‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 83 sur 227 · Lettre de Sportelli, 29 janvier · texte numérisé non relu

Lettre de Sportelli, 29 janvier

APOTRE ET FONDATEUR

ou pour mieux dire par vos menaces, car jusqu'ici vous avez retenu votre main vengeresse. Vous les avez menacés de la peste, et jusqu’ici vous les en avez préservés; vous les avez menacés de la guerre, et c’est chez leurs voisins qu’elle a exercé ses ravages; vous avez menacé, lors du tremblement de terre, de les ensevelir sous les décombres, et les maisons seules se sont écroulées, car vous avez épargné les personnes. Mais, Seigneur, qu’avez-vous gagné par cette longanimité? Vous n’avez rien gagné, ô mon Dieu, car ils sont devenus pires qu’auparavant. Que faut-il donc que je leur dise? Ah! si je m’écoutais moi-même, je leur dirais de se préparer aux châtiments qu’ils ont mérités, de ne plus espérer un pardon dont ils se sont rendus indignes! Répondez-moi, Seigneur, est-ce là le langage que je dois leur tenir?... Oh! non, mes chers auditeurs, mes pauvres pécheurs; non, vous tous à qui je m’adresse spécialement, si vous êtes du nombre de ces ingrats dont je viens de parler, Dieu ne veut pas que je fasse retentir à vos oreilles les mots de justice et de châtiment, mais ceux d’espérance et de pardon si vous voulez cesser de l’offenser. » Et l’orateur déroula devant l’auditoire consterné la longue chaîne des miséricordes divines aboutissant à la mission, suprême effort du Sauveur pour les convertir.

On sent l’effet qu’un tel exorde, sortant de la bouche d’un saint, dut produire sur ce peuple aux mœurs faciles, mais plein de foi et impressionnable à l’excès. Alphonse prêcha chaque soir le grand sermon. La cathédrale devint trop petite pour contenir la foule qui s’y entassait bien longtemps avant la cérémonie. Des multitudes stationnaient hors de l’église , avides de recueillir au moins quelques paroles du père de Liguori. Selon l’expression d’un des missionnaires, on eût dit les Ninivites accourant aux prédications de Jonas.

Il y eut toutefois des récalcitrants. Dieu , dans sa miséricorde autant que dans sa justice, se mit à prêcher lui-même sur la mort et l’enfer. Pendant qu’Alphonse entretenait ses auditeurs des fins dernières, trois morts subites épouvantèrent la ville. Un soir qu’un des pères parcourait les places publiques pour appeler le peuple à l’église, il s’arrêta devant une taverne et invita les buveurs à profiter de la mission. « Ma mission, s’écria l’un d’eux en levant son verre, la voilà ! » Mais il n’avait pas encore approché le verre de ses lèvres, qu’il tomba raide mort. Quelques jours après, une femme de mauvaise vie qui se vantait de ne pas assister aux instructions, mourut aussi subitement sans avoir donné aucun signe de repentir. Le corps de cette pécheresse impénitente et publiquement scandaleuse fut jeté dans une fosse, loin du cimetière où reposent les fidèles

NOTRE-DAME DE CONSOLATION

qui n’ ont pas déshonoré leur baptême. L’épouvante régnait dans la ville, et Dieu frappait toujours. On apprit bientôt qu’une pauvre mère dont la fille vivait dans le désordre, était tombée comme frappée de la foudre aux pieds de cette malheureuse et d’une compagne aussi vicieuse qu’elle. Les deux pécheresses, atterrées à la vue de ce cadavre, avaient tout quitté pour entrer dans une maison de repentir.

Ces exécutions divines, coup sur coup répétées, terrifiaient les cœurs les plus rebelles, quand un miracle éclatant de la Madone, en confirmant la sainteté d’Alphonse , centupla l’autorité de sa parole et détermina un mouvement de conversions pour ainsi dire irrésistible. Vers la fête de Noël, il prêchait un soir sur le patronage de Marie, son sujet de prédilection. Il animait ses auditeurs à aimer la divine Mère, à mettre en elle toute leur confiance, et cela avec tant de suavité et d’onction qu’on croyait entendre un ange du ciel. Tout à coup un frémissement agite cette foule immense , et tous les yeux se détachent du prédicateur pour se porter sur la sainte Vierge. Dans l’ovale d’argent qui encadrait la face de la Madone aux Sept- Voiles, apparaissait en relief le visage frais et vermeil de la Vierge bénie, tel qu’on l’avait contemplé dans les apparitions précédentes. Quand tous les regards furent ainsi fixés sur cette figure céleste, un rayon d’éblouissante lumière s’en détacha soudain, traversa l’église et vint se reposer sur la face du prédicateur, qu’il illumina d’un merveilleux éclat. Tout hors de lui, Alphonse balbutiait quelques mots entrecoupés : « Ma bonne Mère... je suis à vous,... tout à vous! » Mais bientôt il entra dans un saint ravissement, et tout le peuple le vit, les yeux fixés sur Marie, les bras tendus vers elle, s’élever de plusieurs palmes au-dessus de l’estrade , comme s’il allait prendre son vol. Les deux mille personnes qui composaient l'auditoire, muettes d’abord de stupéfaction, poussèrent alors un cri d’enthousiasme qui retentit bien au-delà de l’enceinte sacrée : « Miracle ! miracle ! » Ce cri, répété partout, attira des flots de curieux aux abords de la cathédrale, au point que les religieuses de l’Annonciade, dont le couvent était peu éloigné de l’église, crurent à une émeute. Aux interrogations bruyantes du dehors se mêlaient les cris et les sanglots des spectateurs du prodige. Les hommes se frappaient la poitrine; les femmes exprimaient leur repentir par des larmes et des gémissements; des pécheresses publiques, frappées de terreur, s’élancaient vers l’estrade en criant : « Pardon, pardon! nous voulons nous convertir! »

Le souvenir de cette scène indescriptible était encore vivant cin-

APOTRE ET FONDATEUR

quante ans après. En 1794, & l’occasion du procès de béatification, dont on sollicitait l’introduction en cour de Rome, les trois premiers magistrats de Foggia s’exprimaient ainsi dans leur supplique A Pie VI : « Personne n’ignore ici que, pendant la mission de 1745, donnée dans notre église cathédrale par Alphonse et ses compagnons, au moment où le serviteur de Dieu prêchait les gloires de Marie, un rayon de lumière, parti du visage de la Madone, notre glorieuse protectrice, traversa tout le peuple et vint illuminer la face du prédicateur. Aussitôt ravi en extase, on le vit s’élever de trois palmes au-dessus de l’estrade; prodige qui arracha des cris de joie et d’enthousiasme à toute l’assistance. Il existe encore ici des vieillards qui se rappellent parfaitement le grand miracle de 1745 ^ »

U est inutile d’ajouter qu’après de pareilles scènes la mission de Foggia produisit des fruits surabondants et même, au dire de Sportelli 2 , plus extraordinaires que partout ailleurs. Une fois de plus la Vierge immaculée écrasa sous son pied la tète du serpent infernal. On vit les femmes de mauvaise vie accuser publiquement leurs péchés et demander pardon de leurs scandales. On ne parlait que de conversions inattendues, de restitutions et de réconciliations inespérées. Au règne du péché succéda la vie de piété , la pratique de l’oraison , la visite au saint Sacrement , la fréquentation des sacrements, la dévotion à la sainte Vierge. Toutes les classes de la société contribuèrent à cette révolution religieuse; car, outre la mission générale, les missionnaires prêchaient les saints exercices aux gentilshommes, aux avocats, aux fonctionnaires, aux artisans,

1. Dans ses Mémoires comme dans sa déposition au procès, le P. Tannoia raconta les détails de ce fait merveilleux d'après les témoignages des PP. Garzilliet Corsano, présents à la mission de Foggia. Lé P. Corsano, également témoin au procès en 1797, s’exprime en ces termes : a Des rayons de lumière céleste, émanant de la Madone anx Sept- Voiles, vinrent frapper directement le visage du Serviteur de Dieu, lequel, tout hors [de lui, la face resplendissante, se tourna vers la sainte Image en balbutiant encore quelques paroles d’amour. » Le P. G&rzilli écrit dans ses Mémoires : « Pendant qu’Alphonse prêchait ce grand sermon, nous entendîmes un bruit confus venant du côté de l'église. L’office terminé , nous courûmes demander aux pères ce qui s'était passé. Ils nous répondirent qu’un rayon de lumière, parti de la Madone, avait illuminé la face du prédicateur à la vue de tout le peuple et provoqué les cris que nous avions entendus. » Les deux frères Romito et Flumeri assistaient à la mission comme frères servants. Témoins au procès , voici ce qu’ils disent : « Nous avons appris par nos pères et par toute la population, dit le frère Romito, qu’un soir, pendant le sermon, un rayon de lumière parti du visage de Marie illumina la face du Serviteur de Dieu, lequel fut ravi en extase. » Le frère Flumeri se sert à peu près des mêmes expressions. Cet événement prodigieux est donc un fait incontestable.

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