Lettre du 26 août
2. Histoire de saint Anselme, par Ragey, tome II, p. 197, cité par Capecelatro.
LA * VILLA DES ESCLAVES »
œuvre une partie de sa fortune, et qui sait, dit-il en souriant, si je ne m’y consacrerai pas moi- même?
Plus tard, quand Alphonse se rendit à la Villa des Esclaves pour examiner la situation, Xavier appuya de toutes ses forces les propositions de Tévèque. Quant aux frais d’établissement, il était trop heureux, disait-il, de prendre à sa charge l’aménagement de l’église et du couvent. Le saint écoutait sans mot dire les discours enflammés du jeune prêtre. Fixant alors sur lui un regard plein de tendresse : « Don Xavier, dit-il de sa voix douce et grave, j’admire votre sollicitude pour la nouvelle fondation, mais ce que Dieu vous demande avant votre argent, c’est vous-même. Donnez-vous d’abord à la congrégation, vous travaillerez ensuite à la fondation. » Xavier devint pensif et resta muet, car s’il avait songé jadis à la vie religieuse, il ne se sentait pas actuellement le courage de briser les liens qui l’attachaient à sa famille.
Cependant la grâce travaillait son âme; le lendemain, quand Alphonse eut revêtu les ornements sacrés pour célébrer le saint sacrifice, Xavier s’avança pour le servir à l’autel. C’est là que Dieu l'attendait. « En voyant, raconte-t-il lui-même, avec quelle ferveur il récitait les prières de la messe et s’acquittait des saintes cérémonies, je crus avoir devant moi, non plus un homme, mais un séraphin du ciel, et je me sentis absolument décidé à le suivre. » A peine de retour à la sacristie, il se jeta, tout en larmes, aux pieds du saint fondateur et le supplia de l’admettre au nombre de ses enfants, ce qui lui fut immédiatement accordé.
C’est ainsi que Xavier Rossi, poussé comme miraculeusement dans la congrégation, s’unit à Sportelli et Samelli pour remplacer auprès d’Alphonse les trois compagnons qui l’avaient abandonné. Toutefois, afin d’éprouver la constance de ce novice improvisé, le saint le laissa jusqu’à l’automne dans sa famille. Il devait, dans Tentre-temps, traiter avec les administrateurs de l’église 1 de l’ermitage et des conditions matérielles de la fondation.
Tout en se montrant très partisans de l’œuvre, les dits administrateurs voulaient imposer aux missionnaires des charges fort onéreuses sans leur fournir aucun moyen d’existence. Or, dans un pays où les missions se donnent aux frais des prédicateurs, ceux-ci doivent vivre de l’autel, comme dit saint Paul, ou mourir de faim. Malgré toute son éloquence, le jeune Rossi ne parvint pas à faire
1. Les particuliers, communes ou confréries, qui avaient fondé ou doté une église, possédaient certains privilèges ou droits de patronage sur cette inéme église.
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comprendre ce raisonnement aux autorités de la Villa des Esclaves. Comptant sur la Providence et sur l’évèque Vigilante, Alphonse en eût passé par toutes leurs exigences, sans les justes réclamations de Falcoia. « L’évêque est un bon père et la Providence une bonne mère, observa ce dernier, mais il ne faut ni tenter Dieu ni peser trop sur les épaules du pieux prélat. Les conditions qu’on vous impose sont iniques, et vous ne devez pas les subir. Avec toute la bonne volonté du monde, vous ne pourrez acquitter les charges auxquelles on vous astreint, et, malgré toute sa bienveillance, l'évêque se trouvera dans l'impossibilité de pourvoir à votre subsistance. Croyez-moi, pesez bien les clauses du traité. » Falcoia insistait d’autant plus sur ce point qu’il n’était nullement impressionné par la crainte de voir échouer la fondation. Il avait le pressentiment qu’elle s’écroulerait bien vite. « Je n’attache pas grande importance, écrivait-il, à cette Villa des Esclaves. L’affaire n’aura d’autre résultat que de procurer beaucoup de soucis à M*r Vigilante et d’embellir sa couronne. » Parole prophétique, comme on le verra bientôt.
Cependant Alphonse plaida si bien la cause de la congrégation que les administrateurs de Villa finirent par accepter ses propositions. Dans une réunion générale du 4 août 1733, le président donna lecture d’un traité qui fut voté à l’unanimité. Nous en reproduisons le texte pour donner à nos lecteurs une idée des transactions religieuses de cette époque.
« Vu le désir manifesté par notre évêque de céder l’église de l’Annonciation, dont nous avons le patronat et l’administration, aux prêtres de la congrégation du Saint-Sauveur, qui, d’après les règles de leur institut, s’emploient au moyen des missions et autres exercices spirituels à diriger les fidèles dans la voie du salut;
« Attendu qu’il est nécessaire de fournir aux prêtres susdits, outre les frais du culte et de leur entretien, une habitation où ils puissent vivre en commun;
« Attendu que l’évêque devra leur assigner des revenus au moyen de titres ecclésiastiques jusqu’au jour où il plaira à la Providence de les pourvoir du nécessaire;
« Nous décrétons :
« 1° Toutes les messes fondées dans la susdite église seront désormais célébrées par les pères du Saint-Sauveur. Ils auront de plus la jouissance des quatre chapellenies y annexées.
« 2° Lesdits pères auront l’usage entièrement libre de cette église pour y exercer les fonctions de leur ministère, ainsi que
LA c VILLA DES ESCLAVES ».
l’usage du mobilier dont les prêtres séculiers se servaient jusqu’ici. Et afin de couper court à toute revendication, à eux seuls incombera désormais l’administration de l’église et de la sacristie.
« 3° D’après nos conventions avec l’évêque, la maison contiguë à l’église sera livrée aux pères pour qu’ils en jouissent à perpétuité. Les frais d’appropriation et d’agrandissement resteront à leur charge, sans qu’ils puissent, en cas d’abandon volontaire de la fondation ou de suppression de leur congrégation, exiger aucune indemnité pour les améliorations intervenues. »
Le traité allouait encore aux pères un léger subside en raison des services rendus à l’église, et onze ducats au maître d’école.
Les difficultés ainsi aplanies, Alphonse se rendit à Cajazzo à la fin de janvier 1734. L’évêque désirait inaugurer le ministère des religieux du Saint-Sauveur dans son diocèse par un renouvellement de la mission prêchée dix-huit mois auparavant par le saint fondateur. Les fidèles accoururent de nouveau à la céthédrale pour l’entendre, car son nom était resté dans toutes les mémoires. Durant plusieurs semaines, il dut passer, ainsi que ses collaborateurs, des journées entières au saint tribunal de la pénitence. Emportés par l’ébranlement général de la population, les plus pervers finirent par se réconcilier avec Dieu.
Au milieu de février, sur les instances de l’évêque, Alphonse et Sarnelli se rendirent à Dragoni, petit bourg de quinze cents habitants, où l’ignorance et l’immoralité régnaient en souveraines. Avec cinq prêtres auxiliaires, ils firent pour ainsi dire le siège de chaque âme. La mission dura quinze jours. Tous les habitants jusqu’au dernier, non contents d’assister aux instructions, firent une confession générale de toute leur vie. On vit les ennemis les plus implacables se réconcilier, les pécheurs les plus licencieux renoncer à leurs habitudes, le peuple tout entier se livrer aux pratiques de piété qui devaient assurer sa persévérance dans la vertu. Il était évident par ce double exemple de Cajazzo et de Dragoni que les missionnaires évangéliseraient avec le même succès les villes et les villages du diocèse, ce qui remplit Alphonse d’une grande joie, et le décida à commencer sans retard les travaux de la nouvelle fondation.
Au commencement de mars, il établit sa résidence à Villa. Laissant à Scala, sous l’autorité de Pietro Romano, Sarnelli, Sportelli et Vitus Curzius, il se contenta de prendre avec lui le novice Rossi et un frère laïque. Pendant qu’on préparait les matériaux de la bâtisse, il s’occupa sans délai de l’édifice spirituel qu’il était venu
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construire. « Dès lors, raconte un témoin oculaire, l’église de Villa devint pour tous le foyer de l'amour divin. Le matin, nous faisions en commun l’oraison mentale , et le soir la visite au saint Sacrement. Le jeudi, don Alphonse, après avoir exposé Notre-Seigneur à l’adoration des fidèles, nous parlait de son immense amour pour les âmes, et le samedi, il nous entretenait des gloires de Marie. Le dimanche, il ne suffisait pas à la besogne. Dès le matin, les paysans accouraient de trois ou quatre milles pour assister aux réunions des diverses confréries, où la plupart puisèrent les sentiments de ferveur qui les animent encore aujourd’hui. Dans le courant de la journée, un sermon suivi du chemin de la croix rassemblait tout le peuple. Puis venait l’instruction aux enfants et la distribution des aumônes aux pauvres. » A toutes ces œuvres s’ajouta bientôt la confrérie du Rosaire, qu’Alphonse institua canoniquement et dont il fit une arche de salut pour toute la population.
Pendant ce temps, Rossi s’improvisait architecte et présidait aux travaux de construction. L’ermitage, composé de trois salles au rezde-chausséeetdequatrechambresàl’étage,étaitinsuffisantpourloger une communauté. 11 fallait de plus bâtir un quartier pour les novices et des cellules pour les retraitants. La besogne, bien qu’assez considérable, s’acheva promptement, grâce aux généreux concours des habitants de Villa. Artisans et laboureurs, bourgeois et gentilshommes prêtèrent à l’en vi leurs bras aux ouvriers. Les femmes mêmes accoururent sur le chantier pour transporter les matériaux. A voir la joie et la ferveur qui animaient tout ce peuple, on se serait cru au moyen âge. Alphonse donnait l’exemple à tous par son infatigable activité. On le suppliait d’abandonner aux autres un travail qui n’était pas fait pour lui, mais il répondait en souriant : « Vous ne voulez donc pas que j’aie comme vous tous ma part de mérite. »
Un fait miraculeux, dont tout le peuple fut témoin, accrut encore la vénération qu’inspirait l’humble, et zélé missionnaire. Une des ouvrières volontaires, Anne Perella, passait un jour chargée de matériaux près d’un mur en construction, quand tout à coup un énorme moellon s’en détacha et lui tomba lourdement sur la tête. La pauvre femme s’affaissa sur le sol comme foudroyée. Un cri d’effroi s'échappa de toutes les poitrines, pendant qu’Alphonse, se jetant à genoux, suppliait Marie d’arrêter les suites du fatal accident. La sainte Vierge exauça sa prière. Anne Perella se releva aussitôt, souriant à tous ceux qui s’empressaient autour d’elle. On la croyait morte ou mourante : elle n’avait aucun mal et ne ressentait pas la moindre douleur.
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Grâce à cette légion de travailleurs, la maison fut bientôt en état de recevoir ses hôtes. L’installation n’était pas brillante, mais Alphonse, comme sainte Thérèse sa patronne, ne demandait, pour commencer la fondation, « qu’une maisonnette et une cloche. » Aux fenêtres, des feuilles de papier huilé remplaçaient les vitres absentes. La nudité des murailles et la pauvreté du mobilier eussent fait honneur à saint François d’Assise. Quant au régime, on s’en fera facilement une idée si l’on considère que le produit des quatre chapellenies octroyées aux pères leur rapportait à chacun un carlin par jour, c’est-à-dire quarante-deux centimes de notre monnaie. Du reste, le prêtre Camardelli, alors commensal d’Alphonse, nous a détaillé le menu deses.repas. « Ils consistaient, dit-il, le plus ordinairement en un simple potage, et encore le mangeait-il à genoux, une grosse pierre suspendue au cou. Les jours de grande fête, il y ajoutait un peu de viande donnée en aumône par la famille Rossi. Tous les soirs on nous servait une espèce de panade, que le saint trouvait trop agréable au goût, puisqu’il l’assaisonnait d’herbes amères. Jamais il ne buvait de vin. Non content de la discipline prise en commun plusieurs fois la semaine, il se la donnait tous les jours dans sa cellule, dont les murs étaient rougis de son sang. Il se chargait tellement de cilices qu’il ne pouvait faire un pas sans éprouver de vives douleurs. Pendant ses quelques heures de sommeil, il n’avait pour lit qu’une paillasse dure comme la planche et pour oreiller qu’une pierre. Se considérant comme le dernier de tous, il nous baisait les pieds avant et après les repas. Jamais il ne se servait de rasoir, mais il se contentait de se couper la barbe avec des ciseaux. Sa soutane, faite de pièces nombreuses et mal ajustées, n’avait plus aucune forme. Jamais il ne voyageait à cheval, mais il allait toujours à pied ou montait un âne. Des malveillants trouvaient cette monture peu convenable, mais il répondait qu’un àne était encore trop bon pour lui L »
« Dans cette communauté naissante, ajoute le même témoin, on observait un silence presque continuel. Le soir vers six heures, Alphonse et les siens se réunissaient pour s’entretenir des vérités éternelles, de l’amour de Dieu, des exemples des saints et du zèle avec lequel on doit travailler au salut des Ames. Après les repas, la récréation n’était encore qu’un long dialogue sur des sujets spirituels. Chacun racontait les traits édifiants qu’il avait lus pendant le jour dans la vie des saints. Conversant sans cesse avec Dieu,