Lettre de janvier
LES SOLITAIRES DE CIORANI
être façonné. Cinq pères et quaire frères composaient toute la communauté. Déjà nous connaissons ces hommes généreux, habitués de longue date à tous les sacrifices. Le pieux Mazzini, constitué ministre ou économe, maître éventuel des novices, remplaçait le supérieur en son absence. Le prudent et courageux Sportelli, nommé zélateur, devait veiller à l’observance et accuser au chapitre les délinquants. Le grave et paisible Villani fut spécialement chargé du soin de l’église et du règlement des offices. Rossi continua de s’occuper des constructions et de l’arrangement de la maison. Mazzini prenait soin des frères et des étrangers. Deux pères étaient absents : Marocco, toujours maladif, toujours entraîné vers sa famille, soignait sa santé à Cajazzo, tandis que l’héroïque Samelli, malade à Naples, entreprenait une nouvelle croisade contre l’enfer.
Les quatre frères laïques marchaient avec ardeur sur les pas de ces vaillants religieux. Vitus Curzius était arrivé, par le dur sentier des humiliations et des austérités, à l’oraison la plus sublime. Rendina méditait toujours le mot d’Alphonse : « Si tu ne veux pas te faire saint, retourne d'où tu es venu. » Francesco Tartiglione n’appartenait à la congrégation que depuis deux ans. 11 exerçait à Capoue le métier de tailleur, quand il entendit un jour raconter qu’un certain Alphonse de Liguori avait quitté le monde pour se consacrer à Dieu et vivre saintement dans un ermilage avec quelques compagnons. Immédiatement François s’était présenté au couvent de Scala comme tailleur ou comme homme de peine, prêt à n’importe quel service. De fait il participa dès lors aux misères des trois fondations, veillant à tout, aidant ses frères, ne reculant devant aucune besogne. Le dernier arrivé, Joachim Gaudiello, n’était âgé que de dix-neuf ans. Neveu du curé de Ciorani, innocent et pieux comme un ange, il entendait souvent les gens du pays parler avec admiration de l’austérité et de la régularité qui régnaient au couvent. « Qui veut se faire saint, lui disait-on, doit entrer à Ciorani. » Gaudiello, brûlant de se faire saint, sollicita son admission et vécut de manière à se tresser vite une belle couronne.
Afin de se rendre plus apte à pousser dans la voie de la perfection celte phalange d’élite, Alphonse inaugura cette nouvelle période par sa retraite de dix jours. Or, sur les devoirs d’un bon supérieur, voici les résolutions que Dieu lui suggéra, résolutions qui peuvent être utiles à d'autres qu’à lui.
1. Observer la règle ad litteram . Ne point m’écarler de ses prescriptions et ne point en dispenser les sujets si ce n’est pour la
APOTRE ET FONDATEUR
plus grande gloire de Dieu. La transgression des règles par les supérieurs scandalise les subordonnés et les porte aux mêmes infractions.
2. Dans le gouvernement de la congrégation, préférer toujours le bien de celle-ci aux œuvres du dehors.
3. Traiter les pères le mieux possible, vu les faibles ressources
de la maison. Les pourvoir du nécessaire en fait de nourriture, de vêtements, de literies; surtout procurer aux malades l’assistance d’un médecin, et, si la maladie se prolonge, les visites de leurs confrères. ^
4. Ne jamais punir pour des fautes qui me concernent personnellement, sinon dans un cas d’extrême nécessité, et alors charger un autre de faire la réprimande, à moins cependant que la charité ne m’empêche de manifester la faute commise. Ne jamais parler des défauts des autres, même des défauts naturels, sans une véritable nécessité.
5. Dans les conversations, surtout après le repas du soir, entretenir la communauté de choses spirituelles, soit des actions des saints, soit de leurs maximes et de leurs pratiques. Il faut que la récréation soit commune, et chacun doit parler de manière à être entendu de tous L »
D’après ces résolutions, on voit qu’Àlphonse exigeait* de ses inférieurs l’observance régulière et la vie parfaitement commune, mais rien de plus. Père rempli d’attentions et de charité, il voulait procurer à ses enfants tout le nécessaire, laissant à chacun d’eux le soin de s’imposer des mortifications surérogatoires. Quant à lui, non seulement il observait la règle ad litteram , comme il se l’était prescrit, mais il allait bien au delà. Il se réserva dans la nouvelle maison la cellule la plus étroite et la plus pauvre, véritable taudis de mendiant. Un prêtre de ses amis, Charles Zampoli, qui l’aidait dans ses missions, dépeint « ce réduit, situé sous un escalier, garni pour tout mobilier d’une misérable table et d’un lit, long de quatre palmes, où le serviteur de Dieu pouvait à peine s'étendre pour prendre un court repos. » C’est là qu’il passait ses jours, priant, travaillant, soutfrant parfois un véritable martyre. Il ne sortait de cette prison que pour aller prier au pied de l’autel ou se rendre au confessionnal.
Ainsi l’apôtre se faisait chartreux à la maison, donnant à tous l’exemple de la vie solitaire et mortifiée. Ses frères suivaient