‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 32 sur 227 · Autobiographie de la sœur · texte numérisé non relu

Autobiographie de la sœur

LE SCHISME

société basée sur leurs idées. Devinant leur intention, Alphonse écrivit à Mandarini de presser son retour à Scala, où sa présence était nécessaire. 11 en reçut cette réponse navrante : « Je reviendrai à Scala uniquement pour remplir certains devoirs et mettre ordre à mes affaires. Nos collègues de Téano, avec qui nous sommes en rapport, sont décidés à s’unir à nous. Don Silvestre sera également des nôtres, et se chargera de pourvoir aux frais de notre nouvel établissement. Si vous voulez nous accompagner, ce que nous vous demandons tous avec instance, nous serons au comble de nos vœux. Notre désir le plus ardent, c’est de ne jamais nous séparer de vous, mais de vivre unis tous ensemble dans la paix de Jésus-Christ. Si vous en disposez autrement, vous nous causerez à tous un profond chagrin, mais j’espère que Notre-Seigneur et sa sainte Mère ne le permettront pas. »

C’est le Vendredi-Saint, au pied de la croix du Sauveur, qu’Alphonse reçut cette désolante déclaration. On se figure les réflexions du pauvre abandonné. Ses meilleurs amis, ceux qui avaient tout quitté pour le suivre, le laissaient seul sur son rocher de Scala. Déjà il entendait les ricanements de ses ennemis de Naples lorsqu’ils apprendraient sa ruine. Ce fut un moment d’inexprimable angoisse, qu’il n’oublia jamais. Dans sa vieillesse, il avouait au père Corsauo, son confesseur, qu’il avait éprouvé deux grandes tentations dans sa vie; la première, quand, au moment de quitter Naples, il se vit durant trois heures aux prises avec son père ; et la seconde, cinq mois après, au moment du cruel abandon. Sans le vœu fait entre les mains de Falcoia de rester fidèle à sa vocation même si tous le délaissaient, l’institut était anéanti.

Informé par Alphonse du fatal événement, l’évêque de Castellamare ne parut nullement s’en inquiéter : « Laissons faire Dieu, mon cher ami, répondit-il, et laissons aussi les hommes faire ce qu’il leur plaît. Toute plantation qui n’a pas Dieu pour auteur sera déracinée. Soumettons-nous, c’est notre devoir et aussi notre intérêt spirituel. Non pas que je perde de vue notre entreprise, puisqu’il a plu au Seigneur de m’y mêler; mais nous devons, vous et moi, et vous plus encore que moi, nous reposer dans le sein de la Providence, qui ne perdra de vue ni son œuvre, ni ses coopérateurs. D’ailleurs vous gagnez plus que vous ne perdez à cette séparation : d’abord en vous établissant solidement dans l’obéissance; ensuite, vos collègues disparaissant, disparaissent de grands obstacles au progrès de l’œuvre ; enfin, sans ce départ volontaire de vos compagnons, il eût fallu les renvoyer, et, devant Dieu comme devant les

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hommes, mieux vaut subir l’abandon que de l'infliger aux autres. »

Falcoia était un de ces caractères déterminés qui ne reculent ni devant les hommes ni devant les événements. En terminant , il invitait Alphonse à se rendre près de lui pour délibérer sur les affaires de l’institut. Alphonse n’eut garde de manquer au rendez-vous, heureux d’aller chercher un peu de réconfort dans les bras de celui qu’il aimait comme un père. Mais à peine eut-il exprimé sa peine et sa crainte au sujet du schisme que l’intrépide vieillard l’interrompit : « Vultis et vos abire? s’écria-t-il. Voulez-vous, vous aussi, abandonner l’institut? Dieu n’a besoin ni de vous ni d’aucun autre. Si c’est sa volonté d’établir cette œuvre, il saura susciter d’autres ouvriers. — Mon père, répondit Alphonse avec une profonde humilité, je suis persuadé que Dieu n’a besoin ni de moi ni de mon œuvre. Je crois cependant qu’il m’ordonne de la poursuivre, et bien que je sois seul, je m’efforcerai cependant d’arriver au but. » C’était le mot qu’attendait l’évêque de Castellamare. Les yeux pleins de larmes, il serra dans ses bras son héroïque pénitent : « Mettez votre confiance en Dieu, mon cher fils, lui dit-il, et Dieu vous bénira. » Après de longs entretiens avec levêque sur l’avenir de l’institut, Alphonse, fortifié et encouragé, retourna dans sa solitude de Scala.

Quelques jours après, se jouait au monastère du Saint-Sauveur l’épilogue de ce triste drame de la séparation.

Les religieuses du Saint-Sauveur avaient été trop mêlées à toutes ces agitations pour n’en pas ressentir le contre-coup. Les unes, attachées à Marie-Céleste, ne voyaient dans le schisme que la suite naturelle de la direction imprimée à l’institut, tandis que les autres, unies de cœur et d’àme à leur directeur, considéraient la sœur comme la principale cause de la catastrophe. On l’accusait de subir stupidement l’influence de l’orgueilleux et fanatique Tosquez, de préférer ses rêves de visionnaire aux règles de l’Église, et surtout d’avoir fomenté l’esprit de révolte en refusant de soumettre sa conscience à la direction de M^ Falcoia. Avec son intelligence supérieure, Marie-Céleste n’avait pas de peine à trouver des raisons pour légitimer sa conduite. Non contente de se défendre, elle défendait aussi Tosquez contre les accusations, d’ailleurs exagérées, de ses adversaires. Le « pieux gentilhomme », comme elle l’appelait, ne méritait pas tous ces reproches. La charité faisait un devoir aux sœurs de ne pas incriminer les intentions dont, après tout, Dieu seul est juge. La reconnaissance, ajoutait-elle, leur prescrivait aussi de ne pas s’acharner contre l’insigne bienfaiteur qui avait obtenu de l’évêque l’approbation de leur règle. Et puis, n’était-il

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pas imprudent de ménager si peu un homme très puissant dans le monde et même à la cour?

Cette résistance irrita les supérieurs, qui trouvèrent bon, pour l’amener à résipiscence ou du moins lui ôter toute influence, de la confiner dans sa cellule et d’interdire tout rapport avec elle. Bien que très souffrante de corps, Marie-Céleste accepta cette nouvelle épreuve avec la plus grande soumission. Dans une lettre écrite à son confesseur le 20 avril, elle lui expliqué les motifs de conscience qui l’ont déterminée à poser les actes que l’on incrimine aujourd’hui, puis elle ajoute : « Je proteste maintenant devant Dieu et devant les hommes que je ne m’occupe ni de l’institut, ni des règles, ni des frères, ni des sœurs. Je renonce pour me guider à toute lumière surnaturelle et même aux lumières de mon propre esprit; je renonce à mon propre jugement pour ne me conduire que par la lumière de la foi. Je renonce à moi-même pour m’attacher à Jésus, le seul bien de mon àme. J’ai eu tort de penser qu’en parlant de moi comme d’une illusionnée, M** Falcoia compromettait l’œuvre de Dieu, comme si Dieu pouvait souffrir de mon déshonneur. Veuillez lui dire, ainsi qu’à toute la communauté, qu’on me fera plaisir en publiant partout mes imperfections et mes fautes, afin que je puisse réparer ainsi, par mon humiliation, tout l’honneur que j’ai enlevé à mon Dieu. » On voit par cette déclaration que si la servante de Dieu a pu commettre une erreur de jugement, certainement elle a toujours été de bonne foi.

Cependant la paix ne se rétablissait pas à l’intérieur de la communauté. Pour mettre fin à cette tourmente, Falcoia, qui n’admettait pas les demi-moyens, décida qu’il fallait frapper un grand coup. Par son ordre ou du moins par ses conseils, la mère supérieure fit savoir à la sœur qu’elle serait exclue du couvent si elle refusait de souscrire à l’une des trois conditions suivantes : la première, de cesser toute correspondance avec Tosquez; la seconde, de signer de sa main les règles élaborées par M*1 Falcoia; la troisième enfin, de s’engager par vœu à lui confier comme auparavant la direction de sa conscience. » Sur les deux premiers points Marie-Céleste ne fit aucune observation, mais elle ne crut pas pouvoir accepter le troisième. Un de ses frères, de la compagnie de Jésus, homme de doctrine et d’expérience, étant venu lui faire visite dans ces tristes circonstances, elle lui ouvrit son cœur et lui exposa ses scrupules. Il lui répondit que, non seulement elle n’était pas tenue de faire le vœu qu’on exigeait d’elle, mais que, vu ses longues souffrances intérieures, elle ne pouvait sans imprudence

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aliéner sa liberté. Ainsi disposée, la pauvre sœur comparut devant le chapitre, assemblé pour la juger. Quand la supérieure, au nom de toutes les vocales, l’eut sommée de souscrire, sous peine d’exclusion, aux trois conditions posées , elle répondit, sur le premier point « qu’elle n’avait aucune raison d’écrire au « pieux gentilhomme » et promettait volontiers de n’entretenir aucune relation avec lui; sur le second, qu’elle acceptait de tout cœur la règle de sa communauté. Comme la dernière et la plus infime des religieuses, elle n’avait ni à se mêler de la règle ni à la signer de sa plume, mais elle ferait néanmoins tout ce qu’on voudrait. Quant au troisième, c’est-à-dire au vœu proposé, elle refusait formellement de prendre cet engagement, parce que de graves motifs de conscience l’empêchaient et l’empêcheraient toujours de se lier par un pareil vœu L » Là-dessus, la supérieure, au nom du chapitre, déclara la sœur Marie-Céleste exclue de la communauté, et le lendemain, 25 mai, après avoir embrassé la supérieure et les religieuses, qui toutes fondaient en larmes, elle dit adieu à ce monastère de Scala, où depuis huit ans Dieu avait mêlé pour elle les grandes joies aux grandes souffrances.

Alphonse était absent lors de ces tristes débats. Au retour de ses courses apostoliques, il ne trouva plus au monastère cette àme privilégiée, qu’il avait pu croire un moment dans l’illusion mais à laquelle il porta toujours le plus vif intérêt. On peut conjecturer que, présent à Scala, il eût donné le sage conseil de ne pas exiger de la sœur un vœu que repoussait sa volonté, exigence qui parait contraire à la prudence aussi bien qu’à la justice. Toutefois les événements qui suivirent ces séparations prouvent que Dieu permit ces erreurs de jugement pour épurer par la tribulation des âmes dévouées à sa gloire et les appliquer ensuite aux œuvres de sçt grâce. Tous ces roseaux brisés deviennent, sous sa main, des arbres chargés de fruits excellents. Mandarini et Donato fondent la congrégation du Saint-Sacrement2, qui, pendant plus d’un siècle, donna d’excellents missionnaires au royaume de Naples. La destinée de la sœur Marie-Céleste Crostarosa fut plus extraordinaire encore. En sortant de Scala, elle se rendit, à la demande de l’évêque, dans un monastère de Nocera qui avait grand besoin de réforme. Sous son gouvernement aussi ferme que maternel, les vertus religieuses

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