Lettres du 15 mars et du 7 avril
faire passer dans leurs Âmes les sentiments dont il était lui-même animé. « Quelques-unes des réflexions et des affections qu’on va lire, dit-il dans sa Préface, avaient été réunies par moi pour aider les jeunes gens de notre congrégation dans la visite quotidienne qu’ils font, selon notre coutume, au très saint Sacrement et à la très sainte Vierge ; mais un pieux séculier, en retraite dans notre maison, les ayant entendu lire, voulut les imprimer à ses frais. 11 m’obligea par suite à en augmenter le nombre, pour que les personnes pieuses puissent s’en servir chaque jour du mois. Agréez donc, cher lecteur, ce pauvre petit livre, et n’oubliez pas, je vous en prie, puisque nous avons voulu votre bien, de recommander au Seigneur cette personne charitable et votre indigne serviteur, soit pendant notre vie, soit après notre mort. »
Le lecteur se demandera peut-être quel était ce pieux laïque qui portait tant d’intérêt au petit livre d’Alphonse et auquel celui-ci semble s’intéresser plus qu’à un retraitant ordinaire. Nous avons tout lieu de croire que ce fut son propre père, don Joseph de Liguori. 11 fit en effet à cette époque, dit Tannoia, un assez long séjour à Ciorani. Après la cruelle épreuve de la séparation, don Joseph souffrit beaucoup, non seulement de ne plus jouir de son fils, mais encore et surtout de le voir embrasser un état qu’il jugeait indigne de sa condition. Sans doute il fallait cultiver l’humilité, mais sans oublier sa dignité. Un descendant des Liguori avait autre chose à faire qu’à sermonner des paysans, et ce n’était pas la peine d’avoir conquis le bonnet de docteur pour catéchiser des ouvriers. Don Joseph s’indignait en roulant ces pensées dans son esprit, et il se disait que, pour tirer son fils de l’abjection, il fallait l’asseoir à toute force surunsiège épiscopal. Il fit desdémarches à ceteffet et enavertit même Alphonse, mais il reçut cette réponse bien propre à le décourager : « Mon cher père, ne me parlez plus d’êvêché si vous ne voulez me causer un sensible déplaisir. Vous m’obtiendriez l’archevêché de Naples que j’y renoncerais aussitôt pour m’occuper de la grande œuvre dont Jésus-Christ me demandera compte. Si je l’abandonnais, je me tiendrais presque pour damné, parce que ce serait mépriser une vocation à laquelle Dieu m’a clairement appelé. Je vous en prie donc, ne revenez plus sur ce sujet, ni avec moi, ni avec d’autres, d’autant plus que la règle de notre institut nous fait une obligation, de renoncer à l’épiscopat et à toute dignité1. »
Cet oubli, ou plutôt ce mépris des choses d’ici-bas, déplaisait à
1 Leltre du 16 juillet 1736.
NOCERA DE PAGANI
don Joseph, qui, tout chrétien qu’il fût, s’en occupait beaucoup trop. Alphonse ne craignit pas d’attirer son attention sur ce point : « Croyez-moi, mon vénéré père, lui écrivait-il en 1737, vivez habituellement plus uni à Dieu, confessez-vous plus souvent, et tenez vos comptes prêts. Quand Jésus frappe à la porte, il n’est plus temps de s’amender. Songez que vous voilà avancé en âge : qui sait combien de temps vous avez encore à passer en ce monde? La chose certaine, c’est qu’il faudra tout quitter, que vous le vouliez ou non. Chaque matin je prie pour vous à la sainte messe, car je crains vraiment beaucoup pour votre salut étemel. La Vierge Marie nous viendra en aide, je l’espère; mais si vous n’y mettez la main, la mère de Dieu elle-même ne pourra rien pour vous {. »
Marie exauça ce fils assez aimant pour oser dire à son, père une vérité qui trouble l’âme mais qui la sauve. Pendant cette année 1744, Alphonse vit arriver un jour à Ciorani l’ex-capitaine des galères. Il ne venait pas lui apporter une mitre, mais un cœur brisé par la grâce de Dieu. Don Joseph avait réfléchi à la grande pensée de l’éternité , et tout son désir était de se préparer à la mort par une sainte retraite. Alphonse, au comble de la joie, lui donna, pour le diriger dans la voie de Dieu, le père Rossi, celui qui devait l’assister aux derniers moments. Le bon vieillard suivit la règle du couvent avec la ferveur et la simplicité d’un novice. Le silence, le calme, la piété qui régnaient dans cette sainte maison, l’odeur des vertus qu’on y respirait partout, lui donnèrent comme une idée du ciel, et, en pénétrant son âme d’une sainte joie, la détachèrent des choses du monde. A mesure que les jours s’écoulaient, il comprenait mieux la sagesse de ce fils qui avait tout quitté pour se donner à Dieu, le bien immense que son institut ferait aux âmes, et même le grand honneur qui en rejaillirait sur sa famille. Il en vint à se demander pourquoi, lui aussi, ne renoncerait pas au monde afin de s’attacher uniquement à Dieu. Plein de cette pensée, il alla trouver Alphonse, le serra dans ses bras, lui parla de son bonheur, et lui demanda humblement de vouloir bien le garder à Ciorani en qualité de frère servant. Le saint mêla ses larmes aux larmes deson père, mais répondit qu’il devait retourner dans sa famille pour l’édifier et la soutenir à travers les embarras de ce monde, ajoutant que Dieu lui tiendrait compte du sacrifice qu’il avait voulu faire. Don Joseph insista d’abord, puis vaincu par