‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 147 sur 227 · I. Évêque de Tricarico · texte numérisé non relu

I. Évêque de Tricarico

rivant de Ciorani, lui apprit que le père Xavier Rossi, l’un de ses plus anciens compagnons, venait de mourir. Comme nous l’avons vu, sept ans auparavant don Xavier allait rendre le dernier soupir quand Alphonse lui envoya l’obédience de guérir. Xavier guérit pour s’enrichir de nouveaux mérites en traînant quelque temps encore une vie qui fut un vrai martyre. Malgré son zèle ardent pour le salut des Ames, il avait dû, presque aussitôt après son entrée en religion, renoncer à la vie apostolique à cause d’une toux violente et opiniâtre qui lui brisait la poitrine et déterminait de fréquents crachements de sang. Mais il se consacra tout entier à la maison de Ciorani, dont il fut l’architecte, l’entrepreneur et le soutien. Alphonse lui apprit, nous l’avons vu, à considérer Dieu comme son trésorier. Bien lui en prit, car ce trésorier lui versa des sommes suffisantes pour, bâtir,, outre l’église, un couvent qui pouvait contenir cinquante religieux et cent retraitants. Son secret pour se procurer des ressources, c’était de donner beaucoup aux pauvres et de compter sur la Providence divine avec une entière confiance. « Pour que l’aumône entre au couvent, disait-il, il faut qu’elle en sorte ». C’est la traduction du mot de l’Évangile : Date , et dabitur vobis.

Dieu lui avait mis au cœur un immense amour pour les pauvres. « Oh ! les pauvres ! les pauvres ! » répétait-il souvent avec le sentiment de tendresse d’un père pour ses enfants. Alphonse lui permettait de se livrer sans réserve aux inspirations de sa charité. Aussi secourait-il abondamment tous les indigents de Ciorani et des villages voisins. « Je lui demandai un jour, dit Tannoia, combien de familles à Ciorani ne recevaient pas de secours de notre maison : « Dix ou douze, » me répondit-il. Or Dieu lui rendait au centuple ce qu’il lui donnait dans la personne de ses membres souffrants.

Au début de la fondation, la maison de Ciorani n’avait qu’une lingerie très insuffisante, ce qui faisait beaucoup souffrir tout le monde. Le saint était désolé de cette pénurie, mais comment y remédier? « Si vous voulez me laisser faire à ma tète, lui dit un jour don Xavier, je ‘vous procurerai du linge. — Eh bien , je vous donne toute permission, » lui dit Alphonse. Xavier court à la lingerie, s’empare des quelques chemises quirestaient encore, et donne tout cela aux pauvres. Quelques jours après, sans qu’on se fût ouvert à qui que ce fût du dénûment dans lequel se trouvait la maison, on frappe à la porte : c’étaient des étrangers qui apportaient une grande quantité de linge et une grosse pièce de toile.

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Don Xavier devait un jour cinq cents ducats, et ne savait où les trouver. Il demandait à son céleste trésorier de le tirer d’affaire : arrive un jeune homme qui lui met une bourse dans la main et sen va. La bourse contenait la somme dont il avait besoin. Une autre fois se présente à la porte un pauvre pèlerin qui demandait un morceau de pain. Toujours compatissant, Xavier le fait entrer, lui parle du bon Dieu; puis, le voyant tout déguenillé, il l’habille à neuf de la tète aux pieds, et lui fait servir ensuite un bon dîner. Avant de partir, le pèlerin lui dit : « Voilà bien des années que je suis errant en ce monde, mais je n’ai trouvé personne, mon père, qui m’ait traité comme vous : voici pour vous remercier. » Et il lui glissa dans la main deux cents écus.

Qui le croirait? Ce religieux si compatissant, si plein de sollicitude envers tous ses frères, était dominé par un de ces tempéraments bilieux, irascibles, qui portent l’homme à des violences sans nom. Quand survenait un de ces accès de colère, il faisait de tels efforts pour se maîtriser qu’on le voyait trembler et blêmir. A bout de forces, incapable de résister plus longtemps, il courait à l’étable, se jetait aux pieds de l’àne et s’humiliait comme le dernier des misérables jusqu’au moment où il reprenait enfin possession de lui-même. Si, dans ces moments d’emportement, il lui était arrivé de prononcer un mot désagréable, il demandait aussitôt pardon à celui qu’il croyait avoir offensé.

Tel était l'homme généreux qui allait rejoindre au ciel les Sarnelli, les Vitus Curzius, les Sportelli. les Cafaro, morts comme lui en odeur de sainteté. Nous pouvons répéter après Tannoia : « Sa mémoire sera toujours en bénédiction dans la congrégation du Très- Saint-Rédempteur, dont il fut un des plus dignes enfants. »

En février 1759, Alphonse prêcha aux habitants de Noie une mission, qui fut sa dernière pendant cette période de son histoire. Quelques années auparavant, à la prière de l’évêque, Mgr Caracciolo, il avait complètement transformé le séminaire de Noie. Cet établissement, autrefois la gloire de la cité, en était devenu le déshonneur. Les laïques eux-mêmes déploraient les désordres des jeunes gens qui le fréquentaient. Ceux-ci se moquaient ouvertement du prédicateur et menaçaient de mort quiconque tenterait de réformer des abus qu’ils voulaient maintenir à tout prix. L’évêque, âgé de quatrevingts ans, ne se sentait pas le bras assez ferme pour triompher de ces jeunes révoltés. Il essaya de les prendre par la douceur, mais l’impunité ne fit qu’accroître leur audace. « Monseigneur, lui répétait souvent Alphonse, beaucoup d’évêques se damnent à cause de

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leur séminaire, et c’est ce qui vous arrivera si vous n’employez pas la rigueur pour réformer le vôtre1. » Épouvanté, l’évêque, qui connaissait son merveilleux empire sur les âmes, lui demanda de prêcher une retraite de conversion à ces jeunes indisciplinés.

Les débuts ne furent pas heureux. Les séminaristes affectèrent des airs d’indifférence et de mépris, riant des vérités les plus terribles, contrefaisant le ton et les gestes du prédicateur. Mais celui-ci usa contre eux de ses deux armes puissantes : la pénitence et la prière. Tout à coup, quand déjà les exercices touchaient à leur fin, sans qu’on pût dire pourquoi, une terreur subite s’empara de tous ces railleurs. Quatre des principaux meneurs prirent la fuite ; certains renoncèrent spontanément à une vocation pour laquelle ils n’étaient point faits; les autres manifestèrent les plus vifs sentiments de repentir. Le saint imposa un règlement de vie auquel tous durent s’assujettir : oraison en commun le matin, récitation du rosaire, visite au saint Sacrement et à la sainte Vierge, pratiques de mortification, retraite du mois. On vit bientôt la piété et la vertu, les lettres et les sciences, refleurir dans le séminaire, qui retrouva, par suite de ces conversions inespérées, sa première splendeur.

Aussi les missionnaires furent-ils accueillis à Noie avec enthousiasme. Avant d’ouvrir les exercices, le saint se présenta devant le vieil évêque pour recevoir sa bénédiction ; mais celui-ci le prévint : « Ce n'est pas à moi, lui dit-il en lui baisant la main, ce n’est pas à moi de vous bénir : c’est vous qui devez appeler sur moi les bénédictions de Dieu. » Dans cette mission comme dans les précédentes, malgré ses infirmités et ses fatigues, Alphonse se réserva le sermon du soir. Cependant à certains jours il se fit remplacer par un de ses compagnons afin de prêcher lui-même, dans un local particulier, aux nobles et aux militaires. L’impression fut profonde dans tous les rangs de la société. « La ville de Noie, dit le chanoine Crisci, doit beaucoup aux sueurs du père Alphonse. La grâce y opéra par son ministère des prodiges en grand nombre. Le peuple et surtout les gentilshommes restaient confondus de ce qu’ils entendaient et plus encore de ce qu’ils voyaient. Sa vie pauvre et mortifiée était pour tous, particulièrement pour la noblesse et le clergé, une pré-

1. Persuadé de la grande responsabilité des évêques relativement aux séminaires, Alphonse publia vers cette époque un opuscule intitulé ; Règlement pour les séminaires. Le chanoine Fontana, reviseur archiépiscopal, en a fait cet éloge : « Le pieux auteur, toujours attentif à procurer la gloire de Dieu, a parfaitement exposé dans ce travail tout ce qui est requis pour la bonne direction d'un séminaire. » Le saint envoya cet opuscule à tous les évêques.

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dication très efficace. Sa doctrine tout apostolique, simple et sans apprêt, pénétrait tous les cœurs. Personne ne pouvait le voir ou l’entendre sans devenir meilleur. »

Les conversions furent innombrables, et l’on peut dire que cette ville, qui comptait environ douze mille âmes, subit en quelques jours une véritable transformation. On vit les prostituées abandonner leur infâme métier, les jeunes gens cesser leurs fréquentations scandaleuses, nombre de jeunes filles se consacrer à Dieu par le vœu de virginité, les tavernes se vider, les églises se remplir, et les pécheurs les plus endurcis se réconcilier avec Dieu.

Une conversion, que tout le monde désirait mais que personne n’osait plus espérer, caractérisa surtout cette mission. Un vicaire général de Noie, promu depuis lors à l’épiscopat, raconta ce fait prodigieux au pape Pie VI dans une supplique où il demandait la canonisation d’Alphonse. « Il y avait, dit-il, à Noie un grand dignitaire de l’armée qui l’emportait sur tous les personnages de la cité par ses dérèglements plus encore que par sa naissance et son rang. Non content de vivre en concubinage, il se livrait avec une telle fureur à ses passions qu’on eût dit un animal immonde se vautrant dans la boue. On le croyait abandonné de Dieu et perdu sans ressource. Ni les exhortations des personnages les plus respectables, ni les supplications de l’évêque, ni la menace des châtiments de Dieu, n’avaient touché ce cœur flétri par le vice. C’était surtout en vue de tenter un suprême effort pour convertir cet homme dont nous désespérions tous, que l’évêque avait demandé la mission. Or un jour que le serviteur de Dieu prêchait aux nobles et aux militaires, ce gentilhomme se rendit à l’église par respect humain. Le sermon roula principalement sur la puissance et la protection de la vierge Marie. De cette voix inspirée « qui brise les cèdres et ébranle le désert », Alphonse tonna contre les âmes endurcies, et le pauvre pécheur ressentit une si vive impression de terreur qu’il ne put cacher son trouble et faillit s’évanouir. En même temps naquit dans son cœur une telle confiance dans la bonté de Dieu qu’il se mit à fondre en larmes. Transformé par ce coup de la grâce, il courut se confesser au père Alphonse et lui promit solennellement de renoncer à ses maudits plaisirs. De fait il chassa sa concubine, vécut dès lors de la vie la plus édifiante, et longtemps après s’endormit dans le Seigneur1. » Cette conversion inespérée remplit de joie toute la ville de Noie et prouva de plus en plus la grande sainteté d’Alphonse.

1. Supplique de l'évéque Charles Nicoderai, 1704, pour solliciter la béatification du saint.

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Dans la même lettre, à l’occasion d’un fait tout personnel, le même témoin signale l’esprit prophétique du serviteur de Dieu.

« A cette époque, dit-il, un de mes frères, très versé dans le droit, résidait à Rome en qualité d’agent de plusieurs évêques du royaume. On m’apprit tout à coup qu’il avait reçu les derniers sacrements et que d'heure en heure on attendait sa mort. Je fus tellement ému de cette triste nouvelle que je ne cessais de pleurer. « Séchez vos larmes, me dit un jour le serviteur de Dieu, la Providence vous épargnera la croix que vous redoutez. » La prédiction ne tarda pas à se vérifier. Quelques jours après, un courrier arrivant de Rome m’annonça, contre toute apparence, la complète guérison de mon frère. »>

Ainsi Alphonse passait comme Jésus au milieu du peuple, semant sur ses pas les prodiges et les merveilles. Avant de quitter Noie, il voulut revoir encore ses chers convertis du séminaire. Il les avait plusieurs fois évangélisés depuis la réforme opérée par lui dans cet établissement, mais il ne se lassait pas d’admirer en eux la puissance de la grâce divine. Ce n’étaient plus ces révoltés turbulents et grossiers d’autrefois, véritables émules de Giord&no Bruno, leur sinistre compatriote, mais des anges de Dieu reproduisant les vertus et la tendre piété de saint Paulin, l’illustre patron de leur cité. L’amour de Jésus et de Marie pénétrait tous les cœurs. « Quand le saint Sacrement était exposé sur l’autel, dit le prêtre Xavier Ruspoli, cet amour se traduisait par des larmes, quelquefois par des soupirs et des sanglots qu’on entendait du jardin. Au lieu de pousser ces jeunes gens & la mortification, les confesseurs devaient modérer une ardeur souvent excessive. Le serviteur de Dieu leur donna ses derniers avis : « Persévérez, leur dit-il, dans votre amour pour Jésus et Marie : ce sera pour vous tous le moyen d’éviter le péché, de vivre heureux, et de devenir tout à la fois saints et savants. Surtout fuyez comme la peste les occasions de péché, car ni Jésus ni Marie ne protègent les téméraires. » Et il bénit de tout son cœur ces enfants qu’il avait gagnés à Dieu.

Parmi eux se trouvait un pieux jeune homme arrivé au séminaire depuis quelques mois seulement. Il se croyait appelé à la vie religieuse, mais ses parents entravaient sa vocation. A la vue du saint missionnaire, il se sentit tellement attiré vers lui qu’il ne put résister au désir de demander ses conseils. Alphonse l’accueillit affectueusement et conféra longtemps avec lui. Que se passa-t-il dans cette rencontre entre l’âme du jeune séminariste et celle du saint vieillard? C’est le secret de Dieu; toutefois nous savons qu’à

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Tissuc de cette conférence le jeune homme prit la résolution formelle de quitter le monde en dépit de tous les obstacles. De fait, après de longues luttes, il entra dans Tordre des barnabites, s’éleva jusqu’aux vertus les plus héroïques, et mourut en odeur de sainteté. Jamais il n’oublia l’entretien qu’il avait eu à Noie avec le serviteur de Dieu, et il n’en parlait qu’avec le plus vif sentiment de gratitude. Ce jeune homme s’appelait Xavier Bianchi; c’est Fillustre religieux que l’Église a placé sur les autels le 22 janvier 1893.

La ville de Noie n’oublia pas non plus son grand missionnaire. Quarante ans après son passage on entendait encore, tous les jeudis vers sept heures du soir, les clochers sonner leurs joyeuses volées, puis un cierge s’allumait à Tune des fenêtres de chaque maison. Et si quelque étranger demandait la raison de cette cérémonie, on lui répondait qu’ Alphonse de Liguori l’avait instituée à la mission de 1759 pour remercier Jésus-Christ du grand don qu’il a fait de lui-mème aux hommes dans la sainte eucharistie.

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