‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 146 sur 227 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DERNIÈRES MISSIONS D’ALPHONSE 1758-1759

Mission de Salerne. — Dix-sept missionnaires. — Le saint prêche le sermon du soir. — Ses pénitences. — Sa charité. — L’immodestie des femmes. — Conversion générale. — Mort du P. Rossi. — Alphonse réforme le séminaire de Noie. — Dernière mission. — Transformation subite d’un pécheur endurci. — Le bienheureux Bianchi. — Le cierge de Noie.

Accable d’infirmités, notre saint ne sortait plus guère de sa cellule. Cependant il cédait de temps en temps aux instantes prières de certains évêques qui le réclamaient pour évangéliser leur ville épiscopale. C’est ainsi qu’au commencement de 1758, pendant que ses pères parcouraient les Calabres, nous le trouvons à Salerne, prêchant la mission sur la demande de son ami, l’archevêque Rossi.

Le saint connaissait Salerne de vieille date. Les habitants l’avaient entendu plusieurs fois au début de son ministère. Les miracles et les conversions opérés à Âmalfi, cité voisine, avaient singulièrement accru la vénération qu’ils portaient à l’homme de Dieu. Or Salerne comptait alors une population de dix mille âmes. 11 ne faut pas s’étonner si, dès l’ouverture de la mission, des foules énormes s’entassèrent dans la vaste cathédrale. Alphonse s’était réservé comme toujours le grand sermon du soir. En voyant paraître ce vieillard infirme et souffrant, il y eut d’abord un certain désappointement dans l’auditoire. On se demanda pourquoi le saint, dont la voix brisée par l’âge et les fatigues aurait peine à remplir un si vaste édifice, ne cédait pas la place à l’un des dix-sept missionnaires qui l’accompagnaient. Les pères eux-mêmes lui représentèrent qu’il n’était pas suffisamment entendu et lui conseillèrent de se faire remplacer par le père Rizzi, dont l’organe puissant et la grande éloquence auraient certainement produit une profonde impression

LA CROISADE DU SALUT

sur ces multitudes. Contrairement à leur attente, Alphonse n’en voulut rien faire et monta en chaire tous les soirs. Or, à leur grande stupéfaction, il se produisit à chaque sermon un phénomène humainement inexplicable. Sans doute la voix du prédicateur n’arrivait aux oreilles que d’un nombre restreint d’auditeurs, mais tous les regards étaient fixés sur lui, et le simple aspect de cette figure séraphique suffisait pour inspirer componction et repentir. Pendant l’acte de contrition, tout le monde fondait en larmes. Après le sermon, tous restaient à l’église, continuant à pleurer leurs péchés, ou couraient se jeter aux pieds des confesseurs. Un malheureux, chargé d’iniquités, commença l'accusation de ses fautes en sanglotant. « Pourquoi pleurez- vous ainsi? lui dit le père. — Et comment ne pleurerais-je pas, répondit-il , moi qui ai tant offensé Dieu, quand je vois ce saint religieux faire pénitence pour moi! »

C’était bien là le secret d’Alphonse : faire pénitence pour les pécheurs et leur mériter ainsi la grâce de la conversion. Durant cette mission, le saint fondateur logeait ainsi que ses compagnons au couvent des carmes. « Or, tous les soirs, dit l’un d’eux, on l’entendait se flageller cruellement avec une discipline de fer, puis il enlevait le matelas du lit et se couchait sur la planche. A table il ne mangeait que la minestra et quelques feuilles de salade. » A la mortification il joignait la prière continuelle. Le père Corsano déposa que dans le cours de cette mission comme dans toutes les autres qu’il fit avec lui, le serviteur de Dieu trouva toujours moyen, malgré ses extrêmes fatigues, de réciter, outre les heures canoniales, le rosaire avec ses autres prières vocales, et de faire la visite au saint Sacrement et à la sainte Vierge. Dur envers lui-mème, il voulait aussi que ses religieux pratiquassent la mortification. Pendant cette mission, il reprocha au père Rizzi de se montrer trop délicat parce qu’un fromage trop avancé excitait sa répugnance. En revanche, il était rempli de sollicitude pour ses compagnons fatigués ou malades : témoin l’ordre donné au père d’Agostino, qui souffrait de la poitrine, de prendre du chocolat tous les matins. Un acte de charité, accompli durant le cours des exercices, prouve du reste l’extrême bonté de son cœur. Il se trouva dans cette ville de Salerne deux jeunes filles de noble famille que des revers avaient réduites à la misère. Depuis ce temps Alphonse leur fit passer chaque année six ducats par l’entremise de leur confesseur, et cette aumône, il la leur continuait encore vingt ans après.

C’est ainsi que par ses vertus il appelait la bénédiction de Dieu

DERNIÈRES MISSIONS D’ALPHONSE

sur ses travaux. Salerne fut transformée par la mission comme l’avait été Amalfi. Jusque-là les personnes du «exe se montraient beaucoup trop libres, même à l’église, dans leur costume et leur maintien. Alphonse leur reprocha cette tenue scandaleuse , ce qui mécontenta beaucoup certaines dames de qualité. Sans s’effrayer de l’opposition, il revint le lendemain sur ce sujet avec plus de force encore : « Je n’ai voulu offenser personne, dit-il, mais je vous ai demandé à toutes de garder à l’église plus de réserve et de modestie. On y manque ici gravement, et non sans péril pour le prochain. » Puis, animé d’une sainte indignation, il ajouta : « Ce sont là des péchés graves, je vous le répète, des péchés qui crient vengeance et qui ne trouveront pas d’excuse au tribunal de Dieu. Encore une fois je ne veux offenser personne, je ne veux qu’une chose : travailler à voire sanctification pour la plus% grande gloire de Dieu et le salut des pauvres âmes que vous scandalisez. » Le sermon porta coup, car dès le lendemain, et toujours dans la suite , les dames édifièrent toute la ville par leur maintien grave et modeste.

Des inimitiés, qui faisaient le scandale et la désolation du public, régnaient depuis quelques années entre plusieurs familles de la noblesse. Après avoir réconcilié les ennemis, pour affermir leur bon propos, Alphonse établit dans l’église du Gesù une confrérie des nobles sous la direction d’un père de la compagnie. Les associés s’obligeaient à fréquenter les sacrements , à prendre une fois la semaine la discipline en commun, et à pratiquer des bonnes œuvres pour le soulagement des âmes du purgatoire. Cette confrérie fervente exista jusqu’à la suppression des jésuites.

« Le profit de la mission, dit M*r Pinto fut considérable, général, et permanent : considérable, parce qu’on y vit des conversions aussi nombreuses qu’étonnantes ; général, parce que toute la ville y participa, depuis les personnes de la plus haute noblesse jusqu’aux classes les plus infimes de la société; permanent, car pendant nombre d’années la plupart ont continué de vivre en bons chrétiens. Aujourd’hui même, après vingt-cinq ans, les fruits de cette mission persévèrent en beaucoup d’àmes. Pour moi, si j’ai quitté le monde, je suis redevable de ce bonheur aux lumières que Dieu me donna pendant cette mission. » Aussi disait-on commuuément qu’un des douze apôtres de Jésus-Christ n’aurait pas fait plus de bien à Salerne que n’en fit Alphonse.

Dieu le récompensa par une nouvelle épreuve. Un courrier, ar-

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