‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 68 sur 227 · Tannoia, liv. II, cbap. xvi · texte numérisé non relu

Tannoia, liv. II, cbap. xvi

premiers jours de 1744, mais déjà les miséricordes de Marie, sa mère, l’y avaient précédé. La veille de son arrivée, un jeune homme, tenté de commettre pendant la nuit une action criminelle, éprouva comme un sentiment de honte en jetant les yeux sur son scapulaire. Il s’en dépouilla et allait le déposer dans un creux de la muraille, lorsqu’il se sentit fortement tiré par le bras. Saisi de terreur, il remit son scapulaire autour de son cou, et s’enfuit hors de sa chambre. La nuit suivante, la sainte Vierge lui apparut : « Malheureux enfant, lui dit-elle, tu respectes mon scapulaire, et tu ne crains pas d’offenser mon divin Fils ! Demain le père Alphonse viendra prêcher la mission : va lui confesser tes péchés et remetstoi dans le chemin de la vertu. » Le jeune homme n’avait jamais entendu prononcer le nom d’Alphonse ; il ignorait également qu’il fût question d’une mission à Nocera. Intrigué de ce songe qu’il ne savait comment interpréter, le malheureux alla trouver un devin pour lui en demander l’explication; mais il avait à peine commencé son récit que le devin lui dit en l’interrompant : « Savezvous que le père Alphonse arrive aujourd’hui pour commencer la mission? » A ces mots, le jeune homme comprit que le songe était un avertissement du ciel. Il laissa le sorcier et courut après l’homme de Dieu pour lui raconter sa singulière aventure. Le saint ne put l’écouter sans verser des larmes : « Ainsi donc, mon cher enfant, lui dit-il, c’est ma bonne Mère qui vous envoie près de moi. » Le jeune homme, très ému, fit une confession de toutes ses fautes et, dès lors fidèle aux résolutions dictées par l’excellent guide que la sainte Vierge lui avait choisi, il rentra dans le droit chemin pour n’en plus sortir.

Un pareil début présageait de grands succès. En effet, aux paroissiens de Saint-Mathieu s’adjoignirent les habitants des villages voisins, de manière que dix mille âmes au moins profitèrent de la mission. Alphonse ébranla si fortement ses auditeurs qu’il parvint à détruire des abus graves et invétérés, à éteindre des haines implacables, et même à opérer de nombreuses et importantes restitutions. Des concubinaires, scandale de la population, se remirent, en se mariant, dans la grâce de Dieu. Des pécheurs publiquement impénitents quittèrent leur vie criminelle pour vivre en chrétiens. Des jeunes gens, des jeunes filles, des ecclésiastiques, abandonnèrent le monde et embrassèrent la vie religieuse. A Saint-Mathieu ainsi qu’à Angri et partout, Alphonse établit la pratique de l’oraison mentale en commun, la récitation du rosaire, et la fréquentation des sacrements comme moyen de persévérance. Afin

NOCE RA DE PAGANI

d'exciter dans tous les cœurs une dévotion plus vive envers la sainte Vierge, il demanda qu’on érigeât dans l’église, aux frais des paroissiens, la statue de Notre-Dame des Sept Douleurs. Aussitôt les dames apportèrent leurs bijoux les plus précieux avec tant d’empressement et de générosité que, la statue payée, on put appliquer un excédant considérable au soulagement des pauvres.

Alphonse avait eu pour collaborateurs ses confrères de Pagani, et entre autres le père Bénigne Giordano. Épuisé sans doute par les fatigues précédentes, ce jeune père, âgé seulement de trente-quatre ans, tomba malade dès les premiers jours de la mission. On le transporta dans la chambre qu’il occupait chez Cantaldi, et c’est là que, le 21 janvier, calme et résigné, il rendit à Dieu son âme innocente. Il n’avait vécu que deux ans dans l’institut, mais ses jours étaient des jours pleins. Riche en mérites, il alla, le premier des pères, rejoindre au ciel l’angélique Gaudiello. Au moment du départ, il laissa pour tout adieu à ses confrères cette parole de saint Paul, qui résume l’idée-mère de l’institut : Revètez-vous de Notre- Seigneur Jésus-Christ, Induimini Dominum nostrum Jesum Chris tum.

Le saint voyait disparaître un de ses bons ouvriers, mais il aurait eu mauvaise grâce de s’en plaindre à Dieu, car cette dernière année lui avait amené plus de vocations que les dix années précédentes. A la suite des missions de Salerne, et surtout de Nocera, dix postulants, la plupart déjà prêtres, entrèrent au noviciat de Ciorani. Parmi eux nous devons citer le père Carminé Fiocchi, du diocèse de Salerne, qui devint une des colonnes de la congrégation. Son père, docteur en droit et successivement gouverneur de plusieurs cités, avait envoyé le jeune Carminé, l’alné de la famille, aux écoles de Naples, où bientôt il éclipsa tous ses condisciples. Mais sa piété croissait avec sa science, et bientôt, au grand déplaisir de ses parents, il revêtit l’habit ecclésiastique. Ordonné diacre, il fréquenta la maison de Ciorani, dont il n’était éloigné que de quatre milles, et soudain, attiré par les vertus d’Alphonse, il résolut de se donner tout à Dieu. De crainte d’avoir à lutter contre son père, il entra au couvent sans avertir ses parents. Ceux-ci essayèrent de le ramener par des caresses; mais voyant que ce moyen ne réussissait pas, le père fit un appel au roi, sous prétexte que son fils avait dû être séduit ou violenté pour avoir pris un parti si contraire aux intérêts de sa famille. Un décret royal prescrivit au jeune Fiocchi de se transporter dans un monastère de Salerne afin d’y examiner plus mûrement sa vocation. Il obéit, mais il résista aux sollicitations,

APOTRE ET FONDATEUR

aux objurgations, aux menaces, et rentra au couvent de Ciorani, où il prit Thabit le 9 mai 1743.

Un mois plus tard, arrivait au noviciat un jeune sous-diacre de Nocera, Biaise Amarante, ange de piété et de vertu. Enfant, il n’avait connu que sa maison, Téglise et l’école. Pour lui, point de jeux, point de conversations profanes, mais la prière et l’étude. Pendant qu’un fléau terrible décimait la population, on voyait le jeune Amarante rassembler ses compagnons et parcourir à leur tête, une grande croix à la main, les rues de la ville, en chantant de pieux cantiques et en invitant le peuple à faire pénitence. Devenu clerc, il s’occupait de la sacristie de Saint-Félix quand Alphonse prêcha la mission dans cette paroisse. Dès lors il comprit que Dieu l'appelait à faire partie de l’institut, et, le lendemain de son ordinüion au sous-diaconat, au lieu de retourner chez ses parents, il prit la route de Ciorani.

Un de ses intimes amis de Nocera, Bernard Tortora, docteur dans l’un et l’autre droit, ne tarda pas à l’y suivre. Il avait aussi connu Alphonse à la mission de Saint-Félix, et son souvenir ne l’avait jamais quitté. L’attraction exercée par l’homme de Dieu fut si puissante que, pour le suivre, le jeune lauréat sacrilia toutes les espérances que le monde lui faisait concevoir. On peut en dire autant de don François Sanseverino, jeune homme de vingt ans, de noble naissance, d’une science remarquable, lequel vint, au mois d’aoùt, frapper à la porte du novicat.

Pendant la mission, un prêtre, alors Agé de trente-trois ans, nommé Laurent d’Antonio, fit avec beaucoup de ferveur les saints exercices. Sa vie, comme il le raconta lui-même, n’était jusque-là qu’une suite de chutes. Toujours balancé entre la nature et la grâce, entre le péché et le scrupule, jamais il n’avait su se donner franchement à Dieu. Mais à peine eut-il entendu notre saint, qu’il résolut de briser tout à fait avec le monde et d’entrer dansl’inslitut. Alphonse ne l'admit qu’après l’avoir éprouvé pendant plusieurs mois. Il fit du reste pour suivre sa vocation un acte héroïque. Sa mère, qui était très pieuse, avait longtemps prié et pleuré pour obtenir à son lils la grâce de mener une vie vraiment sacerdotale. Or, quand vint l’heure de la séparation, la pauvre mère faiblit. Elle le conjura de ne pas la quitter, et supplia si bien ses fils et ses filles de s’opposer à ce départ, qu’au moment de monter en voiture ils se jetèrent à la tète du cheval et s’emparèrent des rênes pour le retenir de force. Mais Laurent, soutenu par la grâce dans ce terrible combat, se dégagea de leurs étreintes, ressaisit les rênes du cheval, et s’élança

NOCERA DE PAGANI

vers Ciorani, où il devint un saint religieux et un grand convertisseur.

Au commencement de 1744, àla suite de la mission de saint Mathieu, le primicier de la cathédrale de Nocera, Jacques de Nola, bien qu’âgé de quarante-sept ans, supplia le saint de l’admettre au noviciat. A la même époque, un jeune homme de vingt-cinq ans, Célestin de Robertis, du diocèse de Salerne, réclama la même faveur. 11 appartenait à une famille aussi distinguée par sa piété que par sa noblesse et sa richesse. Son père, docteur en droit, l’avait appliqué à l’étude des lettres. Le jeune de Robertis conquit bien vite le diplôme de docteur in utroque jure , mais il aspirait à d’autres luttes qu’à celles du barreau. Une retraite qu’il fît à Ciorani décida sa vocation, mais il se vit obligé de retarder quelque temps, à cause de ses parents, son entrée au noviciat. Alphonse soutint son courage par deux lettres admirables sur l’obbgation de se faire violence. « Dût-on déplaire à tous les parents du monde, lui dit-il, qu’importe, si l’on plaît à Dieu et si l’on met son âme en sûreté?1 » Un an après, le jeune de Robertis entra au noviciat et devint un des membres les plus distingués de la congrégation.

A cette phalange de nouveaux ouvriers, accourus pour travailler sous la conduite d’Alphonse à la vigne du Seigneur, joignons un frère laïque, Antonio Romito, de Naples, qui vécut soixante-trois ans dans la congrégation, fut l’inséparable serviteur et compagnon d’Alphonse depuis son épiscopat jusqu’à son dernier soupir, et l’un des principaux témoins au procès de béatification. Ce brave Napolitain, admis au noviciat en 1744, mourut en 1807, à l’âge de quatrevingt-cinq ans.

Quand le saint, au printemps de 1744, rentra au couvent de Ciorani, il trouva ces nouvelles recrues, fruits de ses prières et de son zèle, s’exerçant dans la retraite aux vertus religieuses sous la conduite du père Cafaro, qu’il avait nommé maître des novices. Les disciples répondaient aux soins d’un tel maître, et couraient plutôt qu’ils ne marchaient dans le chemin du détachement et de l’amour divin. « Quand j’entrai au noviciat, disait plus tard le père Tortora, témoin au procès de béatification, les sujets de la congrégation étaient encore peu nombreux, mais tous étaient de grands serviteurs de Dieu. » Pour les unir plus parfaitement encore à Notre-Seigneur, Alphonse composa vers cette époque les Visites au saint Sacrement et à la sainte Vierge , ainsi que les Traits de feu , s’efforçant de

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