‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 34 sur 227 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

RENAISSANCE

Alphonse devient la fable de ses ennemis. — Le cardinal Pignatelli prend sa défense. — Il lui ordonne de continuer son œuvre. — Trois nouveaux compagnons : Sportelli, Samedi, Mazzini. — Mission deRavello. — Doit-on quelquefois changer de directeur? — Les hésitations de don Joseph Cerchia. — Mandarini demande en vain sa réintégration dans Tinstitnt. — La « Casa d’Anastasio -. — L’ordre du jour. — Sainteté des compagnons d’Alphonse. — La grotte de Scala. — Missions dans les villages. — Revirement de l’opinion.

On se figure difficilement l’état du solitaire de Scala après la tempête qui venait d’emporter ses compagnons. 11 avait beau interroger tous lés points du ciel : nulle consolation pour son &me, nul secours pour son œuvre. A Scala, l’évêque ne savait plus que penser d’une fondation traversée par tant d’épreuves, les religieuses vivaient dans le trouble et l’agitation, le peuple se scandalisait de toutes ces luttes. A Naples, on tournait en ridicule Alphonse et sa congrégation. Ses adversaires publiaient partout qu'il s’était laissé prendre comme un enfant aux rêves d’une visionnaire, et cela pour fonder un ordre nouveau, comme s’il en manquait dans l’Église. C’était un orgueilleux, disait-on, qui toujours avait méprisé les conseils des hommes les plus sages et les plus expérimentés. Du haut de la chaire, les prédicateurs le citaient en exemple pour montrer jusqu’où peuvent descendre les Ames favorisées de Dieu quand elles s’appuient sur leur propre sens. On ajoutait que du reste son œuvre était ruinée : le pape avait défendu, sous peine de suspense, aux deux évêques de Scala et de Castellam^re de s’en occuper à l’avenir ; lui-même devait, par ordre supérieur, quitter Scala. Sans faire injure à ses anciens collègues de la Propagande, qui naguère le rejetaient de leur sein comme un lé-

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preux, on peut penser qu’ils n’étaient pas tout à fait étrangers à ces fausses rumeurs.

Un seul homme prit la défense d’Alphonse : ce fut le cardinal Pignatelli. Quand les adversaires lui apprirent avec une joie mal dissimulée l’ échec du jeune fondateur, il répondit qu’il fallait le plaindre mais non le condamner. « Je ne vois rien de répréhensible, ajouta-t-il, dans les débuts de cette œuvre, et Dieu n’a pas dit son dernier mot. » Afin de se rendre bien compte de l’état des choses, il chargea le chanoine Torni d’inviter Alphonse à se rendre au palais archiépiscopal. Alphonse obéit, mais ce voyage à Naples figure sans contredit au nombre de ses grandes mortifications, car il ne se faisait aucune illusion sur l’accueil qui l’attendait. Ses ennemis l’accablèrent de railleries et d’insultes; ses parents et amis, Gizzio, Ripa et plusieurs autres, refusèrent de le recevoir. 11 souffrit ces injures avec patience ; mais qu’allait décider le cardinal? Inquiet de cette insurrection générale contre l’institut, n’allait-il pas lui commander de l’abandonner? Ce n’est pas sans crainte que le saint se présenta, en compagnie du chanoine Torni, devant le vieil archevêque.

Contrairement à son attente, celui-ci le reçut avec une extrême bienveillance. Entrant aussitôt en matière, il lui fit raconter toute l’histoire de la séparation, non sans montrer à chaque détail combien il compatissait aux souffrances qu’Alphonse avait dû endurer pendant ces cinq mois. Mais quel parti prendre aujourd’hui, vu les circonstances? Le chanoine émit l’opinion qu’il fallait renoncer à l’entreprise. « Si Dieu voulait cette œuvre, dit-il à son ami, il ne vous ôterait pas les moyens de l’établir. Du reste, vous ferez plus de bien à Naples que partout ailleurs. » La tentation était grande, mais Alphonse se souvint de son vœu. « Je suis convaincu, répondit-il, que le démon a machiné lui-même les troubles de Scala, mais il ne sera pas dit que je me tiendrai pour vaincu parce qu’il plaît à l’enfer de traverser mes plans. Si mes premiers compagnons m’ont quitté, d’autres viendront les remplacer. En tout cas, resterais-je seul sur la brèche, je n’hésiterais pas à me sacrifier pour sauver les âmes abandonnées dans les campagnes et les hameaux du royaume. » Cette réponse héroïque remplit d’admiration le cardinal. « Il ne convient pas, dit-il au chanoine, qu’on abandonne Scala pour le moment. Recourons à Dieu, qui nous fera connaître sa volonté. Et vous, mon fils, ajouta-t-il en se tournant vers Alphonse, continuez votre œuvre. Confiez-vous en Dieu et n’ayez aucun souci des hommes : le ciel vous aidera. » 11 l’engagea

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de plus à ne pas réintégrer dans l'institut, en cas qu’ils lui en fissent la demande, les compagnons qui l’avaient abandonné.

Ces sentiments du cardinal, bientôt connus de tout Naples, décontenancèrent les railleurs. Ils n’en continuèrent pas moins leur concert de calomnies et d’outrages, mais avec moins d’espoir d’abattre leur adversaire. Alphonse reprit le chemin de Scala avec plus de confiance, confiance qui ne fut pas trompée, car Dieu vint immédiatement à son secours en lui adressant trois postulants d’excellente trempe pour remplacer les trois qui l’avaient délaissé. Le premier, César Sportelli, est déjà connu de nos lecteurs. Disciple chéri de Falcoia, intime ami d’Alphonse, il n’attendait que le moment de se débarrasser à Naples de ses nombreuses affaires pour s’agréger à l’institut. Quand sonna l’heure de la délivrance si impatiemment désirée, l’édifice paraissait s’écrouler et toute la ville poursuivait de ses quolibets l’architecte infortuné. Mais le généreux Sportelli n'en accourut pas moins à Scala pour se mettre sous la direction du saint fondateur. Celui-ci le reçut à bras ouverts et le chargea de faire l'école aux enfants, tout en se préparant au sacerdoce. Le distingué mais très humble avocat de Naples se trouva trop honoré de passer plusieurs années au milieu des petits enfants. Après Sportelli, se présenta un jeune prêtre de Cajazzo, nommé Xavier Rossi. Attiré par les vertus d’Alphonse, il désirait vivement entrer immédiatement dans la congrégation, mais, pour des raisons que nous aurons bientôt à faire connaître, il dut ajourner sa résolution. Le troisième postulant, don Janvier Sarnelli, fut accueilli comme un renfort providentiel que Dieu envoyait juste à point pour appuyer l’institut ébranlé.

Don Janvier Sarnelli, fils aîné du baron de Ciorani, naquit à Naples en 1702. Compatriote d’Alphonse, de noble naissance comme lui, il passa sa jeunesse dans l’innocence et la piété. Après avoir étudié la jurisprudence, il renonça au monde pour entrer dans les ordres sacrés. C’est au collège des « Chinois », où il se préparait au sacerdoce par une vie d’étude et de prière, qu’il se lia d’amitié avec le saint fondateur. Devenu prêtre en 1732, brûlant d’un saint zèle pour la conversion des pécheurs, il se fit, comme Alphonse, missionnaire de la Propagande, quelque temps avant le départ de son ami pour Scala.

Depuis lors, tout en se jetant à corps perdu dans les travaux apostoliques, Sarnelli se sentait entraîné comme irrésistiblement vers celui qu’il regardait déjà comme le père de son Ame. Travailler pour sauver les âmes les plus abandonnées lui paraissait une

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vocation sublime. 11 s’en ouvrit au père Manulius, ce supérieur des jésuites qu’Alphonse avait aussi consulté avant son départ. Le pieux et prudent religieux lui conseilla de consulter l’évêque de Castellamare. « Allez à Scala, lui dit Falcoia, et voyez par vous-même si la vie qu’on y mène vous convient. » Quelques jours après, Sarnelli se jetait aux pieds d’Alphonse et lui annonçait son dessein d’entrer dans l'institut.

Alphonse fut au comble de la joie. Les deux amis vécurent ensemble quelques semaines, heureux de se retrouver unis de cœur et d’àme. Sarnelli se montra enchanté de la petite communauté, de la ferveur, de la charité, de l’esprit de mortification qu’on y voyait régner partout et toujours. Cette vie de prière et d’étude lui convenait à merveille. Et puis courir après les brebis perdues sur ces montagnes, n’était-ce pas le rôle que Dieu préparait à sa dévorante activité? Sa vocation lui parut certaine, et n’eût été sa résolution de ne pas s’engager avant d’avoir obtenu l’agrément de son directeur, il serait resté dans cette chère solitude.

Alphonse lui proposa de l’accompagner, avant de retourner à Naples, à la mission de Ravello, petite ville assise sur une colline en face de Scala. Pietro Romano les aiderait, tout en remplissant son ministère auprès des religieuses. Sportelli s’occuperait des enfants et s’initierait ainsi aux travaux apostoliques. Sarnelli accepta de grand cœur. Ainsi, quelques mois seulement après la défection de ses compagnons, quand partout on ricanait sur sa mésaventure, Alphonse évangélisait avec succès, à quelques minutes de Scala, une population relativement importante. Dieu voulait montrer une fois de plus que « l’homme obéissant remporte des victoires. »

Cette mission terminée, Sarnelli reprit la route de Naples pour conférer une dernière fois avec son confesseur sur son entrée dans la congrégation. Il trouva la ville plus exaspérée que jamais contre Alphonse et son œuvre. On venait d’y apprendre l’expulsion de la sœur Marie-Céleste, et l’on faisait toutes sortes de commentaires sur cet événement. « On dit ici, écrivait Sarnelli le 2 juillet, que l’institut, appuyé sur la révélation d’une visionnaire fanatique, est en ruines; que, si vous ne renoncez pas à l’entreprise, vous resterez seul sur les rochers de Scala; et que, si l’évêque vous tolère encore, ce n’est pas comme membre de l’institut, mais parce que vous vous appelez Alphonse de Liguori. On ne craint pas d’affirmer que la Propagande m’a intimé l’ordre de quitter la mission de Ravello, et de m’en retourner à Naples. C’est un vrai bienfait de Dieu que j’aie dû rentrer ici, car je pourrai détruire les préven-

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tions de nos amis et désarmer la malveillance de nos adversaires. Dieu ! quel tapage vont-ils faire quand ils connaîtront ma résolution, mais peu m’importent leurs vaines clameurs !. »

Sarnelli ne se contenta pas de rompre des lances en faveur d’Alphonse. Avant son départ de Scala, il avait composé une lettre apologétique pour réfuter les sottes accusations qui pleuvaient contre l’institut , et il en fit distribuer de nombreux exemplaires. « Faites-en copier de nouveaux, écrivait-il à Alphonse, cette apologie nous sera très utile. » Il lui apprenait en même temps que le père Manulius le croyait fait pour l'institut, mais désirait recourir encore à Dieu avant de donner sa réponse définitive.

Les raisons qui faisaient hésiter le sage religieux ne manquaient pas d’une certaine gravité. Tout d’abord, dans ces premiers temps, l’institut s’occupait des petites écoles. « Or, dit Sarnelli lui-même à don Alphonse, ce genre d’occupation ne me sourit guère. La vie de missionnaire me parait -plus propre à sauver beaucoup d’âmes, d’autant plus que dans les missions on enseigne la doctrine chrétienne et l’on forme au service de Dieu des multitudes d’enfants. Avec mon activité naturelle, passer ma vie au milieu de trente ou quarante écoliers me paraîtrait aussi dur que la mort. » Une seconde difficulté provenait des œuvres que Sarnelli dirigeait à Naples, tant pour préserver les jeunes filles exposées à perdre leur innocence que pour ramener à la vertu celles qui avaient fait naufrage. 11 rassemblait même les matériaux d’un ouvrage capital qu’il voulait publier contre la prostitution qui désolait alors la ville de Naples. Fallait-il donc abandonner ces projets et plusieurs autres qui intéressaient au plus haut point la religion et le salut des âmes? « Toutefois, disait Sarnelli, je me jette entre les bras de la Providence et de celui qui doit gouverner mon âme au nom de Dieu. »

Le père Manulius donna sa réponse le ik juillet. « Les raisons pour et contre mûrement examinées, dit-il, j’ai la certitude que votre vocation vient de Dieu. Et parce que cette vocation est de souveraine importance, le démon, j’en suis sûr, vous suscitera bien des obstacles. Mais soyez ferme , et marchez à l’autel pour vous offrir en sacrifice comme si vous entendiez la voix de Dieu qui vous appelle. » Sarnelli n’était pas homme à reculer. Ayant mis en sûreté les jeunes filles qu’il avait recueillies et terminé toutes ses affaires, il s’adjoignit vers la fin d’août à la communauté de Scala. Déjà en

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