‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 23 sur 227 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

FIDÈLE A DIEU

Naples et l’institut nouveau. — Mécontentement de la « Propagande ». — • Alphonse est traité d’halluciné. — Le dominicain Fiorillo. — Alphonse cherche des collaborateurs. — Reproches amers de Gizzio et de Torni. — Décision de Fiorillo. — Opposition de Mathieu Ripa. — Lettre de Falcoia sur la vocation. — Alphonse se met sous la direction de Falcoia. — La croix dans l’hostie. — Retraite au clergé de Naples. — Mission dans l’église du Saint-Esprit. — La grande tentation. — Départ.

Selon ses prévisions, le pèlerin de Foggia fut accueilli très froidement à Naples par ses confrères de la Propagande. A la première assemblée de la congrégation, le chanoine Torni crut devoir, en sa qualité de supérieur, lui reprocher durement la neuvaine de la Vieille-Image, qu’il qualifia de désobéissance injustifiable. L’accusé aurait pu lui opposer le sentiment de Tévèque, ancien membre de la Propagande, et l’espèce de contrainte morale qui l’avait forcé de présumer la permission de ses supérieurs, mais il préféra garder le silence et subir devant ses collègues cette humiliation imméritée.

Au fond, cette conduite assez étrange s'explique par l'état des esprits. Ce projet d’un nouvel institut avait transpiré dans le public. On se racontait tout bas que la religieuse de Scala, la célèbre pénitente de l’évêque de Castellamare, prétendait avoir reçu des révélations à ce sujet, et que, dupé par cette visionnaire, Alphonse recrutait déjà la troupe dont il devait être le chef. Le monde religieux de Naples s’occupait de ces rumeurs. Les accusations de crédulité et de fanatisme volaient de bouche en bouche. On finit par répéter tout haut ce qui se disait dans le mystère, en sorte que les missionnaires de la Propagande apprirent bientôt qu’ils étaient menacés de perdre celui qu’ils regardaient comme leur meilleur sujet. De là leur mécontentement, leurs sarcasmes, leurs mordantes iro-

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nies contre le traître, le déserteur, l’ingrat, qui les abandonnait après avoir extorqué, disaient-ils, une de leurs plus belles chapellenies.

On comprend maintenant pourquoi le prédicateur de Foggia fut traité si sévèrement à son retour. Le chanoine Torni aimait Alphonse autant qu'il en était aimé, il appréciait mieux que personne ses talents et ses vertus; mais plus il l’aimait, moins il lui pardonnait la pensée de quitter la Propagande. Le chanoine Gizzio, recteur du séminaire, partageait toutes les idées de Torni, de façon que bientôt s’ouvrit de leur part une véritable campagne de violences contre le futur fondateur.

A toutes leurs attaques Alphonse se contentait de répondre qu’il n’avait pris aucune détermination et n’en prendrait aucune sans l’approbation de son directeur. Rien de plus raisonnable ni de plus chrétien, mais la passion ne raisonne pas. Gizzio l’accusa de prendre pour guide dans toute cette affaire, non les inspirations de l’Esprit-Saint, mais les hallucinations d’une visionnaire dont il était le jouet. « Vous vous trompez, répondit-il, je me règle sur l’Évangile, et non sur des visions comme vous le supposez. — D’ailleurs, reprit le chanoine, sur quoi fonder l’espoir de mener à bonne fin pareille entreprise? — Celui qui met sa confiance en Dieu, dit Alphonse, peut tout espérer de lui. » Poussé à bout, Gizzio le traita d’orgueilleux, d’entêté, d’insensé. A son exemple, des prêtres d’ailleurs recommandables l’accablaient d’invectives et de sarcasmes. « Hâtez-vous, lui criait-on en ricanant, d’enrichir l’Église de vos nouvelles fondations. » L’humble missionnaire baissait les yeux devant les railleurs, sans jamais proférer une parole qui sentit la plainte ou le reproche.

L’injure n’amenant aucun résultat, Gizzio fit appel à la conscience. Il avait pour directeur spirituel le dominicain Fiorillo, que toute la ville de Naples vantait à juste titre comme un religieux de grande prudence et de haute sainteté. Un jour donc que l’entêté chanoine discutait encore avec Alphonse au sujet du futur institut: « Le seul homme, lui dit-il, en qui je trouve assez de discernement pour traiter une affaire de cette gravité, c’est le père Fiorillo. Exposez-lui la question, et nous verrons si celui-là vous approuvera. » En vain notre saint objecta-t-il que, dirigé depuis son enfance par le père Pagano, il n’avait aucune raison de préférer à ses avis ceux d’un homme qu’il ne connaissait pas : Gizzio ne voulut rien entendre, Fiorillo seul méritait sa confiance. Ayant rapporté à son directeur cette singulière idée de Gizzio, Alphonse fut bien surpris,

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de voir que, loin de la blâmer, Pagano la fit sienne : « Le chanoine a raison, dit-il, allez trouver le père Fiorillo. S’il approuve l’œuvre, je l’approuve; s’il décide que Dieu ne la veut pas, je ne la veux pas non plus. » En parlant ainsi, l’oratorien voulait-il décliner une responsabilité qui devenait compromettante? Il vaut mieux penser que Dieu lui mit cette réponse sur les lèvres afin de déjouer les calculs du chanoine Gizzio.

Fiorillo connaissait Alphonse de réputation, mais jamais il n’avait eu l’occasion de le voir ni de l’entretenir. Or, quelques jours après, l’ayant rencontré au cours d’une visite, il entendit prononcer son nom , le considéra attentivement, puis lui dit à l’oreille d’un ton inspiré : « Dieu n’est pas content de vous : il vous veut tout à lui et attend de vous autre chose que ce que vous faites. » Cette observation plus qu’étrange, venant d’un religieux qui n’avait avec lui aucune relation, émut profondément Alphonse. « Fixez-moi le jour où je pourrai vous rencontrer chez vous, répondit-il à l’homme de Dieu ; j’ai précisément à vous parler d’une affaire très sérieuse, à laquelle vous venez, sans le savoir, de faire allusion. »

Au jour fixé, il exposa au père Fiorillo les révélations de la sœur Marie-Céleste et les raisons qui militaient pour ou contre le nouvel institut; puis il le pria de lui tracer, au nom de Dieu, sa ligne de conduite. « Dans un cas semblable, répondit le sage religieux, saint Louis Bertrand pria sainte Thérèse de lui donner six mois pour réfléchir : je vous en demande tout autant. — Si une demi-année ne vous suffit pas, dit Alphonse, prenez une année entière ; j’y consens volontiers. — Dès que j’aurai reconnu la volonté de Dieu, reprit Fiorillo, je vous ferai savoir ma décision. » Et il congédia son interlocuteur en ajoutant : « Demandez pour moi la lumière d’en haut. »

Cette lumière qui devait dissiper tous les doutes, Alphonse la sollicitait depuis un an par de continuelles prières et d’effrayantes mortifications. Les jeûnes, les veilles, les flagellations, avaient tellement épuisé son corps, raconte Mazzini, que sa mère tremblait pour sa vie. « Mon Alphonse va se tuer, me disait-elle, si vous ne parvenez à le modérer. » En même temps il se recommandait à toutes les âmes pieuses et surtout aux religieuses de Seal a. Celles-ci rivalisaient avec lui de ferveur et d’austérités. Oraisons prolongées, disciplines, cilices, chaînes de fer, rien ne coûtait à ces âmes héroïques. Dieu ne résista pas à de telles supplications.

Pour former son jugement sur la vocation d’Alphonse, le père Fiorillo avait demandé six mois. Huit jours s’étaient à peine écoulés depuis leur entrevue, qu’il le fit mander au couvent des dominicains.

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Après Tavoir embrassé tendrement, il lui dit : « Courage ï mon cher fils. L’œuvre que vous méditez est une œuvre divine. Jetez-vous entre les bras de Dieu et soyez comme une pierre qui roule de la montagne au sein de la vallée. De grandes persécutions vous attendent, mais ne craignez rien : Dieu vous aidera. » Immédiatement averti de la décision du pèreFiorillo, Pagano donna sa pleine approbation, et dès lors, appuyé sur le jugement de son directeur comme Sur un oracle divin, Alphonse résolut de marcher en avant et d’affronter toutes les contradictions.

Le jugement de Fiorillo ne pouvait devenir une arme contre Gizzio et Tomi sans être rendu publique. Or, pour ne pas compromettre son ordre ou son ministère, le dominicain ne permit pas au jeune missionnaire de le divulguer ni même de continuer ses visites au couvent. On peut juger par ce fait de l’animosité qui régnait à Naples contre les projets d’Alphonse ; mais depuis qu’il avait la certitude de faire la volonté de Dieu, l’opposition ne l’inquiétait plus. Il s’empressa de communiquer la bonne nouvelle à l’évêque de Castellamare, qui lui envoya des encouragements : « Continuez, mon cher fils, lui écrivait-il, de travailler pour la gloire de Dieu. Vous deviendrez le digne instrument de l’œuvre providentielle que vous confie le divin Maître, comme je vous l ai annoncé déjà, et comme je vous l’annonce ençore avec la même assurance que le père Fiorillo, bien que je ne puisse me prévaloir ni de sa haute intelligence, ni des lumières surnaturelles dont Dieu l’a favorisé1. »

En même temps, on lui mandait de Scala que l’ennemi de Dieu et des Ames emploierait tous les moyens pour ébranler sa constance, mais qu’avec l’aide de Dieu il renverserait tous les obstacles. « Celui qui a inspiré l’ouvrier, ajoutait-on , sera votre maître et votre garde. La Vierge Marie, notre Mère, récompensera l’amour que vous lui témoignez. Vous avez à remplir une mission sublime. Dieu vous donnera pour vous aider de dignes collaborateurs. Confiance donc, car plus vous serez animé de confiance, plus vous opérerez de merveilles. Dieu dans son éternel amour, vous a marqués de son signe, vous et vos compagnons. » Celle qui parlait ainsi avec la naïve simplicité d’une voyante, c était cette sœur Marie- Colombe dont il connaissait le jugement droit et la haute sainteté.

Dès lors, sûr de sa vocation, Alphonse ne pensa plus qu’au futur institut. Il continua de prêcher dans la chapelle des « Chinois » et de participer aux travaux de la Propagande, mais son âme était ailleurs.

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