‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 144 sur 227 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

MISSION D’AMALFI

La voluptueuse Amalfi. — Arrivée d’Alphonse et de ses dix compagnons. — Mortifications et pénitences. — Prédictions. — Bilocation. — Ravissement. — Transformation de la cité pendant la mission. — Tremblement de terre. — Persévérance des convertis. — Les vêtements du saint mis en pièces. — Retraite aux étudiants de Naples. — Nouvelle bilocation. — Une plaisante anecdote.

Alphonse sentait ses forces défaillir et parlait souvent de sa fin prochaine. Il n'en était que plus pressé de donner aux Aines « les restes d une voix qui s'éteint, » comme disait Bossuet, mais assez puissante encore pour déterminer des ébranlements populaires que Taille de Meaux n'eût pas réussi à produire, même aux beaux jours de son éloquence. Au mois d'octobre de cette année 1756, à peine remis de sa cruelle maladie, nous le voyons s'acheminer avec dix de ses compagnons vers la riante cité d’Amalfi. Il y allait prêcher une mission, que l'évêque l'avait fortement pressé de présider en personne. En passant à Vietri, il s'arrêta un instant pour rendre ses hommages à l’archevêque de Salernc qui se trouvait dans cette ville. Avec sa soutane râpée et rapiécée, sa barbe coupée aux ciseaux, son air chétif et maladif, il avait plutôt l'aspect d'un mendiant que d'un missionnaire. « Père Alphonse, lui dit M*r Rossi, vous avez pris le chemin qui mène droit au ciel, tandis que moi je crains bien de me perdre. » Alphonse sourit ; mais, dans son humilité, il n'avait pas moins peur que l'archevêque de manquer son salut. Les habitants d’Amalfi, le voyant arriver sous cet accoutrement, se demandaient si c'était bien là don Alphonse de Liguori, le chevalier napolitain, le missionnaire célèbre dont la renommée publiait partout les talents et les vertus.

Ce n'était pas sans raison que l'évêque demandait un saint pour

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diriger la mission dans sa païenne cité. Alphonse avait aussi cédé à ses instances parce qu’il connaissait de longue date cette reine de la côte enchanteresse, cette Amalfi, fière de son golfe magnifique, de ses belles montagnes, du doux soleil qui dore les fruits de ses jardins. Il savait son amour effréné du plaisir, des danses, des spectacles, et le libertinage effronté d'un grand nombre de femmes dont la conduite scandaleuse causait la perdition des habitants et des étrangers. Plusieurs fois les pères du Très-Saint-Rédempteur avaient évangélisé cette ville avec un certain succès, mais les habitudes vicieuses l’avaient emporté bien vite sur des résolutions prises dans un moment d'entrainement et de ferveur. Le saint eut pitié de cette cité qui lui rappelait des souvenirs bien chers à son cœur. N'était-ce pas sur les rochers voisins d'Amalfi que, vingt-cinq ans auparavant, il avait placé le berceau de sa congrégation? Combien de fois, des hauteurs de Scala, agenouillé dans sa grotte solitaire, il avait arrêté ses regards sur les villes et villages de la côte, demandé à Dieu leur conversion, et imploré en particulier sa miséricorde pour la légère et voluptueuse Amalfi? Et n'était-ce pas à cause de ces souvenirs qu’il acceptait, tout brisé qu'il fût par les fatigues et les infirmités, de présider lui-même cette très difficile et très importante mission?

Alphonse comprit que, sur ces âmes blasées par les plaisirs sensuels, la pénitence ferait plus d'effet que l'éloquence. Dès leur arrivée, ses compagnons et lui se mirent à pratiquer des mortifications que les anachorètes eussent trouvé bien dures. Un témoin oculaire, le chanoine Casanova, raconte des faits qui révoltent notre délicatesse. « Le serviteur de Dieu et ses compagnons, dit-il, pratiquèrent durant toute la mission des abstinences effrayantes, afin de prêcher par l'exemple plus que par la parole. Un jour on leur envoya par charité un plat de ces excellents macaronis, si chers aux Napolitains. Cela leur parut du luxe, mais comme on ne pouvait renvoyer ce présent sans froisser les donateurs, Alphonse fit passer le plat deux ou trois fois, midi et soir, sans que personne voulût y toucher. Le quatrième jour, quand ce mets fut devenu acide et répugnant, il le représenta de nouveau en disant : « Maintenant nous pouvons en manger sans crainte. » Un autre jour, de très beaux poissons, envoyés par une dame pieuse, eurent le même sort : on les servit quand ils n'étaient plus mangeables. » Le chanoine di Luca rapporte aussi qu'Alphonse pouvait à peine marcher, tant il était couvert de cilices et de chaînes de fer. « Je l'ai vu de mes yeux tous les soirs, dit-il, armé d'une grosse corde,

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se donner la discipline en public du haut de la chaire. » On comprend l'impression que ces vrais imitateurs de Jésus devaient produire sur ce public efféminé.. « Le matin, dit le même Casanova, il suffisait de voir Alphonse à l'autel pour être attendri jusqu'aux larmes. Ce n'était plus un homme, c'était un ange absorbé dans la contemplation de Dieu. »

A cet ascendant de la vertu se joignit bientôt le prestige des dons surnaturels, des prophéties, des miracles, des extases. Le chanoine Casanova raconte au procès trois prédictions faites par Alphonse durant cette mission, toutes trois vérifiées depuis. Une dame Anastasio, sur le point de mettre un enfant au monde, tomba gravement malade, et fit appeler Alphonse pour se recommander à ses prières. Le serviteur de Dieu se rendit près d'elle et lui annonça qu'elle aurait une fille, laquelle se ferait religieuse, que son jeune fils mourrait d'une mort prématurée, et qu'elle-même ne guérirait pas de son infirmité. Cette femme mit au monde une fille, qui entra dans la communauté de Santa-Rosa; son fils mourut à dix-huit ans; elle-même, toujours malade, mourut après avoir maintes fois raconté à son confesseur les détails de cette prophétie. Durant la même mission, Alphonse dit à une dame qui se confessait à lui : « Vous aurez bientôt un fils, qui sera prêtre et deviendra chanoine. » — « Cet enfant, ajoute Casanova, c'est don Angiolo Proto, aujourd'hui chanoine de l'église métropolitaine. » — « J'avais un frère plus jeune que moi de trois ans, continue le même témoin. Comme il tombait fréquemment dans des convulsions épileptiques, ma mère le porta au serviteur de Dieu , qui lui fit une croix sur le front et dit : « Ne craignez rien, votre fils guérira, deviendra prêtre, et gagnera beaucoup d'âmes à Dieu. » Depuis ce jour, mon frère ne ressentit plus aucune atteinte de son mal; il est actuellement primicier de l'église Saint-Pancrace à Conza, diocèse d'Amalfi. »

Le même témoin, Casanova, rapporte un fait de bilocation des plus étranges. « Un de mes compatriotes, dit-il, nommé Matteo Volpe, alla se confesser au serviteur de Dieu dans la maison qu'il habitait. Comme le sermon du soir allait commencer, il se rendit immédiatement à l'église après sa confession, laissant Alphonse entouré d'autres pénitents. En arrivant à l'église, il voit un homme en chaire parlant au peuple assemblé : c'était Alphonse. Frappé de stupeur, car le serviteur de Dieu n'avait pu entrer à l'église qu'en suivant le même chemin que lui et en passant par la même porte, il se mit à crier de toutes ses forces : « Alphonse confesse dans sa maison et prêche en même temps à l'église, » ce

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qui excita une grande et générale commotion. Ce fait, attesté par deux autres témoins, le curé de Saint-Étienne et le chanoine di Luca, peut s’expliquer, dit Tannoia, en supposant qu’un ange, pour laisser à Alphonse la facilité de confesser ses pénitents, aura pris, avec sa ressemblance, sa place dans la chaire de la cathédrale. »

Mais ce n’était là que le prélude d’une scène plus émouvante. « Le jour du sermon sur la sainte Vierge, dit Casanova, Alphonse excitait ses auditeurs à se recommander à elle dans tous leurs besoins spirituels et temporels ; puis, tout à coup, comme inspiré de Dieu, il s’écria : « Vous n’avez pas assez de confiance en votre Mère. Vous ne savez pas la prier avec cœur; moi, je vais prier pour vous. » Et son âme ardente exhalait les plus touchantes supplications, quand tout à coup, de l’image de Marie, placée au côté droit de la chaire, s’échappa un rayon de lumière qui vint frapper le visage du prédicateur. Nous le vîmes alors la figure enflammée, les yeux fixes, ravi en extase, se dresser de deux palmes au-dessus de la chaire, semblable à un séraphin qui prendrait son vol vers les cieux. Ce ravissement dura plus de cinq minutes, pendant lesquelles, au milieu d’une indescriptible émotion, les sanglots de l’auditoire se mêlaient à ces cris poussés de toutes parts : Miracle’! miracle 1 ! »

Une mission prêchée par un saint à qui Jésus et Marie prêtent visiblement leur assistance, ne pouvait manquer de produire des effets extraordinaires, même dans une ville aussi corrompue qu’Amalfi. « J’assistai tous les soirs, dit le père Déodat Criscuoli, à la mission d'Amalfi, mission qui me sera toujours chère parce qu’elle fut la cause prochaine de mon entrée dans l’institut. Je sais donc de science certaine ce qui s’y est passé. Or, je me rappelle en particulier la transformation complète de deux quartiers de la ville, lesquels étaient remplis de prostituées. Par un coup de la grâce, ces créatures livrées au vice se convertirent toutes et totalement en écoutant le serviteur de Dieu. La ville fut ainsi purgée de cette peste qui occasionnait la ruine non seulement des habitants d’Amalfi mais d’une multitude d’étrangers. Ce résultat inespéré, disait Joseph Panza, curé de la paroisse, quand même Alphonse n’en aurait pas obtenu d’autres par sa mission, peut être considéré comme un miracle de premier ordre. »

Il en obtint d’autres presque aussi surprenants. On entendait tous les jours les tambours de basque et les guitares appeler les

t. Quatre témoins oculaires de ce fait prodigieux, les chanoines Casanova, di Luca, de Stefano et le père Criscnoli, l'ont attesté sous la foi du serment.

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jeunes gens dans la rue pour se livrer aux danses les plus lubriques et les plus scandaleuses. Alphonse tonna contre ces désordres avec une force si persuasive que jeunes gens et jeunes filles firent en face de la cathédrale un énorme bûcher de tous les instruments de musique, et y mirent le feu devant tout le peuple. De même il s’éleva fortement contre les personnes du sexe, même les dames de qualité, qui ne craignaient pas de se présenter à l’église tête nue et décolletées d’une manière indécente. Son autorité triompha de l’habitude, et dès lors la réforme des mœurs fut complète.

Des inimitiés terribles, invétérées, avaient tellement divisé certaines familles qu’on avait à craindre chaque jour des scènes sanglantes. Tout ce qu’on avait tenté jusque-là pour les réconcilier n’avait servi qu’à les exaspérer. Avec l’aide de l’esprit de charité qui parlait par sa bouche, Alphonse parvint à calmer ces ennemis implacables et à les réunir tous ensemble à la sainte table, ce qui fut également considéré comme un miracle de la grâce.

Mais ce qui donne à cette mission d’Amalfi un caractère tout particulier, c’est moins la conversion de la ville que sa persévérance. Alphonse connaissait la légèreté des habitants : aussi avait-il fait l’impossible pour enlever les causes de rechute ou de scandale. Le dernier jour de la mission, il les prémunit contre leur amour effréné des jeux et des plaisirs et leur fit cette menace prophétique : « Nous n’avons épargné, pour vous sauver, ni les sueurs ni les fatigues. Eh bien, demain un démon descendra de la montagne sur la place pour Tavager tous les fruits de la mission. Prenez garde à vous, n’assistez point à ce spectacle : autrement, je vous le prédis, vous serez châtiés par un tremblement de terre. » En effet, le lendemain vers une heure de l’après-midi, un buffle fut lancé sur la place pour l’amusement du peuple, que la chasse au buffle passionnait toujours. Aussitôt on accourut de toutes parts, sans penser que cet animal figurait le démon du plaisir dont Alphonse avait parlé la veille. Mais à peine le spectacle était-il commencé, qu’une violente secousse épouvanta la ville. Le peuple, saisi de terreur, s’enfuit à l’église. L’archevêque y accourut aussi. Il rappelait aux assistants terrifiés la prédiction d’Alphonse et le mépris qu’on venait d’en faire, quand tout à coup une nouvelle secousse, plus forte que la première, renversa les chandeliers de l’autel. Tous tombèrent à genoux, demandant pardon de leurs fautes. A cette menace d’un cataclysme imminent, l’archevêque ordonna aux prêtres dispersés dans les groupes de donner l’absolution à ceux qui les entouraient.

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La crainte des châtiments de Dieu fut le commencement de la sagesse. Les Amalphitainsse fortifièrent contre les tentations et prirent la résolution de rester inébranlablement attachés au service de Dieu. Pourarracher les jeunes personnes aux dangers du monde, Alphonse les avait réunies en congrégation particulière, dirigée par l'archevêque lui-même. Plus de trois cents jeunes filles en firent partie. Dès lors on vit les sacrements fréquentés, la piété en honneur, et le vice méprisé. De pieux cantiques remplacèrent les chansons profanes, et la récitation du rosaire, les conversations licencieuses d’autrefois. Par l’édification qu’elle ne cessa de donner à toute la ville, cette confrérie fut la grande consolation de l’archevêque : « A mon arrivée ici, disait-il un jour, vous viviez sans règle et sans frein; si aujourd’hui vous menez une vie régulière, vous le devez au père de Liguori, le saint missionnaire. Persévérez, et Dieu vous bénira. » Mariées depuis, ces jeunes filles restèrent l’exemple et l’édification de toute la cité.

Six mois après, un jeune libertin prit en main un instrument de musique pour exciter de nouveau les jeunes gens à la danse. On se jeta sur lui et peu s’en fallut qu’on ne le lapidât sur place. Cinq ans plus tard , des religieux de la congrégation des pieux-ouvriers vinrent prêcher une nouvelle mission. Ils trouvèrent la ville dans l’état où l’avait laissée Alphonse, si bien que l’un d’eux s’écria du haut de la chaire : « Nous avons parcouru bien des pays, mais nous n’avons pas trouvé de cité aussi morale que la vôtre. Vous devez en rendre grâce à Dieu d’abord, et ensuite au père de Liguori, dont le zèle vous a fait entrer dans le chemin de la vertu et de la piété. »

Les habitants d'Amalfi conçurent pendant cette mission une si haute idée de la sainteté d’Alphonse qu’ils le traitèrent comme si l’Église l’eût déjà canonisé. Chacun voulait avoir de ses reliques. Moins discrets que l’hémorroïsse de l’Évangile, ils ne se contentaient pas de toucher ses vêtements, ils les mettaient en pièces pour se les partager. On allait jusqu’à couper des lambeaux de sa soutane et du manteau qu’il avait sur le dos. « Ils finiront par me faire aller sans soutane, disait-il un jour ; mais, pour l’amour de Dieu, à quoi peuvent servir ces vieilles nippes? » Les religieuses durent en effet lui confectionner une nouvelle soutane, que la nécessité le força d’accepter. Quant au manteau, il n’échappa que par miracle. Un jeune homme profita un jour de l’absence du saint pour en découper une partie. Tout fier de son pieux larcin, il alla conter cette bonne fortune à ses parents, qui le forcèrent de resti-

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tuer l’étrange relique. Mais quel ne fut pas l’étonnement du jeune homme et d’un de ses frères qui l’accompagnait, de trouver le manteau absolument intact! « Et pourtant, ajoute naïvement le chanoine Casanova, c’était bien le même manteau, car assurément Alphonse n’en avait pas un second. »

Cette dévotion s'accrut encore quand, six mois après, le saint revint prêcher la neuvaine de l’Assomption. « Chaque jour, dit le missionnaire qui l’accompagnait en cette circonstance, on lui changeait son linge et les divers objets dont il s'était servi. Plusieurs prêtres l’escortaient dans les rues pour écarter les jeunes gens qui le suivaient, ciseaux en main , à l’effet de se tailler des reliques dans sa soutane ou sa simarre. »

On lui donnait partout, du reste, de semblables marques de vénération. Un jour la princesse Lancellotti, de Lauro, l’avant appelé pour le consulter sur les affaires de sa conscience, toutes les personnes de son entourage s’estimaient heureuses d’avoir pu se procurer un objet quelconque dont l’homme de Dieu s’était servi. Des religieuses de cette localité l’invitèrent à vénérer une image de la Vierge qu’il aimait beaucoup. Après qu’il eut satisfait sa piété, elles le prièrent de revêtir l’étole et de leur faire baiser la sainte image. Ce n’était qu’un prétexte imaginé par ces saintes filles pour se procurer une relique d'Alphonse. Pendant cette pieuse cérémonie, quelques-unes de leurs jeunes élèves, armées de ciseaux, lui coupèrent le bas de son manteau. Le soir, quand le saint voulut étendre sur son ht ce manteau raccourci de moitié, il dit au père Galdieri, son compagnon : « Ce manteau n'est pas àmoi, c’est le vôtre. — Non, non, il est bien à vous, répondit le père. — Mais il est de moitié trop court pour moi ! reprit le saint. — Ce sont les religieuses qui vous ont joué ce tour-là, dit Galdieri. — C’est donc pour cela que je sentais comme une petite souris me courir à chaque instant dans les jambes. » Puis il ajouta plaisamment : « Il me faudra donc encore recourir à la friperie d’un juif pour rajuster cette guenille. »

Quelques mois après, en décembre 1756, une nouvelle bilocation montra mieux encore de quelle abondance de grâces Dieu favorisait son serviteur. Alphonse prêchait les saints exercices aux élèves de l’Université de Naples. Depuis quelques années on l’appelait souvent dans la capitale pour donner des instructions dans les établissements d’instruction publique, et toujours il exerçait sur les jeunes gens une très salutaire influence. « Les premières fois que je l'entendis, raconte un prêtre distingué, je me disais : Si le père

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Alphonse croit émouvoir avec ces simples et douces paroles des cœurs aussi durs que des rochers, il perd bien son temps ! Mais le sermon n'était pas fini que la contrition brisait tous les cœürs. Rassemblés par milliers, ces jeunes gens éclataient en sanglots et remplissaient de leurs gémissements la grande salle où se donnaient les exercices. » Cette fois encore , un sermon sur l'enfant prodigue arracha des larmes à tous les assistants. Au dire du chanoine Cafora, la parole vive et pénétrante du prédicateur remua profondément ces esprits ouverts à la science mais trop souvent rebelles à la parole de Dieu. Pressés de se réconcilier avec celui qu’ils avaient offensé, ces jeunes gens ne trouvaient pas assez de prêtres pour entendre leurs confessions. Un de ces étudiants, Joseph Imperato, raconte qu’à la suite d’un sermon sur le péché mortel, la plupart des auditeurs, pour expier leurs fautes, se revêtirent d'un cilice et prirent la résolution de se donner la discipline tous les vendredis. Fidèles au règlement de vie tracé par le prédicateur, ils mar^ chèrent à grands pas dans le chemin de la perfection. Après cette retraite, en se rappelant leurs émotions, ils se disaient : « Alphonse est un saint, et il prêche comme un saint! »

Or cette appréciation se fût singulièrement corroborée dans leur esprit s’ils avaient pu voir ce qui se passait à Pagani pendant que le saint prêchait à Naples. 11 y avait près du couvent une femme de mauvaise vie que le saint était parvenu à convertir. Comme cette malheureuse n'avait vécu que de ses désordres , il lui accordait un secours mensuel pour lui éviter la tentation de reprendre son infâme métier. En partant pour Naples, il oublia, raconte lej)ère Caprioli, de remettre au frère portier l'aumône accoutumée, de sorte que, quand la femme Se présenta pour recevoir cette aumône, le portier, Joseph Caputo, lui dit que le père Alphonse prêchait à Naples et n'avait, en quittant la maison, rien laissé pour elle. Toute désolée, la pauvre mendiante entra dans l'église et se mit à pleurer devant l’autel de l’immaculée Conception. Après avoir conté sa détresse à la sainte Vierge et imploré sa pitié, elle allait se retirer, quand elle aperçut Alphonse près de son confessionnal, qui de la main lui faisait signe d'approcher. Elle se dirigea toute joyeuse vers lui, et reçut de sa main le subside dont elle avait tant besoin. En sortant de l'église, sa première pensée fut d'aller reprocher au frère portier de l'avoir trompée : « Comment! lui dit-elle, vous qui êtes religieux, vous vous amusez à conter des mensonges à une pauvre femme comme moi! Vous osez me dire que le père Alphonse prêche à Naples, et je viens de le voir auprès de son confession-

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nal. — Vous êtes folle, ma brave femme, lui dit le portier, le père Alphonse est à Naples, comme je vous l’ai affirmé. — Et moi je vous dis que vous êtes un menteur, reprit la mendiante irritée, il est dans l'église, et vient de me remettre sa charité ordinaire. » Et comme preuve elle montra la pièce d'argent qu'elle en avait reçue. Stupéfait, le portier courut informer le recteur et plusieurs autres pères, qui, après avoir interrogé minutieusement la mendiante sur toutes les circonstances de ce fait singulier, s’assurèrent que, tout en prêchant à Naples, le serviteur de Dieu faisait la charité à sa convertie de Pagani. Dieu sans doute permit cette bilocation pour récompenser Alphonse de sa grande charité envers les pauvres, et aussi peut-être pour ne pas exposer la malheureuse femme à retomber dans ses désordres1.

Le plus admirable dans toute cette série presque ininterrompue de faits prodigieux, c'est que les miracles, les prophéties, les bilocations, les témoignages de vénération dont Alphonse était partout l'objet, au lieu de l’exalter, aient toujours creusé plus avant dans son cœur l’ablme de son humilité, comme le prouvera toute sa vie, comme le prouve en particulier le fait suivant, arrivé au mois de février 1757, c'est-à-dire quelques semaines après la bilocation que nous venons de rapporter.

L'évêque de Telese, M^Gentile, grand ami et grand admirateur de notre saint, désirait conférer avec lui au sujet de certains travaux évangéliques qu'il réclamait pour son diocèse. Alphonse se rendit à Cerretto, où demeurait le prélat. Arrivé dans le vestibule du palais épiscopal, il trouva un domestique en train de balayer et demanda si l’évêque pouvait le recevoir. Pascal, c'était le nom du domestique, dévisagea un instant le visiteur, dont la figure, encadrée dans une barbe négligée, lui parut peu rassurante. A son air, à ses vêtements, il se dit que ce devait être quelque brigand calabrais. « Monseigneur est empêché, dit-il, asseyez-vous sur ce banc. » Alphonse s’assit humblement à la place indiquée, et Pascal continua de balayer sans s'occuper de lui. Après un assez long espace de temps, le patient visiteur réitéra sa demande et pria le domestique d'informer l'évêque. — « Vous êtes bien pressé, » lui répondit Pascal, et il continua son travail. Tout en balayant, il s'approcha de l'endroit où Alphonse était assis, et lui dit avec humeur : « Vous

1. Témoin au procès de béatification, le père Caprioli a fait celle déposition sous 1a foi du serment. — Étaient présents à Pagani au moment du prodige, les pères Mazzini, Margolla, Ferrara. Tous trois interrogèrent la mendiante et racontèrent le fait à toute la communauté. (Déposition de Tannoia.)

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ne me voyez donc pas! Otez-vous de là. » Avec le plus grand calme Alphonse se leva et fit place au balayeur. La salle entièrement nettoyée, Alphonse pria pour la troisième fois Pascal d'avertir l'évêque de sa présence. Sans lui répondre, Pascal avertit son maître qu'un mendiant, ou un brigand, il ne savait pas au juste, demandait à lui parler. « Informez-vous de son nom, » dit l'évêque. Sur ce, Pascal revint à l’étranger : « Votre nom? » fit-il brutalement. — « Alphonse de Liguori. » Ce nom ne disait rien à Pascal, qui fut tout surpris de voir son maître, en l'entendant prononcer, se lever avec empressement, quitter sa robe de chambre, s’habiller en toute hâte, mettre sa perruque, prendre sa croix épiscopale, et se diriger vers le vestibule pour aller recevoir lui-même l'étranger, qu'il embrassa très affectueusement et conduisit, en le tenant par la main, dans son appartement. Stupéfait d'un pareil accueil, Pascal se dit que ce brigand calabrais, si maltraité par lui, devait être un grand personnage caché sous ce déguisement. Il prit peur et courut se cacher dans les combles du palais. Or voilà qu'après avoir conféré assez longtemps avec l’évêque, Alphonse lui demanda la permission de célébrer la sainte messe, n'ayant pu le faire avant son départ pour Cerretto. Vite le prélat fait appeler Pascal pour préparer l’autel et les ornements. Du heu où il était caché, Pascal n'entendait rien. Le majordome parcourt tout le palais, l'appelle à grands cris, et finit par le découvrir. Aussi mort que vif, Pascal lui raconta son aventure en ajoutant qu'il n'oserait point paraître devant celui qu’il avait si indignement traité. « Bah! dit le majordome, va te jeter à ses pieds et demande-lui pardon. » C'était un bon conseil. Pascal alla se jeter aux pieds d'Alphonse, qui le prit par la main et lui dit en souriant : « Ce n'est rien, mon brave ami, lève-toi, vat'en, préparer la chapelle, et puis tu me serviras la messe. » Pauvre Pascal! il raconta lui-même en pleurant tous les détails de cette scène au père Adéodat Criscuoli, qui lui-même les transmit au procès de béatification pour prouver l'héroïque humilité et la patience non moins héroïque du serviteur de Dieu.

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