‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 159 sur 227 · VUa di S • Alfonso , lib. u, cap · texte numérisé non relu

VUa di S • Alfonso , lib. u, cap

POÈTE ET MUSICIEN

temple et qui aime, dit saint Paul, non les êtres qu'il voit , mais les êtres qu'il ne voit pas1. Comment se figurer les choses invisibles autrement que par leur image visible, naturelle ou révélée?. Le saint, nous l'avons vu, sous l’empire de son amour, cherche partout son Dieu; l’imagination lui découvre partout la trace de ses infinies perfections, le ciel et la terre lui chantent comme à David sa gloire et ses bienfaits.

Quant à l’expression, il dispose à merveille de son instrument, il connaît toutes les délicatesses de sa langue, il a le sens de l’harmonie. Alphonse naquit la même année que Métastase, le poète le plus vanté, l’idole de son temps. Métastase chanta l’amour profane, mais d’une voix si douce, si moelleuse, si musicale, que ses strophes semblent distiller le miel, miel dont la saveur ravit et empoisonna ses contemporains pendant un demi-siècle. Notre saint, tout en condamnant cette poésie païenne, n’en reconnaissait pas moins le génie de l’auteur, et qu’il le voulût ou non, son style se façonnait sur le sien. Plus simple et plus populaire, sa phrase n’en aime pas moins la douceur et la limpidité du rythme métastasien. Quelques citations nous donneront une idée des poésies de saint Alphonse, bien qu’il soit impossible de rendre en français, et en prose, la grâce et la naïve simplicité de la strophe italienne.

Les Cantiques spirituels, composés séparément, forment cependant un ensemble parfaitement harmonisé qu’on pourrait appeler le poème de l’amour divin2. Un premier chant nous met sous les yeux une âme éprise de la divine beauté, V anima innamorata de lie bellezze di Dio.

Aimez, si vous le voulez, s’écrie-t-elle, un autre que Dieu. Pour moi, c’est Dieu seul que j’aime, Dieu seul, la vie de mon âme. O beauté infinie, si je ne t’aimais pas, qui donc pourrais-je aimer?

Où donc trouver beauté plus parfaite, plus digne d’amour? Il est si beau, mon bien-aimé, que les saints du ciel eux-mêmes n’ont qu'une faible idée de ses perfections.

O âmes insensées, vous vous laissez captiver par des beautés trompeuses, et vous vous étonnez que ces fausses amours ne donnent pas la paix au cœur !

1. Non conlemplantibus nobis quæ v identur, sed quæ non videntur.

2. Le R. P. Reuss, C.SS.R., a publié en 18% une édition très complète des Cantiques avec une traduction en vers laUns que le pape Léon XIII a honorée d'un bref très élogieux. La classification adoptée par l'auteur fait parfaitement ressortir l’unité des compositions. (Voir Car mina Sacra S. Alphonsi Mariæ de Ligorio , Rome, 18%. )

LA CROISADE DU SALUT

Ames éprises de Dieu, parlez : dites si je me trompe en vous appelant bienheureuses, dites quelle joie vous goûtez déjà sur cette terre.

Et bientôt, plus fortunées encore, vous arriverez au port et vous direz le ravissement qu’on éprouve quand le ciel s’ouvre, quand les voiles tombent et laissent voir Dieu dans tout l’éclat de sa beauté !

Aimer Dieu, c’est faire sa volonté. Cette vérité tant de fois préchée, le saint la chanta un jour de profonde douleur. La mort venait de lui enlever son directeur et son ami, le père Paul Cafaro. Inconsolable, il leva vers Dieu ses yeux pleins de larmes, et composa l’hymne à la volonté de Dieu : Quanto sia amabile la volontà di Dio .

Ton bon plaisir, non pas le mien! Je n’aime que toi, mon Dieu, je ne veux que ce que veut ta bonté. Oh! qu’aimable est la volonté de Dieu!

Ton amour est un amour jaloux, mais si tendre, mais si doux, mais si brûlant pour le cœur qui se donne tout à toi! Oh! qu’aimable est la volonté de Dieu !

De la croix tu fais un lit moelleux, tu fais aimer même le trépas. Plus de croix, plus de terreurs pour qui sait s’unir à toi. Oh ! qu’aimable est la volonté de Dieu !

Dans l’enfer si les damnés pouvaient s'unirà ta volonté sainte, l'abîme de douleurs deviendrait un lieu de délices. Oh ! qu’aimable est la volonté de Dieu !

Puissè-je finir mes jours, mon cœur uni à ton cœur. Mourir ainsi, ce n’est pas mourir : c’est commencer la vie qui ne finit pas. Oh ! qu'aimable est la volonté de Dieu !

Ce chant devint un des plus populaires de saint Alphonse. Un jour le bienheureux Gérard distribuait des vivres aux pauvres rassemblés à la porte du couvent de Caposele. Parmi eux se trouvait un mendiant aveugle qui jouait de la flûte d’une manière ravissante : « Jouez-nous un air à la gloire de Dieu, lui dit Gérard. — Et que voulez-vous que je joue? demanda l’aveugle. — Ton bon plaisir , et non pas le mien , s’écria le saint religieux, que le cantique de la volonté de Dieu passionnait toujours. L’aveugle commença, mais à peine les pauvres eurent-ils entonné le premier vers : Il tuo gusto e non il mio, que Gérard entra en extase. Que d’àmes brisées ont trouvé force et consolation en murmurant les paroles de ce chant tout céleste!

Le poète célèbre ensuite T union de l’àme avec son Dieu. Il emprunte au Cantique des cantiques ses sentiments les plus sublimes,

POÈTE ET MUSICIEN

et les développe en homme qui connaît par expérience les suavités du divin amour. Il connaissait aussi, nous le savons, les épreuves et les délaissements par lesquels le céleste époux fait passer les cœurs qui lui sont unis. Pour sa consolation et celle d’une de ses pénitentes qui subissait ce purgatoire, il mit en scène l’âme désolée, Vanima amante di Dio desolata . On reconnaîtra facilement à la première strophe l’homme qui vivait alors sur la montagne boisée d’Iliceto :

Forêt sombre et solitaire, j’aime tes sentiers ténébreux, tu es vraiment la compagne qui convient à ma douleur. Compatis donc à mes tourments : laisse-moi pleurer et gémir.

Je pleure, et mes larmes ne cesseront de couler jusqu’au jour où j'aurai trouvé mon bien-aimé. O Dieu, vie de mon âme, où donc es-tu? Dans quel désert as-tu fui, et pourquoi me laisser ainsi languir sans toi?

Le temps n’est plus, ô Dieu d’amour, où ton simple regard m’enivrait de joie. Hélas ! au calme a succédé la tempête. Je ne vois partout qu’épouvante et terreur, et dans mon triste abandon, personne qui puisse me consoler.

Viens donc à mon secours, ô bien-aimé : tu vois que jour et nuit je soupire après toi. Tu m’as blessée, mais tu peux me guérir; tu avais sans doute de justes raisons de me fuir, mais je n’ai point pourtant brisé les chaînes qui me lient au Dieu de mon cœur.

Dussè-je ne jamais obtenir mon pardon, sache que je t’appartiens et t’appartiendrai toujours. Et quand bien même tu me fuirais jusqu’aux extrémités du monde, fidèle toujours, j’y serai près de toi.

Ici-bas l’àme, même la plus attachée à Dieu, ne le possède qu’imparfaitement : aussi soupire-t-elle comme Paul après sa délivrance, comme Thérèse « elle se meurt de ne pouvoir mourir ». Alphonse a dépeint admirablement Vanima che sospira il paradiso.

Je me meurs, mon Jésus, du désir de te voir; je me meurs d’ennui sur cette terre. Être exilé loin de toi, mon bien-aimé, c’est un tourment que je ne puis plus supporter. Je ne sais plus que dire et redire : Paradis, paradis !

Tout ce que le monde* peut me donner n’est que cendre ou fumée, illusion passagère, scène de théâtre qui finira bientôt. Encore puis-je y perdre mon Dieu! Vous qui l’aimez, comprenez mon chagrin. Aussi, les yeux levés au ciel, ne fais-je que soupirer: Paradis, paradis!

En vain tu m’offres tes faveurs, ô monde, tu ne saurais me tromper.

LA CROISADE DU SALUT

Prodigue tes biens aux insensés qui les cherchent. Honneurs et plaisirs, n'attendez de moi que le mépris. Mon cœur brûle pour d'autres biens, mon cœur au ciel aspire : Paradis, paradis!

Belle patrie, où l’amour se donne en salaire à l'amour, où le grand roi se montre dans toute sa splendeur, quand donc me sera-t-il donné de te voir et de m'unir à mon Dieu? Jusque-là, ivre de joie et d'espoir, j'irai, répétant sans cesse : Quand m’ouvriras-tu tes portes : paradis, paradis !

Après avoir ainsi décrit les merveilles du saint amour, le poète passe aux deux objets de sa tendresse, Jésus et Marie. Vingt-cinq cantiques sont consacrés à leur exprimer, en strophes pleines d’harmonie, les sentiments dont son cœur est pénétré. Nous n'en citerons que deux, comme exemples. Le premier s’adresse A Gesù sacra menlato nel ciborio. Qu’on se représente Alphonse, déposant sur l’autel le bouquet de fleurs qu’il aimait à offrir au saint Sacrement, et puis adorant le Dieu caché.

O fleurs, que vous êtes heureuses! Près de mon Jésus vous restez nuit et jour, vous ne le quittez jamais, vous vous fanez et périssez près de lui sur cet autel. Que ne puis-je aussi longtemps que vous prolonger mon séjour dans ce saint lieu ! Que ne puis-je partager votre sort et terminer ma vie près de celui qui est la vie de mon àme!

Flambeaux, heureux flambeaux, qui brûlez en l’honneur de mon Dieu, je voudrais que mon cœur devînt un jour comme vous tout ardeur, tout lumière ; je voudrais me consumer comme vous dans les flammes du divin amour. Oh ! que je vous porte envie et que volontiers j’échangerais mon sort contre le vôtre !

O saint ciboire, plus heureux encore, vous renfermez en vous Jésus, mon bien-aimé. Qui donc est plus fortuné que vous, noble asile du grand roi? Si seulement un seul jour vous pouviez céder votre office à mon pauvre cœur! Dépositaire du feu sacré, il deviendrait tout feu et tout amour.

Mais quoi ! fleurs, flambeaux, ciboire, combien je suis plus heureux que vous quand mon Jésus, doux et tendre agneau, daigne descendre en moi ! Misérable ver de terre, je reçois dans la sainte hostie mon trésor et mon Dieu ! Et comment se fait-il que je ne brûle pas, que je ne meure point d’amour quand mon bien-aimé se donne tout à moi?

Quelle riche poésie, et comme le saint sait profiter de toutes les créatures pour s’élever jusqu’à Dieu ! Parmi les nombreux cantiques à la sainte Vierge, citons celui qui célèbre la Mère de miséricorde, A Maria madré di misericordia.

POÈTE ET MUSICIEN

De votre trône céleste, ô Marie, tournez vers nous, pauvres pécheurs, ne fût-ce qu’une seule fois, vos yeux compatissants, et si votre cœur n’est pas ému de pitié, détournez-les de nous pour toujours, nous y consentons.

Voyez combien nous avons été ingrats et coupables envers votre Fils. Voyez comme son cœur, pourtant si bon, se soulève d'indignation contre nous. Cependant, si vous voulez apaiser sa colère, une parole de vous suffit, et cette parole qui nous obtiendra le pardon, vous seule, ô Marie, pouvez la dire.

O tendre mère, si vous voulez nous sauver, dites que nous sommes vos enfants, et il aura pitié de nous. Il est vrai qu’après tant de péchés, nous ne sommes plus dignes d’être appelés vos enfants, mais vous n'en êtes pas moins notre mère.

Abritez-nous sous votre manteau : protégés par vous, nous serons sans crainte. Exaucez l'enfant qui vous invoque, sauvez celui qui vous aime et met en vous toute sa confiance.

Ces quelques extraits suffisent pour justifier les appréciations que nous avons citées au début de ce chapitre, Alphonse fut un poète dans toute la force du terme, et non pas un versificateur, suant sang et eau pour mettre en bouts rimés le Credo et le décalogue. L’indignation qu’éprouvait Juvénal en voyant les vices déshonorants de ses compatriotes le rendit poète : il les flétrit dans ses vers immortels. On peut dire aussi que le glacial et désespérant jansénisme contribua pour sa part à exciter la verve de notre poète. De plus, son horreur des chansons érotiques répandues dans le peuple, même des compositions de Métastase qui, disait-il, faisait plus de mal que Voltaire, excitait en lui Tardent désir de lutter contre ces scandales. Il se fit le poète de l’amour divin afin de réchauffer les cœurs glacés par Jansénius et corrompus par les chantres de l’amour profane. Aux rigoristes qui ne connaissaient que la crainte, il n’avait cessé dans ses ouvrages de prêcher la bonté de Dieu, la tendresse de l’Enfant de la crèche, la miséricorde du divin Crucifié, l’incompréhensible amour du Dieu de l’autel; dans ses cantiques spirituels sur Jésus et Marie, il met en scène ces mêmes vérités et les présente à l’imagination d’une manière si vive qu’elles remuent le cœur et en tirent des larmes. De même aux Ames sensuelles, amollies par les poésies voluptueuses du temps, il montre l’Ame enivrée du divin amour, il raconte ses joies et ses tristesses, il emprunte au Cantique des cantiques les plus belles images et les plus célestes sentiments pour allumer dans tous les cœurs le désir d’aimer celui qui seul mérite d’être aimé.

Et le caractère particulier, unique, pourrait-on dire, de ses poésies, c’est d’être vraiment lyriques et à la fois vraiment populaires, populaires par le style comme par le sentiment, au point d’être goûtées par les gens du peuple comme par les littérateurs. Afin d’être compris même des lazzaroni, il composa divers cantiques en dialecte napolitain, entre autres la scène de la naissance de Jésus à Bethléem qui commence par ces deux vers :

Quanno nascetle Ninno a Bettalemme Era nott' e pare va miezo juorno1.

Or ces morceaux écrits dans le langage du bas peuple sont précisément les plus originaux, les plus gracieux, les plus riches de sentiment, et, au dire des connaisseurs, les plus parfaits.

Les poésies de notre saint, populaires sans cesser d’être lyriques, ravissaient le cardinal Alimonda. « Alphonse, dit-il, compose des mélodies, des rythmes, des odes d’une simplicité remarquable. Et, chose admirable, ses chants sont répétés par une multitude de chrétiens : ils résonnent dans les temples; la voix rude des montagnards et des bergers les fait retentir sur les collines; que dis-je? ils pénètrent dans les châteaux des seigneurs, et les nobles dames qui nuit et jour chantaient les ariettes du poète impérial (Métastase) se plient à la douceur pieuse et pure des nouvelles poésies, inspirées par la muse divine et oubliée du Calvaire2. »

La musique et la poésie sont sœurs : elles sont nées d’un même père, l'amour, et concourent au même but, passionner l’âme pour l’objet aimé. La poésie échauffe le cœur, la musique l’enivre. Le grand ami de Dieu, David, est musicien en même temps que poète. Il compose ses psaumes à la gloire de son Dieu, mais ce n’est pas assez : il les chante et les fait chanter par un chœur de musiciens. « Chantez, dit-il, un cantique nouveau en l’honneur de Jéhovah. » L’Église, épouse du Christ, emprunte au Prophète-Roi ses sublimes cantiques et en compose à son tour pour exprimer son amour. Alphonse profita tout naturellement de son talent musical pour adapter à ses poésies les mélodies les plus capables d’élever les âmes et de les impressionner.

Dieu l’avait mis à même, dès son jeune âge, d’acquérir les connaissances artistiques qui devaient servir à son apostolat. Comme tous les gentilshommes de son temps, don Joseph de Liguori aimait la musique avec passion. Il voulut que son fils cultivât assi-

1. Quand naquit Jésus à Bethléem, il était nuit, et l’on se serait cra en plein midi.

Page 1