‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 38 sur 227 · Leltredu 4 août · texte numérisé non relu

Leltredu 4 août

2. L’exemplaire conservé dans nos archives parait être de la main de Vitus Curzius. 11 se termine par cette note approbative de Falcoia : Cosi va bene .

RENAISSANCE

gonie de Notre- Seigneur sur la croix, le grand silence gardé depuis la méditation du soir jusqu’après celle du matin, les heures d’étude et les heures de récréation. Du reste, cet ordre du jour, sauf de légères modifications, n’était que la reproduction de la règle écrite par Marie-Céleste pour les religieuses du Saint-Sauveur.

Fidèles à cette règle, à laquelle s’ajoutèrent les veilles et les mortifications les plus crucifiantes, les missionnaires de Scala s’élevèrent rapidement aux plus hautes vertus. Sportelli et Samelli devinrent alors les deux hommes de Dieu que l’Église, nous l’espérons, placera un jour sur les autels. Yitus Curzius ne fit guère de progrès dans l’art culinaire; mais, toujours soutenu par Alphonse, il arriva par degrés, conformément à son rêve symbolique, au sommet de la perfection. Quand ses compagnons travaillaient au dehors, le bon frère formait souvent à lui seul toute la communauté. N’importe, à l’heure des exercices communs, il sonnait la cloche à toute volée, ce qui édifiait grandement les habitants de Scala. Son bonheur était de vivre seul aux pieds de Dieu, mais cet amour de l’oraison ne l’empêchait pas de remplir avec activité ses multiples emplois. Le fier gentilhomme d’autrefois, humble aujourd’hui comme un petit enfant, unissait à la charge de cuisinier celle de boulanger. Un jour ayant oublié de mettre du levain dans sa farine, il tira naturellement du four des pains durs comme le plomb, qu’aucune mâchoire ne réussit à broyer. Vitus indigné contre lui-même d’une pareille maladresse : « Tu as gâté le pain de la communauté, se dit-il, eh bien, tu le mangeras ! » Il se réserva donc toute cette malencontreuse fournée, et tous les jours il pilait dans un mortier, pour sa part de nourriture, un morceau de ce pain que les chiens auraient refusé. Il en eut pour tout un mois. Aussi Dieu combla-t-il de ses dons ce modèle du plus parfait détachement. Au rapport d’Alphonse, qui ne dédaigna pas d’écrire la Vie du bon frère, l’Esprit-Saint le remplissait d’une telle ferveur dans l’oraison que souvent on le voyait suffoqué par ses larmes : « Quand je lui donnais la sainte communion, ajoute-t-il, je devais attendre pour approcher de ses lèvres la sainte hostie qu’il se remit un peu de son émotion, et à peine avait-il reçu Notre-Seigneur qu’il éclatait en gémissements et en sanglots. »

Ainsi parle Alphonse du frère Vitus Curzius. Ce qu’il omet de faire remarquer, c’est l’irrésistible impulsion qu’il donnait lui-mème par sa vie toute céleste à ses heureux compagnons. A cette époque et comme pour le récompenser de sa constance au seiu des tribulations, Dieu l’embrasa de l’amour le plus ardent. Non loin de la

APOTHE ET FONDATEUR.

maison d’Anastasio se trouvait une grotte solitaire où il se retirait pour se livrer sans distraction à l’étude et à la prière. Là, sur cette belle colline de Scala, au milieu des rochers et des montagnes, en face de la mer dont un pli de terrain lui découvrait l'immensité, son âme s'élevait, ivre de joie, vers le Dieu qui remplissait son cœur, et lui parlait de son amour, de sa congrégation, des pauvres âmes abandonnées. Il suppliait Marie, de l'aider à propager partout le règne de Jésus. Puis, afin de ressembler parfaitement au divin Maître, il flagellait son corps et se livrait aux mortifications les plus effrayantes.

C’est une tradition constante parmi les habitants de Scala que la Vierge Marie lui apparut dans cette grotte, dès lors célèbre, et l'aida de ses conseils relativement à la congrégation, tradition confirmée par une parole que le saint prononça dans sa vieillesse. « L’année qui précéda sa mort, raconte le père J. -B. Costanzo, témoin au procès de canonisation, je lui demandai, après l’avoir confessé, s'il n’éprouvait pas le désir de voir la sainte Vierge au moment de la mort et de se sentir soutenu par elle à l’heure dernière. — Comment la sainte Vierge, me répondit-il, accorderait-elle une pareille faveur à un misérable comme moi? — La sainte Vierge, répliquai-je, a daigné faire visite à grand nombre de ses serviteurs : pourquoi n’apparaltrait-elle pas à celui qui a tant travaillé pour sa gloire? À cette pensée le visage du saint s'illumina : Écoutez-moi bien, me dit-il ; lorsque j’étais jeune encore, je me suis souvent entretenu avec la Mère de Dieu ; elle m'a donné beaucoup de conseils concernant les affaires de la congrégation. — Et que vous a dit cette bonne Mère? demandai-je. — Beaucoup de choses, dit-il, et de bien belles choses. — J’insistai, mais il refusa d’en dire davantage K »

Jamais Alphonse n'oublia cette grotte bénie, ce cellier mystique, selon l’heureuse expression de Tannoia, où son âme s’enivra du divin amour et puisa cet esprit de pénitence qui caractérisa sa vie entière. Aussi quand il retournait à Scala, jamais il ne manquait de revoir ce lieu si plein de doux souvenirs. « 0 ma grotte, ma grotte chérie, s'écriait-il avec transport, que ne puis-je vivre sous ton abri comme dans ces heureux jours trop tôt écoulés ! »

On voit par les lettres de Falcoia, datées de cette époque, que le prudent directeur n'avait autre chose à faire qu’à modérer l’ardeur de notre saint. Tous les jours Alphonse inventait de nouveaux

1. Déposition du P. Jean-Baptiste de Costanzo, Summarium, p. 287, jj 28.

RENAISSANCE

moyens de crucifier sa chair, mais il ne pratiquait aucune de ses mortifications sans l'assentiment de celui dont il voulait dépendre comme de Dieu lui-même. Il le consultait pour les moindres détails ; témoin cette réponse de Falcoia du 31 juillet 1733 : « Par ces grandes chaleurs on doit procéder avec mesure. 11 faut cependant que votre lit soit fait de manière à pouvoir dormir. Dans le repas mieux vaut user quelque peu des fruits donnés à chacun, que de vous eu priver totalement. Il est bon de se modérer dans le boire et d'endurer la soif, mais non pas jusqu'à prendre pour règle de ne boire qu'une fois à la fin du repas. Je ne veux pas non plus que vous armiez votre discipline de pointes aiguës. Je vous bénis, mais non pas ces immoderatezze que vous délaisserez par esprit d’obéissance. »» Et le pénitent, persuadé que F obéissance vaut mieux que le sacrifice , se soumettait avec la docilité d’un enfant.

Avec le mois de septembre s’ouvrait la période des missions. Accompagné de Sarnelli et de deux prêtres auxiliaires, Alphonse se rendit d'abord à Raito, petit village maritime du diocèse de Cava. Leurs travaux furent couronnés d’un plein succès. « Béni soit Dieu! avec le secours de sa sainte grâce, écrivait Falcoia, la mission de Raito a produit des fruits excellents. » De Raito, Alphonse se rendit à Benincasa, où la moisson ne fut pas moins abondante. Ces deux premiers succès dissipèrent les préventions de l’évêque d’Amalfi, qui avait, on ne sait pour quelle cause, interdit aux nouveaux missionnaires l’entrée de son diocèse. Non seulement il leur en ouvrit les portes, mais il les supplia d’évangéliser cette année-là même plusieurs villages de la côte. Sur ses instances, ils passèrent les mois de novembre et de décembre dans les trois villages de Saint- Lazare, de Campola et de Vommerano. Partout ils furent reçus par les populations comme des anges de Dieu, et partout ils opérèrent dans les âmes une transformation si profonde que ces braves campagnards, après la mission, ne se reconnaissaient plus.

On s’étonnera peut-être de voir quatre missionnaires prêcher dix ou quinze jours dans des villages de quelques centaines d’habitants, mais il faut se rappeler que les hommes de Dieu devaient poursuivre pour ainsi dire l'une après l’autre ces pauvres âmes éparpillées sur les montagnes, instruire les petits enfants, apprendre aux adultes les vérités nécessaires au salut, combattre les passions et les vices, et passer de longues heures à entendre les confessions générales de presque tous les pénitents. Ajoutez que partout on rencontrait des prêtres vivant au sein de leurs familles et n'exerçant aucun ministère paroissial. Quand ils se trouvaient en nombre

APOTRE ET FONDATEUR

suffisant, un des missionnaires leur prêchait les saints exercices, dont ils n’avaient pas moins besoin que les fidèles. De plus, notre saint ne se contentait pas de remettre les âmes dans la voie du salut, mais il les exerçait à la vie de piété en les habituant à la prière, à l’oraison mentale, à la visite au saint Sacrement; pratiques qui, se perpétuant après la mission, assuraient, avec la fréquentation des sacrements, la persévérance de tous ces convertis.

On ne saurait imaginer la révolution que l’heureux succès de ces premiers travaux apostoliques produisit dans les diocèses de Cava et d’Amalfi, et même à Naples, où l’on comprit enfin le but particulier de l’institut. Dans un séjour qu’ Alphonse fit à la capitale au commencement de 1734-, non seulement il n’entendit plus les plaintes et les accusations accoutumées, mais déjà beaucoup de prêtres et de personnages éminents, désabusés par l’éloquente apologie de Sarnelli et plus encore par les résultats inattendus de ces premières missions, exaltaient le nom de l’héroïque fondateur. Plusieurs jeunes gens sollicitèrent leur admission dans la congrégation. Évidemment aux jours d’orage allaient succéder des jours de calme, et tout faisait espérer que Dieu bénirait l’entreprise de son zélé serviteur. Encouragé par ce revirement de l’opinion, Alphonse accepta une seconde fondation, qu’un de ses admirateurs, l’évêque de Cajazzo, réclamait depuis longtemps.

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