Pratique de V amour envers Jésus-Christ> ch. Iw
LA CROISADE DU SALUT
formxtë à la volonté de Dieu explique fort bien que l’amour autrement compris n’est que du pharisaïsme.
Mais quel moyen prendre pour tourner les âmes vers Dieu? Le moyen nécessaire, c’est de leur faire connaître Dieu. Dieu n’est pas aimé parce qu’il n’est pas connu. On ne peut pas aimer ce qu’on ne connaît pas : si les saints au ciel sont pénétrés d’amour pour Dieu, c’est qu’ils le connaissent, et contemplent ses amabilités infinies. Persuadé dé cette vérité, Alphonse entreprit de faire voir à l’homme Dieu dès ici-bas et de nous révéler ses amabilités et ses perfections adorables, en nous remettant sous les yeux son image incréée, son portrait vivant, Jésus-Christ. C’est ce portrait de Jésus, touché et retouché sans cesse, qu’il nous présente dans ses Œuvres spirituelles comme l’aimant qui doit attirer tous les cœurs.
Il était d’autant plus nécessaire de peindre à nouveau l’aimable figure du Sauveur que Jansénius l’avait complètement déshonorée. Loin d’attirer les âmes à lui, le Dieu de Jansénius les épouvante par sa dureté et les révolte par ses injustices. S’il descend du ciel, c’est pour y conduire certains favoris qui ne méritent aucune récompense, car leurs actes vertueux sont accomplis sous l’empire d’une grâce à laquelle ils ne sont pas libres de résister. Le reste des hommes, il les jette impitoyablement dans l’enfer pour des péchés que, faute de grâce suffisante, ils n’ont pu éviter. On peut trembler devant un pareil Dieu, mais il est impossible de l’aimer. A cette sacrilège caricature Alphonse opposa, dans tout le relief de sa céleste beauté la très douce et très aimable figure du divin Sauveur.
Rien de plus émouvant que le livre de Noël , ou les méditations sur l’Enfant-Dieu. En le lisant, on croit voir le tendre et pieux Alphonse, agenouillé devant la crèche, contemplant amoureusement celui que chantent les anges, et nous racontant avec la simplicité de saint François d’ Assise ce qui se passe dans le cœur de Jésus. Tous les jours pendant deux mois, nous l’y retrouvons en extase devant une nouvelle merveille de l’amour divin. « Il est Dieu, dit-il» et il s’est fait homme pour notre salut; il est l’immense, il est linfini, et voyez comme il s’est fait petit, afin que le pauvre pécheur n’ait pas peur de l’approcher; roi du ciel et de la terre, il a pris la forme d’un esclave ; innocent, il s’est fait coupable; assez fort pour porter tous les mondes, il est devenu la faiblesse môme; infiniment heureux, il assume toutes les souffrances; infiniment riche, il se fait le dernier des pauvres. En un mot, il est le Très-Haut, et nul ne saurait sonder la profondeur des abaissements auxquels il a daigné descendre par amour pour nous. »
L’ART D’AIMER DIEU
Après avoir fail ressortir par ces éloquents contrastes les ineffables sacrifices de l’Enfant-Dieu, le saint, penché sur son berceau, ne cesse de découvrir, en le contemplant, de nouveaux motifs de l’ aimer. Il le voit dans ses pauvres langes, comme un prisonnier dans les fers couché sur la paille, comme il le sera bientôt sur la croix ; endormi, pendant que son cœur veille et prie pour nous. S'il pleure, c'est pour laver nos péchés par ses larmes; s'il est relégué dans une étable, c’est pour expier notre orgueil. Alphonse l’adore avec les bergers, lui offre ses présents avec les Mages, l’accompagne au désert avec Marie et Joseph, le suit dans ses pérégrinations en Égypte, et enfin le contemple à Nazareth, obéissant à Marie et maniant le rabot et la scie dans l’atelier du charpentier. Impossible de lire ces suaves méditations, dont nous ne faisons qu’indiquer les titres, sans répéter chaque jour avec l'auteur le cri de la sainte Église : « Qui donc n'aimerait un Dieu qui nous a tant aimés? »
De la crèche le saint nous conduit à la croix, pour nous peindre sous des couleurs toujours plus vives l'amour de Jésus. Le livre des Réflexions et Affections sur la Passion s’ouvre par ce mot de saint Augustin : « Seigneur, gravez vos plaies dans mon cœur, afin que j’y lise sans cesse vos douleurs et votre amour : vos douleurs, pour m’exciter à supporter pour vous toute douleur ; votre amour, pour m'apprendre & mépriser tout autre amour que l'amour de mon Jésus. » C'est là tout le dessein de l'auteur. Les Réflexions sur les souffrances de Jésus nous montrent combien il nous a aimés; les Affections brûlantes qui les suivent, combien nous devons l’aimer. Dans le second ouvrage, V Exposé des circonstances de la Passion , Alphonse suit Jésus pas à pas depuis son entrée triomphale à Jérusalem jusqu’à sa mort sur le Calvaire, nous dépeignant ses humiliations et ses tortures jusqu'au moment suprême. « Il est mort, s'écriet-il alors, il est mort, le Fils unique de Dieu, le Maître de l’univers ! U a versé son sang, il a donné sa vie pour ses ingrates créatures. Regarde, ô mon àme, ton Dieu crucifié par amour pour toi. Vois ses bras étendus pour t’embrasser, cette tète inclinée pour te donner le baiser de paix, ce côté percé pour t’ouvrir son cœur. Qu’en dis-tu? mérite-t-il d’ètre aimé, ce Dieu d'amour? L'entends-tu te crier du haut de sa croix : Mon enfant, cherche donc dans le monde entier quelqu’un qui t’aime plus que moi ! »
Avant de mourir, par un acte qui résume toutes les merveilles de sa miséricordieuse tendresse, Jésus a institué le sacrement de l’autel. Alphonse continue ses méditations au pied de cet autel où réside, comme le dit saint Bernard, l’amour des amours, amor
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amorum. Il nous montre la victime sainte s’offrant chaque jour en sacrifice pour nous appliquer les mérites de sa passion, l’ami fidèle demeurant jour et nuit au tabernacle, comme notre compagnon et notre soutien pendant notre pèlerinage sur cette terre, l’époux des Ames se donnant & nous dans la sainte communion pour nous transformer en lui par sa grâce en attendant la déification glorieuse qu’il nous prépare. Son cœur s’enflamme en méditant ces miracles du Dieu d’amour, et il s'écrie : « O Jésus, jamais je ne serai satisfait si je ne parviens à vous aimer plus qu’on n’aime un ami, un frère, un père, un époux; car où trouver un ami, un frère, un père, un époux, qui puisse rivaliser d’amour avec vous au très saint Sacrement de l’autel? » Le livre des Visites n’est du reste qu’une longue effusion d’amour aux pieds de Jésus- Hostie.
Dans une ravissante Neuvaine de méditations en l'honneur du Sacré-Cœur de Jésus , le saint met pour ainsi dire la dernière main au portrait qu’il a tracé de Notre-Seigneur. Il nous découvre la source même d’où jaillissent ces flots de divine tendresse. « Voilà, dit-il avec Jésus, voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes! C'est le cœur le plus aimable, à cause de ses sublimes vertus; le plus aimant : témoin son incompréhensible dévoùment pour l’homme; le plus désireux d’être aimé, car il nous poursuit sans cesse comme s’il ne pouvait se passer de notre amour; le plus méprisé des hommes, qui, en retour de tant de sacrifices, lui prodiguent chaque jour l’ingratitude et l’outrage; le plus souffrant, car plus on aime, plus on souffre de se voir repoussé et abandonné; le plus miséricordieux : non seulement il pardonne, mais il expie lui-même nos iniquités; le plus libéral :non content de donner tout ce qu’il a, il se donne lui-même; le plus reconnaissant : il paie au centuple le moindre de nos actes accomplis pour lui plaire ; le plus fidèle : jamais il n’a manqué ni & sa parole ni à ses promesses. En nous montrant son Cœur sacré, Jésus n’a-t-il pas le droit de nous dire : Aimez-moi de tout votre cœur. »
Tel est l’admirable portrait du Dieu très bon, traeé par saint Alphonse dans les méditations que nous avons citées. Ce portrait forme le plus saisissant contraste avec le Dieu malffdsant des jansénistes : aussi les écrivains de la secte ont-ils poursuivi de leurs sarcasmes les plus amers les ouvrages pieux de notre saint. Les Nouvelles ecclésiastiques , feuille janséniste du dix-huitième siècle, les qualifient « d’ineptes écrits inspirés par une dévotion idiote ». « Alphonse de Liguori, ajoute le pamphlétaire, a grandement con-
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tribué à populariser le culte fantastique, incohérent, pharisaïque, superstitieux, du cœur charnel de Jésus-Christ, culte rêvé par la visionnaire Alacoque1. » Ces hérétiques du reste n’exagéraient pas l’influence exercée par notre saint, surtout grâce à sa célèbre Neuvaine , car déjà en 1766, le premier propagateur de la dévotion au Sacré-Cœur en Allemagne2 s’appuie sur l’autorité du saint docteur pour la faire accepter. Depuis ce temps « les ineptes écrits » d’Alphonse font les délices des pieux fidèles; ses « dévotions idiotes » sont pratiquées en tous lieux; la fête du Sacré-Cœur se célèbre dans toute l’Église, et la « visionnaire Alacoque » a reçu les honneurs de la béatification. Quant aux Nouvelles ecclésiastiques, Rome les a stigmatisées par ses décrets, et Paris les a brûlées par la main du bourreau.
Toutefois si, pour inspirer aux hommes le vrai amour de Dieu, il faut leur dépeindre sa bonté, il n’est pas moins nécessaire de faire resplendir sa justice. « Dieu est infiniment juste comme il est infiniment bon : ne scindez pas Dieu, dit saint Basile, pour n’en considérer qu’une moitié 3. » La miséricorde de Dieu sans la justice ferait de Dieu le père débonnaire dont tous se moquent, et surtout ses enfants. Or ne pourrait-on pas soutenir qu’à force de réagir contre le Dieu sans entrailles des jansénistes, nous l’avons remplacé par le Dieu sans justice qu’on peut outrager impunément? Saint Alphonse, l’homme du juste milieu, rapporte cette parole de Dieu à sainte Brigitte : « Je suis miséricordieux, mais je suis juste : or les pécheurs ne veulent envisager que ma miséricorde4 ». Les pécheurs d’aujourd’hui ressemblent sous ce rapport aux pécheurs des siècles passés, mais ce qui caractérise notre époque, c’est qu’on laisse assez volontiers ces malheureux hypnotisés dormir dans leur funeste erreur. Qui leur parle de la justice de Dieu, de la colère de Dieu, de la mort prochaine, de l’épouvantable jugement de Dieu, de l’enfer éternel? Non seulement on prêche des carêmes entiers sans parler des vérités éternelles et sans exhorter & la pénitence les malheureux pécheurs; mais au milieu d’un monde impie et presque athée, on avance parfois du haut de la chaire que le péché mortel est une chose assez rare, que la grande majorité des chrétiens et même des païens se sauvent, et