‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 31 sur 227 · Lettre du 20 avril · texte numérisé non relu

Lettre du 20 avril

APOTRE ET FONDATEUR

sa résolution. A son instigation, la mère supérieure du couvent et d’autres sœurs attachées à Marie-Céleste essayèrent, mais en vain, de modifier ses dispositions. C’est alors qu’Alphonse lui écrivit une admirable lettre, dans laquelle il établit clairement le principe fondamental qui domine toute cette discussion, c’est-à-dire l’absolue nécessité de s’en rapporter, pour terminer les divisions, à l’autorité de Mgr Falcoia.

« Il est certain, lui dit-il, que les règles rédigées par vous ont besoin de mille explications en ce qui regarde les écoles, les missions, les maisons d’étude, les exercices divers, les emplois, et une foule d’autres points. Or, pour nous mettre d’accord, puisque nous ne pouvons nous entendre, il faut, après avoir exposé nos vues, accepter la décision d’un arbitre unique. Mais cet arbitre unique doit être un homme d’expérience, rompu aux affaires de communauté, aux missions et autres exercices spirituels, un homme intérieur, éclairé, capable de résoudre les difficultés qui peuvent surgir. Et quel est donc l’ordre religieux dont la règle ne soit pas due à la dépendance d’un directeur unique? Je n’avais un doute que pour la réforme des carmes. Mais j’ai trouvé plus tard que, malgré la sainteté des premiers réformateurs, malgré leur profonde entente des affaires, la réforme fut sur le point de crouler faute d’avoir été organisée par un seul chef. Il s’introduisit en effet une si grande diversité d’observance que sainte Thérèse craignit de voir échouer la réforme. Aussi le père Jérôme Gratien prit-il sur lui de rédiger les constitutions : ce sont celles que l’on trouve dans les chroniques de l’ordre, et qui furent partout observées. »

Après avoir montré la nécessité d’un arbitre unique pour arriver à l’union des esprits, Alphonse établit que cet arbitre n’est autre que Mgr Falcoia. « Dieu vous l’avait donné pour directeur, dit-il, au moment de vos révélations sur l’institut. A lui par conséquent et à lui seul il appartient de les contrôler et de les expliquer. C’est absolument le cas de sainte Thérèse. Par cela même que son confesseur la dirigeait au moment de ses révélations relatives à la réforme, il se trouva du même coup chargé de diriger l’œuvre de la réforme. Et à qui avions-nous recours avant l’arrivée de don Silvestre, sinon à Mgr Falcoia? D’ailleurs, c’est un vieillard expérimenté, éclairé, au courant des affaires du monde, et l’on trouverait peu d’hommes doués au même degré de toutes les qualités nécessaires pour nous diriger.

« Voilà pourquoi, sœur Céleste, j’obéirai uniquement à Mffr Falcoia, mon directeur et l’homme choisi par Dieu pour diriger notre œuvre.

LE SCHISME

Sachez-le une fois pour toutes, je suis entré dans l’institut, non pour en être le chef, mais uniquement pour obéir à Dieu, et j’espère n’en sortir jamais, quelques instances qu’on puisse me faire à cet égard. Je ne me guide pas en cela sur vos révélations, mais je suis la voie ordinaire et sûre de l’obéissance à mes directeurs. « Nous devons en cette vie, dit sainte Thérèse, nous mettre à l’aveugle entre les mains de nos supérieurs ou directeurs. » Pour ce motif, je me suis remis tout entier, vous le savez, entre les mains de Mgr Falcoia, et j’espère vivre et mourir sous la grande loi de l’obéissance. Quand même, par impossible, tous lés autres voudraient s’en rapporter à moi seul, je n’abandonnerais pas Mgr Falcoia. »

Voilà bien l’homme ancré solidement dans le port du salut. On lui dit que Dieu l’a choisi pour fonder un ordre nouveau : il accepte le fardeau, non point à cause des révélations, mais par obéissance à ses directeurs. Ses compagnons s’éloignent de lui, parce qu’au lieu de diriger, il se laisse diriger lui-même : il reste inébranlable dans ses résolutions. On lui fait entrevoir que s’il veut abandonner Falcoia on l’acceptera comme l’arbitre des controverses : il répond que si tous consentaient à s’en rapporter à lui seul, en ce cas même il n’abandonnerait pas son directeur, c’est-à-dire la voie de l’obéissance. »

La conclusion de cette lettre, dans laquelle l’àme d’Alphonse se montre à découvert, c’est que la sœur Marie-Céleste se trompe en refusant la direction de Falcoia. « Pourquoi quitter, dit-il, un saint, un homme éclairé, que Dieu lui-même vous a donné pour directeur, et qui vous a guidé durant tant d’années avec une sagesse dont vous ne sauriez trop remercier la Providence? Il vous a tenue dans l’humilité et l’abjection, mais ne fallait-il pas en agir ainsi pour dompter votre esprit hautain et rompre toute attache à votre propre jugement? Sœur Céleste, je ne vous parle ainsi que pour la gloire de Dieu et le bien de votre àme. Ne vous fâchez pas contre moi, et surtout ne vous ingéniez pas à trouver à tout ceci répliques sur répliques. Votre esprit, je le sais, vous en fournira en abondance, mais je me demande ce qu’elles vaudront au tribunal suprême. Croyez-moi, sœur Céleste, humiliez-vous devant Dieu, et il vous dispensera ses lumières. Obéissez à vos supérieurs, et vous ne vous égarerez pas. Si vous refusez de vous en rapporter à moi ou k Mfr Falcoia, prenez au moins conseil de personnes désintéressées; seulement prenez conseil avec l’intention bien arrêtée, non de vous faire donner raison, mais d’embrasser la vérité dès que vous la connaîtrez. Encore une fois, chère sœur Céleste, tout ce que je viens

APOTRE ET FONDATEUR

d’écrire, c’est l’affection que je vous porte en Jésus-Christ qui me l’a dicté. Si vous m’en savez mauvais gré, vous serez injuste à mon égard. Que Jésus et Marie nous donnent d’accomplir la seule volonté de Dieu ! »

Marie-Céleste n’en voulut nullement à Alphonse, mais elle ne crut pas pouvoir se rendre à ses désirs. Persuadée qu’en émettant des doutes sur des révélations jadis acceptées comme venant de Dieu, Falcoia compromettait gravement l’œuvre du Seigneur, et que, d’un autre côté, sa direction ne pouvait plus que lui troubler la conscience, elle resta inébranlable. Ce blâme que lui infligeait Alphonse, elle le considéra comme une épreuve ajoutée à toutes celles qui l’accablaient depuis longtemps. « Après avoir reçu cette lettre, dit-elle, délaissée de tous, malade de corps et vide d’esprit, je m’abandonnai complètement entre les mains de la Providence et j’attendis, sans autres lumières que celles de la foi, que Dieu me fit connaître ses desseins 1 ! »

Du reste, le dénouement de la crise approchait. L’irritation de Tosquez et de ses compagnons contre Falcoia croissait de jour en jour, ce qui rendait leur commerce intolérable pour Alphonse. « Qu’il est difficile de vivre avec don Vincent! écrivait-il à son directeur, que d’ennuis j’ai maintenant à supporter! Je remercie Dieu de me donner assez de force, au milieu de ces tempêtes, pour résister à la tentation et ne pas perdre courage. C’est donc là ma récompense, après que je me suis aliéné tout le monde, parents, amis, archevêque, pour obéir à Dieu! 0 mon père, ne m’abandonnez pas, car sans votre assistance, je ne sais ce que je deviendrai. »

En désespoir de cause, Falcoia fit une dernière tentative, mais sans aucun succès, pour ramener à lui Tosquez, l’àme de l’opposition, de sorte que le saint vieillard, se voyant l’occasion d’un dissentiment irréductible, écrivait au fondateur : « Si je pouvais sans manquer au devoir abandonner la direction de cette œuvre, je le ferais à l’instant même et de tout cœur, mais il ne me semble pas que ce soit la volonté de Dieu. »

Pendant ce temps, les compagnons de Tosquez, Donato et Mandarini avaient quitté Scala sous prétexte de travaux évangéliques dans les environs de Tramonti, mais en réalité pour chercher un nouveau domicile. Ils espéraient attirer à eux les anciens collègues de Donato, et fonder soit à Tramonti soit à Teano une nouvelle

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