé, Borgia ne fut pas de cet avis. « Rome, disait-il, est trop loin de Naples. Vous devrez faire d'énormes dépenses pour y créer une maison, et encore sans savoir si vous réussirez. Supposez même un plein succès, il faudra y envoyer de nombreux missionnaires qui, vu la distance, ne pourront pas s'unir à ceux du royaume et leur prêter secours. » En conséquence, Borgia opinait pour la création d'une maison dans le duché de Bénévent, qui offrait le double «avantage d'être très rapproché de Naples et d'appartenir aux États de l'Église. Alphonse se rattacha d'autant plus volontiers au sentiment de son ami que, deux ans auparavant, un vicaire-général de Bénévent lui avait proposé une fondation dans cette province où d'ailleurs ses religieux avaient évangélisé déjà plusieurs paroisses. Mais comment mener à bonne fin cette entreprise?
Borgia se chargea des négociations. Pour agir plus efficacement sur l'archevêque, il résolut de recourir aux bons offices de Mfr Passante, évêque de Monteinarano, suffragant de Bénévent, lequel exerçait une grande influence sur son métropolitain. Sachant que ce prélat, son ami, devait sous peu prêcher les saints exercices au clergé de Bénévent, et par conséquent séjourner à l'archevêché, il
• LA CROISADE DU SALUT
n’hésita pas à faire le voyage de Montemarano, en compagnie du père Villani, afin d’exposer les intentions du saint fondateur et de plaider sa cause.
Les deux voyageurs durent traverser des montagnes abruptes, des plaines inhabitées, par des chemins impraticables, surtout au cœur de l’hiver. Pour comble de malheur, ils furent surpris en route par un épouvantable orage : le démon voulait sans doute ruiner leur entreprise. Aux éclairs et aux éclats de tonnerre se joignirent bientôt la pluie et la grêle. Deux fois la foudre tomba aux pieds de Borgia et faillit l’écraser; mais, pleins de confiance en Dieu, ils ne reculèrent pas devant le danger. Après avoir voyagé deux jours, ils arrivèrent un soir à Montemarano, brisés de fatigue, trempés jusqu’aux os, à demi-morts, au point que Mff Passante ne put, en les voyant, retenir cette exclamation : « Il n’y a que des saints ou des fous pour voyager par un temps pareil ! » Quand Borgia lui eut expliqué l’objet de leur voyage, l'évêque loua leur zèle et leur dévouement, leur promit son concours le plus actif, et décida qu’ils l’accompagneraient tous deux à Bénévent afin d’exposer eux-mêmes leur requête. Leur démarche, il s’en portait garant, obtiendrait un plein succès.
L’archevêque de Bénévent, Mïr Pacca, était un prélat très pieux et très zélé. A peine eut-il appris le dessein d’Alphonse de fonder une maison dans les États de l’Église pour échapper à la juridiction royale, qu’il s’écria les larmes aux yeux : « Non seulement je ne fais pas d’opposition, mais dussè-je vendre ma mitre, je veux coopérer à cette fondation. Il y a longtemps, ajouta-t-il, que je désire recruter des ouvriers évangéliques pour m’aider à sauver les âmes dans ce vaste diocèse, et voilà que Dieu lui-même daigne m’en envoyer! Je ne sais vraiment comment l’en remercier. » Sauf dans la ville de Bénévent, qui regorgeait de maisons religieuses, il leur permit de choisir dans son diocèse l’emplacement le mieux approprié aux œuvres de l’institut.
Après avoir visité tous les environs, Borgia et Villani s’arrêtèrent à un endroit appelé Saint-Ange de la Coupole, sur une colline d’où l’on domine tout lç pays. Les archevêques de Bénévent, princes de Saint-Ange, y passaient leur temps de villégiature dans un palais bâti par le cardinal Orsini, depuis Benoit XIII. On y jouit d’un air très pur et d’un spectacle ravissant. De ce centre les missionnaires pourraient rayonner facilement dans les vingt-deux diocèses suffragants de la métropole. Prêtres et laïques se porteraient volontiers sur ce plateau solitaire pour y faire les exercices spirituels. « C’est
SAINT-ANGE DE LA COUPOLE
ici que Dieu vous veut, s’écria Borgia, c'est ici qu'il faut planter votre tente. » Villani abonda d’autant plus dans son sens que l’archiprêtre de Saint-Ange le suppliait de s’installer dans sa paroisse. M** Pacca confirma leur choix, et décida qu’en attendant l'érection de l’église et du couvent, les pères résideraient dans la villa archiépiscopale et exerceraient le saint ministère dans l’église de la paroisse, ce qui combla les vœux du pieux archiprêtre.
En avril 1755 le père Villani prit possession de la villa en qualité de recteur de Saint-Ange. Les PP. Margotta et de Robertis l’y rejoignirent peu de temps après. Son premier soin fut d’appeler le peuple à l'église pour y faire chaque soir la visite au saint Sacrement. « Hommes et femmes, dit-il, accouraient en foule et priaient de grand cœur avec moi. J’étais content dans ma solitude lorsque, le 5 mai, m'arriva un courrier de l'archevêque qui ipe mandait immédiatement à Bénévent pour y prêcher les exercices spirituels, à l’occasion de la grande sécheresse qui désole le pays. Je me mis aussitôt en route et bien m’en trouvai, car le vicaire général arrivait au-devant de moi avec une voiture que je n’aurais pu esquiver, mais Dieu ne permit pas que je le rencontrasse, ajoute naïvement le bon père, car j'avais pris un autre chemin. La procession, à laquelle assistaient plus de sept mille hommes, eut lieu le lendemain. puis s’ouvrirent les exercices. Je ne sais pas trop ce que le bon Dieu me mit sur les lèvres, mais je parlai pendant trois quarts d’heure et fis grande impression, grâce aux prières de la congrégation. Les exercices se prolongèrent durant une douzaine de jours. Jamais on n’avait vu pareille affluence de laïques, de prêtres et de religieux. Ceux-ci comptent seize couvents dans la ville. Trois mille hommes communièrent ensemble. Oh! si nous eussions été en nombre, quelle abondante moisson nous eussions recueillie! »
Dans cette relation le père Villani omet le fait principal. Au beau milieu d’un sermon, il s’interrompit tout à coup et s’écria, comme inspiré de Dieu : « Demain nous aurons de la pluie. » Le lendemain le temps resta toute la journée au beau fixe, si bien que les Bénéventins commençaient à murmurer contre le prophète, mais voilà que le soir, pendant le sermon, le ciel se trouble tout à coup, le tonnerre commence à gronder, une pluie diluvienne inonde la ville et les campagnes. Dès ce jour Villani fut considéré par tout le peuple comme un grand ami de Dieu, ce en quoi le peuple ne se trompait pas. Aussi prêcha- t-il, immédiatement après, avec le plus grand succès une mission à Saint-Ange.
Sans perdre de temps, le nouveau recteur s’occupa de recueillir
LA CROISADE DU SALUT
toutes les autorisations nécessaires pour commencer la fondation. Dans une pièce officielle, les administrateurs de la cité déclarèrent « que tous les citoyens étaient heureux, très heureux, de voir les pères du Très-Saint-Rédempteur s'établir à Saint-Ange, tant pour l'honneur du pays qu’au profit spirituel de leurs âmes. » Ils suppliaient humblement l’archevêque d’approuver cette résolution du Conseil *. Trois jours après, M** Pacca signa l’approbation demandée : « Considérant, dit-il, les fruits abondants que les missionnaires du Très-Saint-Rédempteur procurent aux âmes tant par leurs travaux incessants que par l’observance de leurs règles, je les autorise à bâtir un couvent et une église dans la ville de Saint-Ange, qui temporellement et spirituellement relève de ma juridiction. Je réserve, pour autant qu’il en est besoin, la ratification du Saint- Siège 2. »
Cette ratification, l’archevêque la demanda immédiatement à la congrégation des évêques et réguliers : « Je n’ai dans mon diocèse, dit-il, aucune maison religieuse qui s’occupe de donner les exercices spirituels aux prêtres et aux séculiers. Or Dieu vient de m’envoyer les pères du Très-Saint-Rédempteur, qui se proposent de bâtir un couvent et une église dans le bourg de Saint- Ange, à quatre milles de Bénévent. Des rapports absolument dignes de foi m’ont appris le bien considérable qu’ont opéré ces dignes religieux au moyen des exercices spirituels et des missions. J’ai pu moi-même constater, le mois dernier, les fruits vraiment inexplicables des exercices prêchés par eux dans ma cathédrale. Cela étant, comme cette nouvelle fondation ne préjudicie en rien aux droits des paroisses ou des couvents, je l’ai autorisée de grand cœur aux acclamations de tout le peuple, comptant que, pour la plus grande stabilité de cette œuvre, vous daignerez joindre votre approbation à la mienne. » Le recteur majeur expédia une pétition identique à la congrégation des évêques et réguliers qui donna, le 13 juin, son assentiment.
Muni de ces pièces, l’archevêque rédigea en septembre le diplôme solennel d’approbation, en vertu duquel les pères du Très-Saint- Rédempteur sont autorisés à s’établir à Saint-Ange et A évangéliser tout le diocèse. « Depuis longtemps, dit-il, nous demandions au Père des miséricordes de nous envoyer des ouvriers pour défricher le vaste champ qu’il nous a confié. Dieu nous a exaucé audelà de nos vœux. Sans doute nombre de prêtres et de religieux