Acte du 16 avril
SAINT-ANGE DE LA COUPOLE
travaillent avec nous au salut des âmes ; mais si Dieu nous a jadis parlé par les prophètes, c'est-à-dire les collaborateurs qu’il nous a donnés jusqu’aujourd’hui* il nous parle en ces derniers temps par son Fils, le divin Rédempteur, c’est-à-dire par la congrégation qui non seulement . porte son nom, mais à laquelle il a communiqué son esprit et l’abondance de ses dons pour évangéliser les pauvres habitants des campagnes et restaurer la discipline ecclésiastique. Ces ministères, les pères du Très-Saint-Rédempteur les remplissent par les missions populaires et par les exercices spirituels qu’ils prêchent dans leurs maisons aux prêtres, aux ordinands et aux séculiers. Nous gémissions à la pensée que nous ne possédions dans le diocèse aucune maison ecclésiastique ou religieuse où l’on donne ex-professo les exercices spirituels, lorsque Dieu, au carême dernier, nous envoya ces vénérables religieux sans que nous les ayons demandés. » Après cette entrée en matière, d'après laquelle on peut juger de l’effet produit dans le monde par Alphonse et sa congrégation, le prélat raconte l’histoire des religieux installés à Saint-Ange, et les autorise à y construire un couvent et une église, comme aussi à exercer le saint ministère selon leur règle.
Dès le mois d'août furent jetés les fondements du nouvel édifice, auquel on travailla très activement pendant onze années. Grâce aux libéralités de l’archevêque qui jusqu’à sa mort fournit sa contribution annuelle, grâce à d'autres généreux bienfaiteurs et aux offrandes des populations soit de la ville, soit des campagnes, on y dépensa trente mille ducats. Et cette somme, relativement considérable, n'eût pas suffi pour construire, outre l'église, un couvent qui peut contenir cinquante religieux et cent retraitants, sans le travail gratuit d’ouvriers volontaires et la coopération constante de six frères servants, maçons et charpentiers, dont les labeurs furent estimés, au dire d'Alphonse lui-même, à plus de cinq mille ducats. Un de ces infatigables travailleurs, le frère Jean Muratori, y trouva la récompense qu’il était venu chercher au couvent. Humble, obéissant, pieux, il s’acquittait le matin de ses exercices de piété avec la plus grande ferveur, puis il allait au chantier avec l’ardeur d’un homme qui remplit une tâche imposée par Dieu lui-même. Après avoir contribué à l’édification du couvent d'Uiceto, il travaillait depuis quatre ans à celui de Saint-Ange quand, le 5 septembre 1759, il tomba du quatrième étage sur le sol. Mortellement blessé, il reçut les derniers sacrements, et mourut une heure après sa chute, heureux d'avoir consacré ses jours
LA 'CROISADE DU SALUT
et usé sa vie à bâtir la maison de Dieu. Un an après, le 26 octobre 1760, Dieu prenait solennellement possession de cette maison : M^Foschi, évêque de Lucera, député par l'archevêque, consacrait l'église et l'autel, en présence du père Villani et des sept autres pères qui formaient alors la communauté de Saint-Ange.
Cette fondation combla de joie M** Pacca. Dans l'élan de sa gratitude, il se rendit lui-même à Nocera pour faire la connaissance d'Alphonse et le remercier du grand bienfait accordé à son diocèse. Il alla plus loin : comme les prédications du père Villani avaient excité dans tous les cœurs le désir d'une grande mission, le prélat exposa au saint fondateur les vœux ardents des Bénéventins et le supplia de présider lui-même les saints exercices. Bien qu'infirme et maladif, Alphonse accepta cette mission, et la fixa au mois de novembre de cette même année 1755. Dieu voulait qu'il parût sur ce nouveau théâtre afin d'accroître par le spectacle des vertus héroïques du père le prestige des enfants.
Le saint se mit en route vers le 10 novembre. Vingt pères devaient le rejoindre à Bénévent. Il se dirigea sur Naples pour y voir, en passant, sa mère, gravement malade. Anna Cavalieri avait alors quatre-vingt-cinq ans, ses jours avaient été tous consacrés à Dieu, mais depuis son veuvage , c'est-à-dire depuis dix ans, elle menait la vie d'une religieuse cloîtrée. L'oraison, l'office divin et les pieuses lectures occupaient toutes ses journées. Malgré son âge et ses infirmités, elle se soumettait rigoureusement aux lois du jeûne et de l'abstinence. Dieu l'avait éprouvée par de grandes peines, surtout par les angoisses des scrupules; mais Alphonse, qui la dirigeait, l’avait toujours soutenue et consolée. Aussi fut-il heureux d'aller lui prêter assistance au moment du dernier passage. Il la trouva parfaitement calme, résignée, prête à paraître devant Dieu. 11 lui administra les derniers sacrements et resta auprès d'elle durant trois jours. Puis, forcé de se rendre où le devoir l'appelait, il la quitta pour ne la revoir qu'au ciel. Quelques jours après son arrivée à Bénévent, il écrivait à son frère Hercule : « Quelle consolation pour moi de voir notre mère délivrée de ses scrupules! Demandezlui encore de m'accorder sa bénédiction, et dites-lui que Dieu et la Madone l'attendent sûrement en paradis. Ici je ne manquerai pas de la recommander aux prières des fidèles. »
Alphonse fit à la cathédrale l’ouverture solennelle de la mission, puis il prêcha tous les soirs les grandes vérités du salut, pendant que ses confrères annonçaient les mêmes vérités dans quatre autres paroisses. La mission dura un mois et produisit des fruits aussi
saint-ange de la coupole.
merveilleux que durables. « Depuis longtemps, dit un témoin *, on n’avait vu à Bénévent des hommes vraiment apostoliques ; on ne soupçonnait pas même ce que la grâce de Dieu produit dans les âmes par leur intermédiaire ; mais l'arrivée d'Alphonse révéla tout à la fois ce qu’est un apôtre et ce que peut la grâce. Ce saint homme était le zèle personnifié ; au seul son de sa voix, les cœurs les plus durs se fondaient comme de la cire. L’âge et la fatigue en ont affaibli le timbre et la clarté, mais rien qu’à voir en chaire cet homme de Dieu , on sent nattre dans son cœur la componction et la haine du péché. »
Des faits racontés par des témoins oculaires prouvent la vérité de cette dernière remarque. Pendant une des prédications d’Alphonse , un prêtre se trouvait au fond de l’auditoire , non loin de la porte. Comme la cathédrale est extrêmement vaste, ni lui ni ses voisins n’entendaient une seule parole du prédicateur. A peine pouvaient-ils apercevoir ses gestes et distinguer le son de sa voix. « Quel dommage, disait ce prêtre en lui-même, que le père Alphonse ait l’organe si faible ! » Mais quel ne fut pas son étonnement quand, au moment de l’acte de contrition, il vit tout ce peuple agenouillé fondre en larmes , se frapper la poitrine et crier miséricorde ! Le seul aspect du serviteur de Dieu avait pénétré leur âme de componction 2.
Après un sermon d’Alphonse, un grand pécheur se présenta au père Rizzi pour lui demander l’absolution de ses crimes. Vivement ému en voyant la profonde douleur du pénitent, le père voulut savoir quelle pensée touchante ou terrible avait pu remuer à ce point cette âtne que l’habitude du péché avait dû endurcir. « Je n’ai rien entendu du sermon, lui répondit cet homme, car je n’ai pu pénétrer dans l’église à cause de la foule, mais de la porte j’ai aperçu le saint de Dieu, et le repentir est entré dans mon cœur. »
Alphonse comptait sur la Madone, bien plus que sur ses sermons, pour convertir les pécheurs. Aussi voulait-il que son image fût placée près de lui en chaire comme au confessionnal. La première fois qu’il parut dans la chaire, n’apercevant pas l’image de Marie, il dit à ceux qui l’accompagnaient : « Le sermon ne fera pas grande impression, car la Madone est absente. » Le lendemain, par son ordre, la Madone était là pour toucher les cœurs que sa parole ne pouvait atteindre.