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Déposition du P. Negro au procès de béatification

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comme lui ce chemin ardu de la contemplation. Ils demandèrent de faire l’un après l’autre ce qu’on appelait alors la retraite de quarante jours. Dans les premiers temps de l’institut, la règle prescrivait non seulement de copier les traits du Sauveur en s’appropriant ses vertus, mais même de reproduire les différentes phases de sa vie. Le noviciat, c’était Bethléem : l’aspirant devait y redevenir enfant, innocent, humble, simple, comme l’enfant de la crèche. L’étudiant devait mener la vie cachée de Jésus à Nazareth, travailler comme lui, obéir comme lui, croître comme lui en sagesse et en grâce. Alors commençait la vie publique, la vie du missionnaire; mais avant de se manifester, comme Jésus il fallait aller au désert et vivre sur la montagne dans la prière et la pénitence durant quarante jours. A la suite de cette retraite, on s’engageait par vœu à prêcher des missions au peuple partout où les supérieurs le jugeraient convenable, fût-ce dans les pays infidèles.

Alphonse avait passé ces quarante jours de solitude dans la grotte de Scala; Sarnelli, dans l’ermitage de Vignarello, près de la Villa des Esclaves; Sportelli, dans le secret de sa cellule. Les autres pères réclamèrent la même faveur. Mazzini se retira le premier sur la sainte montagne, et l’on peut juger des hauteurs où son âme s’éleva, non seulement par ses graves et saintes résolutions, mais surtout par cette déclaration qui les termine : « Le trente-neuvième jour de ma retraite, il a plu au Seigneur de me faire comprendre, par un rayon de sa divine lumière, que Dieu est le tout de chaque homme et qu’en dehors de Dieu tout n’est rien. Pénétré de cette vérité, je ne veux plus me réjouir qu’en Dieu ni ne m’affliger que de l’offense de Dieu, même dans les plus grands revers, même si la congrégation venait à périr. L’offense ou le plaisir de Dieu, voilà pour moi la seule cause d’allégresse ou de chagrin. » Puis, s'animant au combat contre lui-même, il s’écrie : « Soldat de carton, je me tiens dans l’attitude d’un homme qui va pourfendre l’ennemi, mais qui ne le touche jamais. C’est ainsi que je lutte contre mon amour-propre, mon ennemi capital. Jean Mazzini, souviens-toi de cet écrit, sur lequel Dieu te jugera. »

Ainsi entraînés par leur chef, retrempés dans la solitude, pères et frères s’élancèrent à l’envi dans les voies de la sainteté. « La Nubie et la Thébaïde, dit Tannoia, n’ont pas vu peut-être de cénobites plus adonnés à la contemplation que nos ermites de Ciorani. Jamais une parole superflue, jamais un pas hors de la cellule sans nécessité, jamais la plus légère infraction à la règle. Chacun remplissait son emploi avec joie et simplicité, puis sollicitait la

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permission d’aller à l’église faire sa cour au Roi des rois, le jour, la nuit, et le plus longtemps possible. »

Un des solitaires, le père Villani, a dépeint d’une manière saisissante au procès de canonisation le genre de vie qu’on menait à Ciorani : « Nous habitions, dit-il, une maison bien pauvre, et nous vivions en commun sous des constitutionsnon écrites encore, mais plus strictement observées que n’importe quelle règle des instituts les plus austères. Tout entiers au recueillement, à la pratique des vertus, aux plus âpres pénitences, nous nous adonnions à la lecture spirituelle, à l’oraison, au travail, avec une sainte ardeur que stimulait encore la vie austère de notre saint fondateur. Parmi nos mortifications, il faut compter surtout celles que nous faisions à table, où l’on nous servait d’ordinaire une simple minestra , puis quelques légumes mal apprêtés. Cette maigre nourriture, nous la prenions assis par terre. Nous ne mangions de la viande que par exception. Le serviteur de Dieu se flagellait jusqu’au sang, mais il avait soin de faire disparaître sous une couche de chaux les taches sanglantes dont étaient couvertes les parois de sa cellule. »

La vie contemplative est le véritable foyer de l’apostolat; Celui qui aime Dieu brûle de le faire aimer. Aussi ne faudrait-il pas croire que, durant ces deux ou trois années passées dans la même maison, les solitaires de Ciorani fussent restés inactifs. Chacun d’eux, au printemps et à l’automne, se mettait en campagne à la tête de nombreux auxiliaires. Dans le cours de ces deux années 1739 et 1740, Alphonse prêcha pour sa part plus de vingt missions et retraites.

Déjà, en octobre 1738, quelques mois après la suppression de Scala, une neuvaine de prédications à Nocera de Pagani lui ouvrait la perspective d’un futur établissement. « Les sermons du serviteur de Dieu, dit un témoin oculaire, ses chants angéliques, son zèle incomparable, les fruits abondants de sa parole, firent sur nous une si vive impression, que toute la population le supplia de fonder dans la cité une maison de son institut. Nous ne voulions pas nous séparer de lui. » On verra bientôt que ce vœu fut exaucé.

En novembre, Alphonse, accompagné de neuf prêtres auxiliaires, entrait à Castellamarc, à la grande joie de M8r Falcoia. Bien que gouvernée par un saint évêque, cette ville de dix mille âmes avait plus que toute autre besoin d’une mission. Avec son commerce étendu et ses multitudes d’étrangers, ce Capharnaüm du golfe de Naples brillait moins par la pureté de ses mœurs que par sa situation pittoresque et la douceur de sou climat. Alphonse y

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remua profondément toutes les classes de la société. Il fit cesser, au moins généralement, les trafics illicites, les haines, les scandales, les pratiques de magie, et surtout la prostitution. Jamais on n’avait vu pareille révolution religieuse, pareil concours d’auditeurs et de pénitents.

Au printemps et à l’automne des deux années 1739 et 1749, ses courses évangéliques rappellent les voyages de Jésus à travers les bourgs et villages de la Galilée. On le trouve tantôt sur la côte d’Amalfi, prêchant le royaume de Dieu aux pêcheurs de la Méditerranée, comme autrefois le Sauveur aux bateliers du lac de Génésareth; tantôt dans les vallées et sur les montagnes du diocèse de Saleme, cherchant les brebis égarées. Ainsi le virent passer successivement et semer la divine semence, Furore, Conca, Casale, Castiglione, Saint-Cvprien, Lanzara, Mercato, Calvanico, Coverchia, Fisciano, Saint-Sauveur, Eboli, Oleano, Montecorvino, Savignano, Bracigliano, et d’autres villes ou villages. Partout les foules accouraient pour l’entendre, partout le péché fuyait devant lui, partout refleurissaient les vertus chrétiennes et la fréquentation des sacrements.

Et afin qu’il y eût similitude parfaite entre le disciple et le Maître, de même que Jésus laissait parfois les pauvres de la Galilée pour aller à Jérusalem prêcher aux docteurs du Temple, de même le Seigneur voulut qu’Alphonse interrompit le cours de ses missions populaires et se rendit dans la capitale du royaume pour y annoncer aux prêtres la parole de Dieu. En 1739, le vénérable supérieur de la Propagande le chargea de la retraite annuelle du clergé. « Tous nos confrères, écrivait-il, et tous les prêtres de Naples réclament le grand missionnaire. Outre la puissance que l’exemple de sa sainte vie confère à ses paroles, il prêche avec une ferveur si communicative, une onction si touchante, qu’il est impossible de lui résister. »

Aux travaux apostoliques du dehors venait s’ajouter le ministère très fructueux de la prédication et de la confession à la maison. Le zèle d’Alphonse et de ses compagnons, leur grande réputation de sainteté, leur compatissante charité pour les pécheurs, attiraient à la chapelle du couvent une foule de pénitents et d’âmes pieuses. Ciorani devenait un lieu de pèlerinage où Dieu, disait-on, accordait des grâces de choix. Et de fait, on y respirait comme un air du ciel qui rafraîchissait Pâme brûlée par les ardeurs de la terre et lui donnait la force de s’élancer vers Dieu. Les pécheurs s’y sentaient mal à l’aise et se frappaient la poitrine, les justes y trouvaient des

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joies divines : témoin la vocation du père Gaspard Corvino. Ce jeune Napolitain, postulant dans un autre ordre religieux, passait un jour à Ciorani. L’idée lui vint d’entrer à l’église pour y entendre la messe. Un prêtre était à l’autel. Le jeune homme le vit si profondément recueilli, si plein de ferveur et d'amour qu’il en fut saisi jusqu’au fond de l’Ame. « C’est ici que je veux vivre et mourir, » se dit-il. Immédiatement il alla frapper à la porte du couvent pour solliciter son admission. Le bon frère vécut saintement dans l’institut et y persévéra jusqu’à la mort.

Un miracle éclatant vint encore accroître la vénération publique dont Alphonse était l’objet, et par là même l’entraînement des fidèles vers Ciorani. Au mois de juillet 17i0, une longue sécheresse désola les environs de Sanseverino, et mit les arbres et les moissons en grand danger de périr. Confiants dans la puissante intercession du saint fondateur, les habitants d’Aquarola, village peu distant de Ciorani, le supplièrent de leur prêcher les saints exercices afin d’attirer la miséricorde de Dieu sur eux et sur leur pays dévasté. Ces pauvres gens firent tant d’instances qu’il eut pitié de leur détresse. Après avoir invoqué le Seigneur, il leur promit qu’à certain jour déterminé la pluie tomberait en abondance. Aucun indice n’annonçait alors une pareille faveur du ciel. « Or, affirme Nicolas Montefuscoli, j’ai entendu la prophétie, et j’en ai vu l’accomplissement. Au jour indiqué, on aperçut au-dessus de Salerne un tout petit nuage. Alphonse l’observa quelque temps d’une fenêtre de sa chambre, puis il étendit les bras comme pour l’attirer, et, se prosternant à terre, il implora la miséricorde de Dieu en faveur du peuple. A peine s’était-il mis en prière que le ciel s’obscurcit, le tonnerre fit entendre de sourds grondements, les éclairs sillonnèrent les nues, et la pluie tomba sans interruption durant cinq heures. Le saint remercia aussitôt le Dieu qui l’avait exaucé, et le peuple, convoqué par lui à l’église, unit ses actions de grâces à celles de son bienfaiteur. Je sais ce fait de science certaine, ajoute le narrateur, et je l’atteste sous la foi du serment, car il s’est passé en ma présence. »

Ces faveurs célestes expliquent l’affluence extraordinaire des pèlerins et des pénitents à l’église de Ciorani. Le couvent lui-même ne pouvait plus contenir les retraitants, bourgeois, gentilshommes, prêtres, jeunes clercs, qui venaient faire les saints exercices sous la direction des pères. Alphonse ou l’un de ses confrères y’ prêchait la retraite aux ordinands des diocèses voisins. Ils accouraient si nombreux que très souvent on manquait de place pour les rece-

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voir, de sorte que l’on se vit dans la nécessité d’ajouter une aile au bâtiment habité depuis deux ans. Mais où trouver les ressources nécessaires pour entreprendre cette nouvelle construction? Le père Rossi, qui devait diriger les travaux et payer les ouvriers, ne croyait pas prudent de commencer une œuvre aussi coûteuse sans un sou dans la caisse.

Sur ces entrefaites, Dieu enleva de ce monde l’archevêque de Salerne, don Fabricius de Capoue, si dévoué aux pères de Ciorani. Son successeur, M*r Rossi, appréciait également leurs services et vénérait profondément leur digne supérieur. Quand Alphonse alla le féliciter de sa promotion, l’archevêque lui saisit la main et la baisa pieusement devant tout son entourage. Lors de sa première visite au couvent de Ciorani, il fit aussi remarquer que le bâtiment était insuffisant pour recevoir les retraitants, surtout les jeunes clercs qui venaient se préparer aux saints ordres, et insista sur la nécessité de commencer sans délai les travaux d’agrandissement. Le saint vit dans ce désir du premier pasteur un signe de la volonté de Dieu ; mais le père Rossi, positif comme toutbon financier, objecta de nouveau le manque de ressources. « Mon cher père, lui dit Alphonse, nous ne devons pas agir à la manière des séculiers. Quand les séculiers veulent bâtir, ils ramassent d’abord l’argent nécessaire pour solder les dépenses, puis seulement ils se mettent au travail. Nous devons faire tout le contraire : mettons la main à l’œuvre, et demandons à la Providence de payer les ouvriers. Avec votre système, vous ne poserez jamais une pierre sur l’autre. » Rossi se le tint pour dit, et inaugura les travaux au mois de juillet 1740, ayant pour tout capital unsequin, qu'il avait emprunté au garde du baron Sarnelli.

La bonne Providence ne trompa point la confiance du saint fondateur. Les habitants de Ciorani lui vinrent en aide malgré leur pauvreté; l’archevêque se montra très généreux; Falcoialui fournit cent ducats; une dame de Solofra, quatre cents; divers bienfaiteurs, des sommes plus ou moins considérables. Un jeune homme se présenta un jour au père Rossi sous prétexte de lui demander certains renseignements sur l’institut. L’entretien terminé, l’inconnu lui glissa un papier dans la main, en le priant de dire une messe à son intention. Rossi trouva dans ce papier cent ducats d’or, et ne revit jamais le mystérieux donateur.

Toutefois cesoffrandes, si généreuses qu’elles fussent, ne pouvaient suffire aux grandes dépenses que nécessitaient les constructions commencées. N’écoutant que son zèle, don André Sarnelli s’avisa de

représenter à l’archevêque que les curés, devant tous profiter des travaux des missionnaires, devaient tous s’imposer une légère contribution pour achever la bâtisse. M** Rossi trouva cette observation d’autant plus juste que les pères du Saint-Sauveur donnaient les missions à leurs frais, sans imposer la moindre charge, ni pour le logement ni pour leur entretien, au curé ou A ses paroissiens. 11 adressa donc une circulaire aux archiprètres pour recommander i’œuvre des missions et prélever, sur les revenus des églises et des chapelles, une taxe, minime du reste et presque insignifiante, en faveur des constructions de Ciorani. Rien de plus équitable, mais quand il s’agit des intérêts matériels, il faut compter non avec la raison mais avec la cupidité. La circulaire de l’archevêque faillit occasionner une révolution.

Dans le diocèse de Salerne se rencontraient comme partout ailleurs des ecclésiastiques hostiles aux missionnaires. Les relâchés voyaient en eux des censeurs de leur conduite, les envieux jalousaient leurs succès et leur popularité, des cupides leur reprochaient d’accaparer les dons des fidèles. Ces ennemis-nés des religieux profitèrent de la malencontreuse taxe pour les accuser de ruiner le clergé séculier. On oublia la sainteté d’Alphonse et les services rendus au diocèse ; on ne s’occupa que de la question d’argent, question intéressant toutes les familles, parce que presque toutes comptaient un prêtre parmi leurs membres. Comme à Villa, comme à Scala, les meneurs s’enhardirent jusqu’à machiner l’expulsion des pères de Ciorani. Ils osèrent même demander au curé de cette paroisse, le pieux et zélé Gaudiello, de leur prêter son concours pour obtenir la fermeture du couvent, mais ils ignoraient à quel homme ils avaient affaire. « Comment! leur répondit Gaudiello avec indignation, ces saints prêtres affrontent des fatigues inouïes, se ruinent la santé au service de mes paroissiens, et vous me croyez assez criminel pour comploter leur expulsion, assez ennemi de mon peuple pour le priver d’un pareil secours! Et il les congédia sans même vouloir entendre leurs récriminations. Au lieu de rougir de leur conduite, ils allèrent chez l’archevêque plaider leur cause « contre ces religieux rapaces qui s’enrichissaient, disaient-ils, des dépouilles du clergé. » L’archevêque se mit à rire de cette stupide accusation. « Je connais don Alphonse de Liguori, leur dit-il. Chevalier comme je le suis moi -même, s’il a quitté le monde, il l’a fait non pour s’enrichir de vos biens, dont il n’avait nul besoin, mais par un libre choix de sa volonté. Et maintenant, en parcourant les villes et les villages, il ne cherche point à garnir sa bourse, mais à

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gagner des âmes à Dieu. » Ayant ensuite infligé à ces détractéurs la réprimande qu’ils méritaient, l’archevêque leur déclara qu’il prenait les missionnaires sous sa protection et qu’il les défendrait envers et contre tous, eux et l’œuvre sainte à laquelle ils avaient voué leur vie.

Cette levée de boucliers contre son unique couvent alarma d’autant plus notre saint que l’incident aurait pu en provoquer un autre beaucoup plus grave. En 1736, lors de la fondation de Ciorani, nulle autorisation gouvernementale n’était encore requise pour ouvrir un couvent ou fonder une congrégation religieuse. Mais le ministre Tanucci, voulant à tout prix diminuer le nombre des prêtres et des moines, venait d’inaugurer ses mesures régaliennes par la confiscation du droit des citoyens en matière de fondations. Un décret royal du 9 avril 1740 prohibait l’ouverture d’une maison religieuse non autorisée par le gouvernement. Or, comme la maison de Ciorani, fondée quatre ans avant ce décret, ne jouissait d’aucune autorisation, on pouvait craindre que le roi, trompé par les prêtres malveillants ou excité par son ministre, ne profitât de l’érection du nouveau bâtiment pour donner à la loi un effet rétroactif. De ce coup, Alphonse se fût trouvé sur la rue, sans abri, et sans espoir de continuer son œuvre. Plusieurs fois il reçut avis que le gouvernement préparait une enquête à ce sujet, et l’on fit en communauté des prières particulières aux saints Apôtres et à l’archange saint Michel pour conjurer la catastrophe. L’énergie de l’archevêque Kossi désarma les ennemis du couvent et peut-être éclaira Tanucci sur le danger d’ouvrir la persécution religieuse par une mesure trop évidemment illégale. Quoi qu’il en soit, Alphonse n’eut pas à souffrir en cette occasion du décret tyrannique de 1740, décret qui lui fera subir jusqu’à sa mort un véritable martyre.

Le complot des malintentionnés n’eut d’autre effet que de mettre en relief le dévouement des habitants de Ciorani envers leurs missionnaires. A la nouvelle des accusations intentées contre eux, ils envoyèrent une députation à l’archevêque pour témoigner du zèle et du parfait désintéressement d’Alphonse et de ses compagnons. Quant à la malheureuse taxe, cause occasionnelle de cette prise d’armes, nul n’insista, comme bien on pense, sur son recouvrement ; mais Dieu trouva un autre moyen de tirer d’embarras son fidèle serviteur. Un jour de détresse, ne sachant à qui recourir, il commanda aux pères et aux frères d’adresser une requête au très saint Sauveur. La requête signée, il la déposa dans le tabernacle, et partit aussitôt pour Naples, où l’appelait un chevalier de ses

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amis, candidat au Siège, c’est-à-dire au Conseil de la Porte-Neuve. En sa qualité de chevalier napolitain, Alphonse avait droit de suffrage dans les élections. Il arrivait au quartier de la Porta-Nuova pour donner son vote, et s'efforcait de pénétrer dans l’enceinte réservée , quand un des gardes , voyant cet étranger monté sur son àne, la barbe et les cheveux mal soignés, la soutane presque en lambeaux, le prit pour un mendiant et le repoussa du bout de sa hallebarde. Alphonse s’arrêta en souriant, mais le candidat l’aperçut, courut vers lui, et, non content de le saluer du geste selon l’usage, lui baisa respectueusement la main. L’élection fut favorable au digne chevalier qui, non content de remercier notre saint par d’affectueuses paroles, lui mit, avant de le quitter, une bourse dans les mains. Or cette bourse, c’était la réponse de l’hôte du tabernacle : elle contenait de quoi achever les constructions. « A ce prix, disait plaisamment Alphonse, je donnerais mon suffrage même au fils du boulanger. »

Mais il était écrit qu’il ne sortirait d’une épreuve que pour en subir une autre. Nos lecteurs se rappellent ce vaillant prêtre de Cajazzo, Julius Marocco, entré au noviciat quatre ans auparavant, malgré l’opposition de ses parents. Il avait rendu bien des services et montré en maintes circonstances son attachement à l’institut. Comme il était souffrant et maladif au moment de l’expulsion de Villa, Alphonse l’avait laissé dans sa famille, autant pour négocier le retour des pères que pour soigner sa santé. Rentré à Ciorani après un assez long séjour au milieu des siens, Marocco trouva bien dure la vie du couvent et demanda de retourner quelque temps encore à Cajazzo pour achever de se guérir. Ne voulant pas éteindre la mèche qui fume encore, le saint lui accorda cette permission, puis quelque temps après le supplia de rentrer. « Dieu me veut dans l’institut , lui répondit Marocco, mais bien portant, de manière à lui rendre service. — Mon cher Julius, lui fut-il répondu, que faites-vous donc de votre vocation? Rappelez-vous que de saints personnages l’ont déclarée certaine. Vous étiez alors si détaché de vos parents, et maintenant vous vous laissez vaincre par la chair et le sang! Revenez au plus vite au milieu de nous. Ne croyez pas que nous vous aimions moins qu’auparavant. Vous trouverez ici plus que des frères, plus qu’une mère. Nous soupirons tous après votre retour, bien que vous nous ayiez à peu près reniés. Je vous en conjure, par amour pour Marie notre mère, quittez Cajazzo aussitôt que vous aurez reçu cette lettre. Vos infirmités vous quitteront peut-être en même temps, et si elles vous empê-

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chent de rendre ici de grands services, vous n'en serez pas moins notre compagnon et un ami dont nous ne voulons pas nous séparer. »

A ces exhortations, pourtant si paternelles, Marocco resla sourd, et il quitta l'institut pour devenir curé d'une petite paroisse à côté de Cajazzo. Or le saint pleurait encore cette défection, quand un antre de ses compagnons, le père Majorini, se laissa également aveugler par cet amour désordonné de la famille. La tentation prit un tel empire sur lui qu'un soir, découragé et comme halluciné, il s'enfuit de Ciorani pendant que la communauté était réunie au chœur. Trois jours après, le fugitif écrivait à ses confrères cette lettre qu'on ne pourrait expliquer si l’on ne connaissait la faiblesse du cœur de l'homme : « Comment vous remercier, chers compagnons, du bien qu'a fait à mon âme votre sainte société? Je ne puis m’acquitter des obligations que j'ai contractées envers vous, mais le bon Dieu, je l'espère, daignera suppléer à mon impuissance. S’il fallait seulement verser tout mon sang pour vous, je n’hésiterait pas à le faire. A genoux devant Dieu et devant vous, mes chers compagnons, je vous demande pardon des chagrins que je vous ai causés, bien que jamais je n'aie eu la volonté de vous faire la moindre peine. Toujours j’ai parlé de vous avec bonheur, toujours je parlerai de vos vertus et des saints exemples que vous m’avez donnés. Oh! que vous êtes heureux! Moi, je pleure ici ma faiblesse et ma disgrâce. J'envie votre sort, et quiconque ne l’envie pas n a ni le sens du divin ni même le sens commun. » Majorini ne pouvait pas dire plus éloquemment : « Je vois le Thabor, je voudrais y monter, mais le cœur me manque. »

Le retour en arrière de ces deux religieux inspira au saint fondateur de sérieuses réflexions. Marocco et Majorini avaient perdu leur vocation non par malice mais par un amour déréglé de la famille, contre lequel ni vœu ni promesse ne prémunissait jusque-là les membres de l'institut. Auraient-ils cédé à la tentation si un lien sacré les eût arrêtés sur cette pente glissante des affections humaines? Ces considérations le décidèrent à dresser devant l'instabilité du cœur la barrière du vœu et du serment.

Le 2t juillet 17M, veille de la fête de sainte Marie- Madeleine, après les premières vêpres, les pères et les frères se réunirent à l’oratoire autour de leur chef. C’étaient les quatre choristes, Jean Mazzini, César Sportelli, Xavier Rossi, André Villani, et les quatre frères laïques Vitus Curzius, Janvier Rendina, François Tartaglione, Joachim Gaudiello. Le père Sarnelli, malade à Naples, ne put se

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rendre à Ciorani en cette circonstance solennelle. Depuis longtemps tous s'étaient irrévocablement consacrés à Dieu, mais ils voulaient contracter en ce jour l’engagement sacré de mourir plutôt que d’abandonner l’institut, et cela sous l’obligation du vœu comme sous la foi du serment. La congrégation n’ayant pas d’existence canonique, Alphonse n’avait aucun titré qui l’autorisât à recevoir officiellement des vœux au nom de l’Église. Ils convinrent donc de faire leur oblation entre les mains de M8* Falcoia, que tous vénéraient en sa double qualité d’évêque et de directeur. Après avoir adressé aux siens une chaleureuse allocution sur le bonheur de se lier à Dieu pour le temps et pour l’éternité, Alphonse s’approcha de l’autel, où chacun de ses compagnons le suivit à son tour, et tous s’engagèrent « par vœu, moyennant la grâce divine et les mérites du sang de Jésus-Christ, à persévérer jusqu’à la mort dans la congrégation du Saint-Sauveur i.»

Or, neuf mois seulement après l’oblation des neuf solitaires de Ciorani, il plut au Seigneur d’enlever de ce monde le plus jeune d’entre eux, le doux et pieux Gaudiello, pour en faire au ciel l’ange protecteur de l’institut. Trois années s’étaient à peine écoulées depuis son entrée au couvent, et ces trois années lui avaient suffi pour se faire saint, selon sa naïve expression. Il s’envola au séjour des bienheureux, laissant le couvent et tout le pays embaumés du parfum de ses vertus. Gaudiello avait aimé l’humilité jusqu’à se complaire dans les emplois les plus vils, la pureté jusqu’à ne lever jamais les yeux sur une femme, l’obéissance jusqu’à s’interdire toute interprétation, même raisonnable, des ordres donnés par ses supérieurs ou des prescriptions de sa sainte règle. Don André Sarnelli, le grand bienfaiteur de la communauté, l’apprit un jour à ses dépens. Au moment d’une pluie battante, il voulut se réfugier à la cuisine, local interdit aux étrangers. Sans aucun respect humain, le frère Gaudiello prit le bienfaiteur par la main et le conduisit à la porte, c’est-à-dire à la pluie, en alléguant pour excuse les exigences du règlement. Don André, trempé jusqu’aux os mais profondément édifié, s’en alla répétant partout que le couvent do Ciorani possédait un frère plus obéissant que les premiers disciples de saint François. Affamé de mortification, cet ange de vertu sc priva de nourriture, se donna la discipline, se couvrit de cilices et de chaînes de fer, jusqu'au jour où, vaincu par la maladie, il dut passer de longs mois sur un lit de douleur. Il vit approcher la

1. La formule de ce vœu, signée par Alphonse et ses huit compagnons, se trouve dans les archives de l'institut.

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mort avec le plus grand calme. Comme ses frères lui demandaient s’il ne regrettait pas de mourir si jeune : « Au contraire, dit-il en souriant, je suis bien heureux de mourir le premier de la congrégation : c’est moi qui porlerai l’étendard! » Pères et frères pleuraient d’attendrissement, lui resta joyeux jusqu’au dernier soupir, priant et embrassant le crucifix. Il n’était âgé que de vingtdeux ans.

Quand Gaudiello rendit sa belle âme à Dieu, le saint fondateur prêchait une mission. Il ne retrouva plus à son retour ce Benjamin de la congrégation, mais tout en versant des larmes, il se réjouit à la pensée que le premier de ses morts était un saint. Afin de conserver à sa famille spirituelle le souvenir du jeune porte-étendard, il lui composa cette épitaphe : « Frère Joachim Gaudiello, modèle de toutes les vertus, copie vivante du Seigneur Jésus, a pris à tâche de reproduire en son âme tous les traits du divin exemplaire : sa patience dans l’infirmité, sa douceur dans l’adversité, son amour de l’obéissance. S'il n’est pas mort comme Jésus sur le bois de la croix, il a aimé la croix d’un immense amour, et c’est en embrassant le crucifix que, le premier de nous tous, il a conquis la céleste couronne. »

À la mort de Gaudiello, huit ans après la fondation, Alphonse comptait en tout huit membres de l’institut : cinq missionnaires et trois frères servants. Des trois maisons qu’il avait créées, il ne lui en restait qu’une seule. La tempête avait abattu les deux premières, et le décret de 1740 interdisait quasi l’espoir de les remplacer par d’autres. N’importe, il envisagea l’avenir sans trembler, comptant sur l’inébranlable fidélité de ses compagnons, sur les prières de l’angélique Gaudiello, et sur la toute-puissance du Dieu qui se rit des décrets des rois et déjoue quand il lui plait les complots de leurs minisires.

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