‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 145 sur 227 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

EN CALABRE 1757-1758

Le vénérable Arcicro. — Première expédition en Calabre. — Enthousiasme du peuple. — Conversion d’un seigneur scandaleux. — Seconde expédition. — Un prédicateur de carême. — Débauchés châtiés publiquement. — Missions aux infidèles. — On demande des missionnaires pour l’Asie. — Profès, étudiants et novices s’offrent au saint fondateur.

Pendant qu’Alphonse terminait par d’éclatantes missions le cours de ses pérégrinations apostoliques, un nouveau champ de travail s’ouvrait pour la congrégation. Jusque-là elle avait évangélisé les provinces centrales du royaume : il s’agissait maintenant de porter la lumière aux régions les plus reculées et aussi les plus abandonnées, je veux dire les Calabres. Ce rêve, caressé par Alphonse depuis la fondation de l’institut, allait entin se réaliser.

Lorsqu’il se préparait aux missions apostoliques, il avait eu pour professeur de théologie, conjointement avec Torni, un membre très distingué de la Propagande, don Janvier Fortunato, qui, en 1729, devint évêque de Cassano dans la Calabre citérieure. L’évêque n’oublia pas son élève, qui était en même temps son ami; il le soutint énergiquement dans ses tribulations au moment de la fondation, et, quand Alphonse eut rassemblé quelques disciples sur les rochers (le Scala, il lui demanda d’établir une maison dans son diocèse. On le pria d’attendre que Dieu envoyât des sujets à l'institut naissant, ce qui contrista le zélé prélat. Les âmes dénuées de secours n’ayant pas le temps d’attendre, il manda auprès de lui un saint prêtre de Naples, don Mariano Arciero, dont il connaissait le zèle, pour en faire le missionnaire de son diocèse. Arciero se mit à l'œuvre avec un courage incomparable. Cheminant à pied dans les montagnes, ses hardes sur le dos, exposé à tous les dangers et à toutes les incom-

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modités de pareils voyages, il allait de village en village, rassemblait les enfants pour leur apprendre les rudiments de la foi, puis prêchait la mission aux grandes personnes. Il travailla ainsi pendant vingt ans, sema partout la divine semence, et mérita le nom d’apôtre des Calabres ainsi que le titre de vénérable que lui donna l’Église de Dieu1.

Toutefois l’évêque Fortunato se disait qu’Arciero vieillissait et que d’ailleurs un homme seul, malgré tout son dévoùment, ne pouvait suffire aux besoins des populations calabraises. Il revint donc à la charge auprès d’Alphonse, et, le 13 mai 1748, il lui écrivit la lettre suivante : « Je viens vous supplier de nouveau d’établir une maison de votre institut dans mon diocèse, par exemple, àMormanno, sur la montagne, où vos pères jouiront d’un air excellent. Une personne charitable s’ofïre à faire, du moins en partie, les frais de la fondation. Quant aux missionnaires, ils devront parcourir tout le diocèse et rester un mois, ou à peu près, dans les localités populeuses, car j’ai expérimenté que les missions de quelques jours produisent peu de fruit. Terminons, je vous en prie, cette affaire au plus vite, car le bienfaiteur généreux qui consent à m’aider n’a plus longtemps à vivre, et moi-même je ne suis pas loin de la tombe. »

A cette époque Alphonse, encore très pauvre en sujets, ne suffisait qu’à grand’peine aux besoins des maisons récemment fondées. Il répondit comme Notre-Seigneur : « Je vois partout les épis jaunir, mais les ouvriers manquent pour faire la moisson : attendez encore quelques années. » Mais, en 1751, l’évêque Fortunato alla recevoir au ciel la récompense de ses travaux. A la même époque, le vénérable Arciero, brisé par les fatigues, quitta les Calabres et revint se fixer à Naples. Toutefois ni l’évêque ni l’apôtre n’oublièrent dans leurs prières cette malheureuse province, théâtre de leur zèle apostolique.

Il y avait alors à Naples un médecin distingué, Carminé Ventapane, lequel était originaire de Maratea, petit bourg du diocèse de Cassano. Chrétien zélé, il déplorait aussi le dénûment spirituel dans lequel vivaient ses pauvres compatriotes. Il en parlait souvent au père Margotta, procureur de la congrégation, résidant à Naples, avec lequel il était très lié. Possesseur d’une fortune considérable, il proposa d’envoyer chaque année à ses frais une compagnie de missionnaires dans son diocèse. Margotta transmit au

1. Les informations diocésaines sur ses vertus et ses miracles ont été acceptées par la congrégation des Rites.

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saint fondateur la décision et l'offre généreuse de son ami. Alphonse y reconnut l'intervention de la Providence, qui lui rouvrait ce champ de travail juste au moment où elle lui envoyait de nombreux ouvriers. Il accepta donc, mais à la condition que l'évêque de Cassano obtiendrait du roi la permission d'installer les missionnaires dans une de ses maisons, car il lui en coûtait d'imposer aux siens, pour se rendre en Calabre, des voyages lointains et dangereux. Cette condition paraissant impossible à réaliser, vu les dispositions de la cour, il se détermina néanmoins à organiser, non pas chaque année, mais de loin en loin, ces difficiles expéditions. Une escouade plus ou moins nombreuse de missionnaires se transporterait en Calabre au mois de novembre, évangéliserait les villes et les campagnes durant l'hiver, et rentrerait au couvent en mai ou juin. La première campagne eut lieu de novembre 1756 à juin 1757.

On ne peut se figurer les labeurs et les dangers de l'apostolat au milieu de ces hautes montagnes et de ces gorges sauvages. Les difficultés morales étaient plus grandes encore. Dans les bourgs comme dans les villages, les missionnaires trouvèrent un peuple plein de foi mais plongé dans l’ignorance la plus grossière. Le Calabrais a bon cœur, mais ce cœur subit les impressions d’une imagination furibonde. De là des passions ardentes, des vices sans frein, des colères et des haines implacables ; de là l'inexorable vendetta dans toute sa férocité, et le brigandage à l'état endémique. Si dans les romans on a beaucoup abusé du brigand calabrais, il est sûr cependant qu'au dix-huitième siècle on le rencontrait assez souvent sur sa route.

La première expédition avait à sa tête le père Laurent d' Antonio, excellent prédicateur. Il était secondé par le père Pentimalli, calabrais de naissance, et par un assez grand nombre de missionnaires, tous recommandables par leur âge et leur esprit religieux. Alphonse exclut de ce voyage tous les jeunes gens afin de ne pas exposer leur vertu dans un pays où la facilité des mœurs et la familiarité trop démonstrative des habitants peuvent être un danger. Il prescrivit même aux membres de la caravane de laisser croître leur barbe afin de se donner un aspect plus sévère, et défendit expressément de se laisser baiser la main, bien que ce fût la coutume dans le pays L

Les missionnaires furent accueillis avec transport par le peuple et le clergé. Us prêchèrent d'abord la mission à Maratea, patrie de Ven-

l. Déposition du P. Caprioli, Sumin., page 531.

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tapane, puis à Cassano, la ville épiscopale, puis dans cinq ou six localités importantes du diocèse, telles par exemple que Mormanno, qui compte près de six mille âmes. Selon les règles de la congrégation, ils retournèrent après quelques mois dans les endroits qu'ils avaient évangélisés, afin de consolider le bien opéré pendant la mission.

Privées presque partout de la parole de Dieu, les populations accouraient de tous côtés pour les entendre. Les instructions pénétraient leur âme affamée comme l’eau du ciel pénètre la terre après une longue sécheresse. Aussi voyait-on partout les pécheurs se frapper la poitrine, les femmes de mauvaise vie renoncer à leurs désordres, les ennemis se réconcilier. Sauvage jusque dans la pénitence, un homme se flagella jusqu’à tomber surplace. 11 mourut, avant le départ des pères, des suites de ses blessures.

Parmi ces nombreuses conversions, il faut compter celle d’un seigneur qui, depuis plusieurs années, scandalisait le public par ses désordres. Il se rendit un soir à l’église bien plus pour se moquer du prédicateur que pour s’amender. Mais la grâce de Dieu changea subitement scs dispositions. A la voix du missionnaire, il se sentit tellement ému qu’il demanda publiquement pardon des scandales qu’il avait donnés. Non seulement il bannit de son cœur tout amour déréglé, mais, après avoir rompu ses liens honteux, il réduisit le nombre de ses serviteurs et vécut à l’avenir, isolé dans sa maison, d’une vie pieuse et pénitente. Il ne sortait que pour se rendre à l’église. Ses vertus édifièrent tellement les habitants qu’après sa mort ils l’invoquèrent comme un saint. Cette conversion, connue bien vite de tout le pays, en détermina beaucoup d'autres non seulement dans la localité mais dans tous les environs.

Les missionnaires rentrèrent àNocera au mois de juin 1757. Alphonse pleura de joie en entendant le récit de leurs travaux, le grand nombre de conversions opérées, et surtout la transformation subite du seigneur pénitent. De toutes les paroisses évangélisées lui arrivaient des lettres de remerclment, tandis que, des paroisses voisines, peuple et clergé s’unissaient pour réclamer à leur tour le bienfait d’une mission. Le pieux et zélé prince de la Rocca, don J. -B. Filomarino, désireux de faire évangéliser ses nombreux vassaux, demandait une escouade d’apôtres pour la Calabre ultérieure. Comme Vcntapane, il s’offrait à couvrir toutes les dépenses que nécessiterait une expédition dans ces lointains diocèses. Incapable de résister à ces pressantes sollicitations, le saint fondateur accepta une nouvelle campagne de missions dans

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les deux provinces calabraises. En novembre 1757, quand les chaleurs de l’été furent passées, il réunit à Nocera la double cohorte de missionnaires, fit exposer le saint Sacrement, félicita les élus d’avoir été choisis pour aller guerroyer au loin contre le démon et le péché, et leur donna sa bénédiction en regrettant de ne pouvoir les accompagner.

Cette seconde campagne fut aussi fructueuse que la première. Ils prêchèrent dans les deux Calabres quinze grandes missions et autant de renouvellements. Partout on les reçut avec enthousiasme et on écouta leur parole avec une sainte avidité ; partout les pécheurs revinrent à Dieu en pleurant leurs égarements. Des manifestations inouïes se produisirent en certains endroits. A Saraceno, le prêtre qui devait prêcher le carême ne voulait pas céder aux pères la prédication du soir 1 : le peuple se précipita sur la chaire dans laquelle il était monté, et le contraignit à céder la place. Il y eut des bourgs où les habitants restèrent deux jours à l'église sans manger autre chose qu’un morceau de pain. Les femmes passaient la nuit près des confessionnaux pour être les premières à se confesser le lendemain. A Policastro, fief du prince de la Rocca, la police ayant saisi pendant la nuit une femme avec deux jeunes débauchés, les missionnaires déclarèrent qu’ils allaient quitter une ville où se commettaient de pareils attentats même en ces jours de pénitence et de salut. Cette résolution mit la désolation dans tout le peuple. Le clergé, le syndic, les gentilshommes, vinrent supplier les pères de ne point exécuter leur menace, promettant une réparation aussi éclatante que le scandale. En effet les deux coupables, chargés de cordes et couronnés d’épines, furent conduits dans toutes les rues de la ville et contraints à demander pardon devant tout le peuple du scandale qu’ils avaient donné. La femme à son tour vint à l’église, où elle donna, pour expier ses fautes, des marques non équivoques du plus vif repentir. Dans cette même ville de Policastro, après un sermon sur la paix, des prêtres et des gentilshommes, gravement lésés dans leurs intérêts, firent remise à leurs débiteurs, qui étaient en même temps leurs ennemis, d’une somme de quatre mille ducats.

Quand, après six mois de travaux continus, les pères durent

1. Pour le dire en passant, telle était la principale raison pour laquelle les pères du T.-S.-Rédempteur prêchaient peu de missions en carême. Des stations quadragésimales bien rétribuées par des fondations ad hoc existaient en beaucoup d’endroits. Si les pères avaient accepté de prêcher des missions en carême, ils eussent excité l’envie des quatlra gésimalistes. comme on les appelait, et provoqué des scènes violentes comme celle de Sarace no.

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quitter la Calabre pour rentrer à Nocera, ce furent des scènes de désolation inexprimable, malgré la promesse que firent les missionnaires de revenir après quelques années continuer une œuvre si bien commencée. « Restez avec nous, disait-on : nous vous procurerons des établissements dans le pays. » Et en effet de Mormanno, de Cutri, de Policastro, on fit des démarches et même le voyage de Naples pour obtenir du roi l'autorisation de créer de nouvelles fondations. Le prince de la Rocca offrit de céder la moitié des revenus de son fils, abbé commendataire de Saint-Jean de Fiore, si l'on voulait établir une maison du Très-Saint-Rédempteur dans cette localité. Mais les ministres évoquèrent le spectre de la mainmorte, et le roi, tout en reconnaissant que ses fidèles sujets des Calabres avaient grandement besoin des missionnaires, interdit à ceux-ci de s'établir au milieu des Calabrais. Ils furent réduits, pour travailler au salut de ce peuple délaissé, à organiser de temps en temps des expéditions semblables à celles que nous venons de mentionner1.

En cette même année 1758, quelques mois seulement après le retour des missionnaires calabrais, Alphonse vit s'ouvrir devant lui, non plus une province napolitaine, mais un monde nouveau. Plusieurs peuples d'Asie, par l’organe du souverain pontife, réclamaient son secours. C'étaient des hérétiques infectés de l'erreur nestorienne qui, dès le sixième siècle, se répandit dans tout l’Orient, en Perse, en Mésopotamie, en Assyrie, en Chaldée, et s'y est maintenue jusqu'à nos jours. Un certain nombre de ces peuplades nestoriennes , ayant ouvert les yeux à la vérité, supplièrent le pape de les admettre dans le giron de l’Église et de leur envoyer des missionnaires pour les instruire et les diriger. A cet effet, les éminentissimes cardinaux de la Propagande jetèrent les yeux sur Alphonse et ses religieux, dont ils connaissaient le zèle apostolique.

On ne pouvait pas procurer au saint fondateur une plus grande joie que de lui demander des ouvriers pour travailler au salut de ces peuples encore assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort . Les missions étrangères, n'était-ce pas son rêve des premiers jours? A peine avait-il fondé sa congrégation qu'il demandait à son directeur si sa conscience ne l'obligeait pas à porter la lumière fie l'Évangile aux peuples de l'Orient, mille fois plus abandonnés que les chevriers des montagnes napolitaines. Il fallut, pour le

l . Cependant en 1790, le roi demanda lui-même la fondation de quatre maisona en Calabre. Trois furent acceptées, Catanxaro, Tropea et Stilo.

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retenir, lui prouver par d'excellentes Taisons que le bien général de sa fondation l’emportait sur le bien particulier qu'il aurait pu faire dans ces régions lointaines. 11 se soumit, mais il n'oublia pas les pauvres infidèles. Dans la règle primitive de l'institut, il est stipulé que « tous les sujets nourriront le plus vif désir de propager la foi catholique , particulièrement dans les pays infidèles, et seront toujours prêts à donner leur vie pour Jésus- Christ. A l'Age de trente-trois ans, après une retraite de quarante jours, ils s'obligeront par vœu à évangéliser les peuples encore païens s'ils en sont requis par le souverain pontife ou le recteur majeur. » En vertu de cette règle, le père Cafaro s'offrait généreusement à inaugurer ces missions lointaines. « Je connais ma faiblesse et mon peu d'aptitude, disait-il; je sais que le voyage par mer me fera beaucoup souffrir et peut-être mourir, mais je m'embarquerai joyeusement quand même : arrive ce que Dieu voudra ! » Dans la règle approuvée par Benoit XIV, il n'est plus question du vœu relatif aux missions, mais le désir qui l'avait inspiré resta gravé dans le cœur des sujets. Lors du chapitre de 1749, Carminé Fiocchi, grand serviteur de Dieu et grand missionnaire, rédigea conjointement avec le père de Robertis une touchante supplique, dans laquelle ils exprimaient leur désir « de prouver la vérité de la foi catholique parle témoignage du sang ». En conséquence, ils conjuraient Alphonse « de les destiner aux missions étrangères et d'assigner une époque pour leur départ, ou du moins de les préférer à tous ceux qui nourrissaient Je même désir ».

Dans ces conditions, Alphonse ne pouvait manquer d'agréer la demande des cardinaux, sauf à statuer sur la situation qui serait faite à ses missionnaires. Toutefois comme la règle se taisait sur l’évangélisation des pays étrangers et que d'ailleurs tous les religieux ne sont pas des héros comme les Cafaro et les Fiocchi, au lieu de choisir lui-même les futurs messagers de l’Évangile, il fit appel aux hommes de bonne volonté. Dans une lettre adressée « aux pères et aux étudiants de la congrégation, » après leur avoir communiqué la demande de Rome, il ajoutait : « Voici donc un vaste champ qui s'ouvre devant vous. La moisson y est mûre ; on n'attend que des ouvriers pour faire la récolte. Je vous présente ces pauvres peuplades qui, les yeux baignés de larmes, élèvent vers Dieu leur voix suppliante pour lui demander des apôtres, et en même temps vous tendent les bras en vous conjurant de les tirer de l'abiine d'ignorance où ils sont plongés depuis plus de treize

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siècles. Ils quittent leurs chefs, qui pourraient les tromper, pour recourir à vous, qu’ils considèrent comme les vrais dispensateurs de la sagesse divine. Ils sollicitent les secours nécessaires pour rentrer dans le sein de l'Église, secours abondants partout ailleurs, et nuis pour ainsi dire dans leur pays. Ils vous supplient de regarder leurs âmes comme aussi précieuses que celles de vos compatriotes, car elles sont créées par le même Dieu et rachetées par le même sang divin. De plus, c'est de l'Orient que nous est venue la lumière de la foi : n’est-ce pas justice de la lui porter à notre tour? Si le voyage vous effraie, pensez à l'accueil qu’on vous prépare ; si le labeur vous épouvante, pensez à la récolte qui vous attend ; si les difficultés vous arrêtent, pensez à l'éternelle récompense que Dieu vous donnera. Plusieurs d’entre vous répondront à cet appel du Seigneur et ne laisseront pas échapper la couronne qu'il leur met pour ainsi dire dans les mains. »

La réponse des enfants dépassa les espérances du père. Tous les étudiants, philosophes de Ciorani, théologiens de Caposele, s'inscrivirent pour les missions étrangères. Les novices se joignirent aux étudiants. Le père Margotta, malgré ses soixante ans, s'offrit à terminer sa vie au milieu des infidèles. Le père Fiocchi réitéra sa demande. D'autres pères en grand nombre réclamèrent la même faveur. Ce fut une grande joie pour Alphonse de voir tous ses compagnons, jeunes et vieux, se détacher ainsi de leur pays et de leur famille par amour pour Jésus et les âmes. Il lui fallut non pas exciter mais modérer leur ardeur. « Vos lettres m'ont grandement consolé, écrivait-il aux étudiants de Ciorani. J'ai le plus vif désir d'envoyer un bon nombre d'entre vous dans les pays infidèles, mais il faut que je puisse compter sur la ferveur et la persévérance de chacun. Étudiez donc avec zèle, mais par-dessus tout unissez-vous de plus en plus à Jésus-Christ. Qui va évangéliser les infidèles sans avoir fait une bonne provision d'amour et de courage risque fort de perdre la foi et son âme. Si vous persévérez dans votre bon désir, renouvelez-moi votre demande de temps en temps. En attendant, persuadez-vous bien que, pour rester dans la congrégation, il faut conserver le désir de devenir un saint. Les imparfaits, tôt ou tard Dieu trouve moyen de les chasser. » On voit qu'il saisissait toutes les occasions pour inculquer sa devise sur la sainteté. Aux théologiens de Caposele, après avoir exprimé la joie qu'il avait ressentie en lisant leurs lettres, il ajoutait : « Vos demandes doivent être subordonnées à l’obéissance, car je ne puis expédier en Asie tous ceux qui en ont manifesté le

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désir. Le Seigneur me fera connaître ceux qu’il a lui-même choisis. » Aux jeunes novices enfin il assurait que leur demande serait exaucée, mais quand ils auraient prouvé par des faits qu'ils avaient vraiment l’esprit apostolique. « Prenez garde, leur disaitil, qu’en voyant votre peu de ferveur, on ne vous dise quelque jour en souriant : C'est donc vous qui faisiez tant d'instances pour partir au Japon! »

Ces jeunes gens n’eurent que le mérite de la bonne volonté. L’entreprise échoua par suite des conditions que la Propagande imposa aux missionnaires dont elle réclamait le concours. Ces missionnaires, sécularisés, devaient renoncer à la congrégation. Alphonse ne pouvait consentir ni à démembrer son institut naissant, ni à délier ses sujets des vœux et serments qu'ils avaient faits à Dieu. D’un autre côté tous déclarèrent qu’ils étaient prêts à quitter famille et patrie pour évangéliser les infidèles, mais qu'ils aimaient mieux mourir que de quitter la congrégation à laquelle Dieu lui-même les avait appelés. D’où l’on peut conclure que les propositions de la Propagande, bien que sans effet, ne furent pas inutiles. Elles fournirent aux sujets de l’institut l’occasion de faire un acte héroïque, et montrèrent aux rédemptoristes futurs qu’un véritable enfant de saint Alphonse, pénétré comme lui de l'esprit apostolique, doit être prêt à porter l’Évangile en Orient ou en Occident au premier signe de ses supérieurs.

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