‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 47 sur 227 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE RÉGALISME A NAPLES.

Mandarini repentant. — Tosquez et le pape Clément XII. — Fusion proposée. — Refus d’Alphonse. — Fiorillo et l’approbation royale. — Le marquis de Montallegre. — Esquisse de la règle. — Conquête de Naples par les Espagnols. — Charles III et le Régalisme. — Bernard Tanucci. — L’historien Giannone. — Déception du marquis Montallegre.

Pendant qu’Alphonse gémissait sur l'inconstance des Napolitains et les difficultés presque insurmontables du recrutement, un personnage, bien connu de nos lecteurs, s’offrit à résoudre le problème qui le tourmentait. Il lui présenlait en bloc un certain nombre de missionnaires déjà éprouvés, plusieurs maisons convenablement rentées, et de plus faisait miroiter à ses yeux cette approbation pontificale dont on avait absolument besoin pour échapper aux exigences du droit canonique et faciliter l’ordination des sujets. Ce personnage aux mains pleines de promesses n’était autre que son ancien compagnon Mandarini, de plus en plus repentant de son schisme, et plus que jamais désireux de rattacher à l’institut d’Alphonse son essai de congrégation. II était fortement appuyé par le dominicain Fiorillo, qui s’efforcait de démontrer à ses deux amis, Alphonse et Falcoia, les avantages de la fusion. Ceux-ci n’attachaient à ce projet aucune importance, lorsqu’un événement inattendu vint lui donner un caractère sérieux.

Depuis un an le fameux Tosquez, l’auteur principal de la scission , était devenu très puissant en cour de Rome. Ayant dû se rendre à Vienne à l’occasion de la mort de son frère, il obtint en passant une audience du pape Clément XII, qui lui témoigna beaucoup d’affection. Les beaux discours, les pieux sentiments, le dévouement à l’Église du noble gentilhomme, charmèrent si bien le souverain pontife, qu’à son retour de Vienne il le retint près de

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lui, s’enquit de ses talents administratifs, et le nomma inspecteur de tous les forts des États romains sur l’Adriatique. Toutes les semaines le pape le recevait en audience privée. Il lui donnait même entrée au conseil des cardinaux chargés des affaires civiles. De contemplatif et d’apôtre, Tosquez était ainsi devenu financier et diplomate.

Dans cette haute position il se souvint d’Alphonse et deMandarini, qu’il avait abandonnés l’un après l’autre. Il entretint le pape de la congrégation du Saint-Sauveur, des vertus et du zèle apostolique d’Alphonse de Liguori et de ses missions aux campagnards. A la même époque, Mandarini se rendit à Rome où il espérait établir une maison. Il confirma au pape Clément XII les récits de Tosquez au sujet du saint fondateur et de sa congrégation. Le pontife promit de favoriser de tout son pouvoir une entreprise évidemment utile à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Si donc, par la fusion des deux instituts, on parvenait à présenter au Saint-Siège une œuvre d’un peu de surface et de solidité, nul doute qu’on n’obllnt, à bref délai, l’approbation pontificale pour la congrégation du Saint-Sauveur.

Telle était l’inappréciable faveur que faisait espérer Mandarini, en même temps qu’il mettait aux pieds d’Alphonse ses sujets et ses deux maisons de Téano et de Tramonti. Après lui avoir rendu compte des négociations entamées à Rome, il le suppliait humblement de ne pas repousser le projet d’union. « Puisque le souverain pontife, disait-il, se montre animé à votre égard de dispositions aussi bienveillantes, je vous prie, et mes compagnons vous conjurent avec moi, de réunir dans le bercail les brebis dispersées, afin que nous puissions travailler d’un commun accord à la gloire de Jésus-Christ et au salut des âmes. »

Il faut avouer que pour Alphonse, acculé dans une impasse d’où il ne savait comment sortir, n’ayant que trois ou quatre compagnons pour desservir deux maisons et une troisième qu’il établissait en ce moment, la proposition de Mandarini avait de quoi éblouir. Repousser le projet d’union, n’était-ce point se priver volontairement de forces puissantes que Dieu mettait à sa disposition? Pouvait-il laisser échapper cette occasion inespérée d’obtenir pour son institut l’approbation pontificale? D’un autre côté, s’il acceptait le projet d’union, n’allait-il pas ramener le trouble et la division des esprits dans la congrégation ? Cette crainte, que partageait Falcoia, l’emporta sur les autres considérations. Tout en remerciant Mandarini et Tosquez, qui avaient si chaleureusement

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recommandé son œuvre, il leur exposa les difficultés de la réunion de manière à leur ôter tout espoir.

Plusieurs fois Mandarini revint à la charge : « Ne laissons pas, disait-il, échapper l’occasion qui se présente par l'entremise de don Silvestre ; autrement il nous faudra rendre compte à Dieu de l’insuccès de l’œuvre. On nous offre une maison à Rome et une autre à Pérouse. Avec les quatre déjà fondées, Scala, Villa, Tramonti et Téano, nous obtiendrons l’approbation pontificale et désarmerons ainsi tous les critiques. »

Repoussé encore, Mandarini descendit aux supplications. « Nous avons été divisés aux yeux du monde, dit-il, mais non aux yeux de Dieu. Ni moi ni mes compagnons n’avons jamais cessé de vous recommander au Seigneur. Confiant dans sa bonté, j’ose vous déclarer que si nous désirons la réunion, c’est pour n’avoir rien à nous reprocher devant ce Dieu qui voudra bien nous pardonner notre faute. Tirons donc un voile sur le passé pour nous attacher au présent et faire ensemble l’œuvre de la Providence. Si, tout considéré, je suis un obstacle à la réunion, si Dieu ne veut pas l’effectuer à cause de mes péchés, eh bien, qu’on précipite ce Jonas à la mer, et que la tempête soit apaisée ! »

Bien qu’ému très profondément au souvenir de ses anciens amis, Alphonse resta inflexible. Le projet d’union lui paraissait ruineux pour l’un et l’autre institut. « Les premières impressions ne s’effacent pas, disait-il. On recommencera demain ce dont on se repent aujourd’hui ; quand les esprits sont refroidis, les belles promesses s’envolent. » Dix ans plus tard, nous le verrons de nouveau aux prises avec le même Mandarini, mais rien au monde n’était capable de le faire plier dès que la conscience était engagée.

Alphonse n’en regrettait pas moins de voir s’évanouir tout espoir d’une approbation pontificale dont il avait tant besoin pour faciliter l’ordination de ses sujets. En effet, une fois incorporés à une communauté approuvée par le Saint-Siège, l’Église permettait de les ordonner sans qu’ils eussent à se pourvoir d’un bénéfice, puisque le droit à la table commune leur assurait un moyen d’existence. Mais comment une chétive congrégation comme celle du Saint-Sauveur oserait-elle demander au pape de la constituer en société religieuse? Le père Fiorillo, profondément dévoué à l’institut, croyait au contraire qu’on devait profiter des bonnes dispositions de Clément XII, mais il estimait aussi qu’avant de solliciter l’approbation du Saint-Siège, il fallait obtenir celle du roi. L’existence légale, disait-il, assurerait à l’institut la protection de

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l’autorité, lui donnerait aux yeux du pontife des chances de stabilité, et préviendrait les conflits qui pourraient surgir entre les deux puissances si le roi refusait de sanctionner une société approuvée par le pape. Fiorillo croyait pouvoir affirmer que, dans ces conditions, le pontife honorerait de ses faveurs un institut si utile à l’Église.

Ce projet comblait les vœux du saint fondateur. Quant aux voies et moyens pour le réaliser, Fiorillo l’informa que, parmi les favoris du monarque, le marquis de Montallegre occupait une des premières places. Or, par l’intermédiaire d’une personne très influente, il espérait en faire l’avocat de la congrégation. Le marquis se montra en effet d’une extrême bienveillance, car le 16 janvier, après une première entrevue avec lui, Fiorillo écrivait à son ami : « J’ai entretenu longuement Montallegre des affaires de la congrégation. Il m’a promis, à ma grande satisfaction, le concours le plus dévoué et le plus énergique, et désirerait avoir en main un abrégé des règles afin de savoir, pour sa gouverne, ce qu’on présentera plus tard à l’approbation pontificale. »

Il est facile d’imaginer la joie qui remplit le cœur de notre saint quand on lui communiqua cette nouvelle, et les prières ferventes qui dès lors montèrent vers le ciel pour le succès de cette négociation. Sans perdre de temps, il se mit à composer une esquisse de la règle, que nous reproduisons ici comme la plus fidèle peinture de l’institut à cette époque :

« Voici quatre ans qu’un certain nombre de prêtres se constituèrent en association dans la ville de Scala. Sur la demande de Monseigneur Vigilante, évêque de Cajazzo, ils fondèrent ensuite une maison à la Villa des Esclaves, et ils en établissent actuellement une troisième à Ciorani, au diocèse de Salerne. Partout ils ont pleinement satisfait les évêques qui les ont appelés, les populations au milieu desquelles ils résident, et les pays circonvoisins dont leurs prédications ont singulièrement amélioré les mœurs.

« Leur but principal est d’imiter d’aussi près que possible, avec la divine grâce, la vie et les adorables vertus de Notre Seigneur Jésus- Christ. En cela, ils se proposent leur propre avantage spirituel et celui des peuples du royaume, particulièrement des plus abandonnés, auxquels ils viennent en aide.

« Dans leurs maisons, ils mènent la vie parfaitement commune sous l’obéissance à leursupérieur respectif, et se partagent les fonctions du saint ministère, c’est-à-dire les instructions, les confessions, la direction des écoles, des confréries et autres pieuses réunions.

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« Ils parcourent les diocèses où ils se sont établis pour y prêcher la sainte mission ; puis, comme moyen de conserver le bien qu’ils ontpu faire avec l’aidede Dieu, quelques-uns d’entre eux refournent de temps en temps dans les localités évangélisées pour y entendre les confessions et confirmer les âmes dans leurs bonnes résolutions par une nouvelle série d’instructions, de sermons, etd’avis spirituels.

« Au couvent comme au dehors, ils s’efforcent, avec la divine grâce, de marcher pied à pied sur les traces du très saint Rédempteur, Jésus crucifié, afin d’instruire les populations non moins par l’exemple que par la parole.

« Comme moyen d’atteindre ce but, ils ont douze points de règle expliqués dans leurs constitutions. En voici les titres : Foi, Espérance, Charité envers Dieu, Charité fraternelle, Pauvreté, Pureté, Obéissance, Douceur et humilité, Mortification, Recueillement, Oraison, Abnégation et amour de la croix.

« Chacun des associés passe un jour de chaque semaine dans la retraite, traitant ainsi seul à seul avec Dieu des intérêts de son âme, afin de s’employer ensuite avec plus d’ardeur au bien spirituel du prochain.

« Dans leurs maisons, ils consacrent une grande partie du jour au silence, au recueillement, au chœur, à la mortification, à l’oraison, qui se fait trois fois le jour : le matin avant l’office; l’après-midi vers l’heure des vêpres, et le soir après complies. L’examen de conscience a lieu le matin avant le dîner, et le soir avant le moment du repos. Dans diverses réunions domestiques, ils traitent soit des questions de science ecclésiastique, soit des moyens d’avancer sans cesse dans la vraie et solide imitation des vertus de Notre-Seigneur, soit enfin des industries à employer pour produire plus de fruit dans les âmes et secourir plus efficacement les peuplades abandonnées.

« Leurs maisons n’auront qu’un petit nombre de sujets. Quant à leur subsistance, ils s’efforcent de n’ètre à charge à personne ; ils vivent de leurs biens de famille, consignés entre les mains de leurs supérieurs, et des offrandes qui leur seraient faites spontanément pour l’amour de Jésus-Christ, par la piété des fidèles.

« Tel est, en substance, l’abrégé succinct des règles du Très- Saint-Sauveur !. »

Fiorillo remit cette pièce au marquis de Montallegre, qui entra aussitôt en campagne ; mais le pieux dominicain, le confiant marquis et notre saint fondateur comptaient sans leurs hôtes, c’est-à-

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