CHAPITRE XIII
INSURRECTION A NOCERA
Religieux et séculiers. — Levée de boucliers. — Appel au roi. — Calomnies et violences. — Les sÿndics et le peuple prennent parti pour le couvent. — Intervention de l’évêque. — Un complot déjoué, — Cantaldi révoque sa donation. — Procès à Naples. — Procès en cour de Rome. — Jugement favorable aux pères. — Triomphe de la charité. — Admirable générosité d’Alphonse.
Jusqu’ici saint Alphonse n’avait bâti aucune maison sans que le démon essayât de l’abattre. Il en fut de même pour Nocera. Les mécontents des premiers jours avaient dû désarmer devant l’enthousiasme du peuple et de la majorité du clergé, mais ils ne tardèrent pas à rallumer la guerre. L’envie et l’intérêt leur suscitèrent de nombreux partisans. En voyant s’élever les murs du couvent et la chapelle Saint-Dominique se remplir de personnes pieuses, de bourgeois et d’artisans, certains curés et même certains religieux laissèrent pénétrer dans leurs cœurs des sentiments de jalousie, qui se manifestèrent bientôt par des actes de violence. On ne craignit pas de mépriser et de vilipender les pères aux yeux de la population. Bientôt, pour exciter les passions, on répandit le bruit que les aumônes des fidèles s’en iraient désormais à des étrangers dont la ville s’était infatuée, et cela au détriment du pays. « Que restera-t-il à nos jeunes clercs, s’écriait l’un des meneurs, quand ces nouveaux venus auront accaparé toutes les chapellenies, toutes les confréries, tous les honoraires de messes, tous les legs pieux? » Vingt-cinq prêtres séculiers et plusieurs religieux, aidés de certains administrateurs de Pagani et de plusieurs cousins de Cantaldi, organisèrent une campagne qui avait pour but de forcer les missionnaires à abandonner la fondation. Il est triste sans doute de voir une pareille trame ourdie par des ecclésiastiques, mais il faut se rappeler que, sur le grand nombre de prêtres existants
à Nocera, ces envieux ne composaient qu’une petite minorité; ensuite, qu’aucun homme, clerc ou laïque, n’est à l’abri des mauvaises passions.
Ce groupe de conjurés, plus régalistes que le roi, n’eurent pas honte d’envoyer un recours à Charles III contre la fondation qu’il avait autorisée. Le meilleur avoué de la ville fut chargé d'exposer leurs griefs, mais il eut beau se creuser la tète : son esprit, pourtant très inventif, ne trouva aucun motif plausible à l’appui de son recours. Il remit son travail au lendemain; mais le lendemain, au moment de formuler par écrit quelques arguments plus ou moins spécieux, une force invincible lui détourna le bras du papier. Après quelques instants de stupeur, il reprit la plume : à peine avait-il tracé quelques lignes, que l’encrier se renversa de lui-même et barbouilla ce qu’il venait d’écrire. C’en fut assez pour le déterminer à congédier ses tristes clients. « Cherchez un autre que moi pour plaider votre cause, leur dit-il, je ne veux point procéder contre ces missionnaires. » Ce désistement aurait dû éclairer les opposants, mais, loin de rentrer en eux-mêmes, ils cherchèrent un homme de loi moins scrupuleux pour rédiger leur réquisitoire.
Celui-ci s'efforça de prouver que la supplique des missionnaires à l’effet d’obtenir l’autorisation reposait sur des faits complètement faux, et que par conséquent le décret d’autorisation, obtenu subrepticement, devait être considéré comme non avenu. « Il n'est pas vrai, disait le mémoire, que la cité manque de secours spirituels. Outre l’église paroissiale, on compte à Nocera neuf églises desservies par des prêtres séculiers, et quatre monastères. Parmi les prêtres figurent d’excellents prédicateurs, des théologiens, des docteurs de mérile. Les neuvaines, les octaves et les catéchismes abondent. Il n’y a pas dans le royaume de ville mieux pourvue de secours spirituels ni plus religieuse que Nocera. Quant aux missionnaires, ce sont des vagabonds, composant une congrégation non autorisée, réduits pour vivre à soutirer dans les paroisses le pain des prêtres et des religieux. Leur permettre d’envahir le pays et d’accaparer toutes les aumônes, c’est forcer les clercs indigènes, privés de prébendes, à s’expatrier ou à mendier à la porte des nouveaux venus. Encore si ces intrus rendaient quelque service, mais tout leur savoir-faire, à part quelques sermons aux campagnards, consiste à s’entourer d’enfants et de femmelettes pour chanter avec eux des cantiques plus ou moins spirituels. » En somme, Alphonse et ses compagnons, qu’on exaltait comme autant d’apôtres avant leur établissement à Pagani, n’étaient plus, six mois après, que des
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ignorants. On se demande pourquoi ces docteurs craignaient tant la concurrence de ces ignorants, mais la passion raisonne-telle? De cet exposé le mémoire concluait que l’autorisation, basée sur Futilité de la fondation, devait être rapportée, et qu’au lieu de permettre l’érection d’une nouvelle église, non seulement inutile mais nuisible au pays, le roi devait obliger ces étrangers à quitter la ville au plus tôt.
Voulant donner un peu de crédit à leurs inventions, les conjurés entreprirent alors de détacher l'évêque des missionnaires ; mais ils arrivèrent à des résultats tout opposés. Le prélat, indigné, choisit l’un des pères pour son confesseur, et se fit accompagner de deux autres dans ses visites pastorales pour évangéliser le peuple, ce qui acheva d’exaspérer leurs ennemis. Sans plus garder de mesure, ils accusèrent les pères d’usurper les droits des curés, et de s’immiscer dans la direction du séminaire et des congrégations. Ils s’emportèrent jusqu’à se répandre en invectives contre les pasteurs assez imprudents pour les appeler dans leurs paroisses, et même jusqu’à prétendre interdire aux pères, les jours de fêtes, toute prédication et tout ministère dans leur chapelle. A ces folles prétentions l'évêque répondit en invitant le père Sportelli, recteur de la maison, à prêcher tous les samedis en l’honneur de la Madone, et à faire tous les dimanches, en dehors des heures assignées aux offices paroissiaux, des exercices pieux avec instruction.
De ces accusations il résulta néanmoins qu’une partie de la population, se croyant lésée dans ses intérêts, considéra les missionnaires comme des malfaiteurs qu’il fallait chasser à tout prix. On les accabla d’outrages dans les rues et jusque dans les églises. Un père se vit arracher des mains l’amict dont il se revêtait pour dire la sainte messe. Un frère travaillait au jardin quand un furieux s'approcha de la haie pour lui débiter force injures. Comme le frère semblait ne pas l’entendre, l'insulteur franchit la haie et lui donna un vigoureux soufflet. Sans dire mot, le frère se mit à genoux et présenta l’autre joue, ce qui désarma le misérable et le couvrit de confusion. Pendant la nuit, des bandes de libertins hurlaient sous les fenêtres des pères toutes sortes d’impiétés et de blasphèmes, imitant les prédicateurs ou prophétisant à Cantaldi, sur un ton lamentable, une mort terrible et la damnation éternelle pour avoir amené dans le pays un lléau pire que la peste. Un soir, l’un de ces blasphémateurs, frappé d’apoplexie, tomba raide mort. Alphonse, vénéré comme un saint quelques mois auparavant, ne fut pas plus épargné que les autres. Dans une de ses visites à Pagani,
APOTRE ET FONDATEUR
on l’injuria en pleine rue; on le poursuivit jusque dans la maison de Cantaldi, lui reprochant de prendre le pain des enfants afin de le donner à un tas de vagabonds. Comme ses compagnons, le serviteur de Dieu supportait ces avanies avec une patience héroïque. Une personne lui ayant fait un affront sanglant, il s’humilia profondément, puis il écrivit avec son sang cette parole d’amour : « Mon Jésus, tout pour vous! » et il déposa le papier sur sa table de travail aux pieds de son crucifix.
Cependant, tout en acceptant pour son compte ces indignes traitements, il n’abandonnait pas la cause de Dieu. Il rappela aux ministres le décret royal autorisant la fondation, demanda aide et protection contre « les personnes malintentionnées qui molestaient les missionnaires afin d’empêcher les missions et les retraites, et rappela que les hameaux voisins de Nocera, comptant plus de vingtcinq mille Ames, avaient réellement besoin des secours spirituels que leur offrait la fondation 1 . En même temps il demandait aux personnes pieuses de s’unir à ses pères et à lui pour supplier le Seigneur de prendre en main sa cause. Dieu intervint en effet au moment le plus critique. Pendant que ce procès s’instruisait à Naples, le roi, dont la bienveillance envers Alphonse était connue, partit pour les Abruzzes, alors menacées par l’Autriche, de sorte que l’affaire tomba entre les mains du vice-roi, Michel Reggio, dont il était plus facile de surprendre la religion. Les opposants ne manquèrent pas de lui dépeindre les pères sous les plus noires couleurs, mais ces calomnies nuisirent à leur cause au lieu de la servir. Les ministres connaissaient parfaitement la sainteté d’Alphonse et l’excellence de son œuvre. Ils n’eurent pas de peine à démontrer au viceroi que le mémoire n’était qu’un tissu de sottes et grossières inventions, et que d’ailleurs la fondation de Nocera, regardée comme utile et même nécessaire par l’autorité compétente, méritait toute sa bienveillance. Là-dessus le vice-roi reconnut le recours non fondé et débouta les opposants.
Loin de les abattre, cette déconvenue ne fit qu’exciter leur animosité. Battus sur la question d'opportunité, ils attaquèrent la légitimité de la fondation, et résolurent de la dénoncer tant à Rome qu’à Naples comme également contraire aux lois civiles et aux lois canoniques. Leur audace s’accrut d’autant plus que le curé de Saint-Félix, jusque-là favorable aux pères, prit ouvertement parti contre eux et parvint même à entraîner dans l’opposition le