‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 85 sur 227 · Lettre à l'abbesse de l’Annonciade, janvier · texte numérisé non relu

Lettre à l'abbesse de l’Annonciade, janvier

APOTRE ET FONDATEUR

des pères, la tristesse se peignit sur tous les fronts. Un Calabrais impénitent, ayant manifesté sa joie, manqua d'être lapidé par le peuple.

Pendant que les pères Sportelli , Cafaro, et sept autres de leurs compagnons , allaient évangéliser deux autres villes de la Pouille , Rochetta et Lacedogna, où Dieu les combla de ses bénédictions , Alphonse reprit le chemin d’Iliceto, emmenant avec lui deux sujets précieux, le chanoine Garzilli et le prêtre Corsano, qui tous deux se rendaient au noviciat.

Don François Garzilli avait alors cinquante-cinq ans. Il avait étudié à Naples au collège des nobles, où il s'était distingué par sa science comme par sa vertu. Puis il s'absorba dans les études théologiques, se préoccupant beaucoup de savoir s'il valait mieux se servir simplement du texte de saint Thomas ou s'aider de commentaires, question qui trouble assez peu nos modernes étudiants. Devenu, jeune 'encore, chanoine de Foggia, il fut chargé de diriger une maison de repenties fondée par Mgr Cavalieri. Grèce au zèle et aux largesses du chanoine, ce refuge devint si florissant que, malgré ses désirs de quitter le monde , on lui fit un cas de conscience d'abandonner l’œuvre avant de l’avoir complètement affermie. Enfin, au mois de mai 1745, six mois avant la mission de Foggia, étant venu faire une retraite à lliceto pour apaiser ses scrupules, il déclara au père Cafaro qu’il se croyait appelé à la congrégation. Celui-ci pensa que le chanoine , avec ses cinquante-cinq ans et sa santé délicate, s'habituerait difficilement au régime d’Iliceto et à la vie de missionnaire. Il était donc d’avis de ne pas l’admettre, mais le saint fondateur consulté lui répondit par cette prophétie : « Le chanoine peut entrer sans crainte dans notre institut. Sa santé s’y rétablira parfaitement, et il vous survivra, bien que vous soyez jeune encore. Vous, mon père, vous mourrez avant peu d'années, et le chanoine Garzilli vivra très longtemps. >» De fait, le père Cafaro mourut à quarante-six ans et le chanoine à quatre-vingt-dix-sept ans. Il fut donc admis au noviciat par une intervention manifeste de Dieu. Aussi , après avoir réglé ses affaires et pris une part active à la mission de Foggia. le chanoine Garzilli venait-il, plein de joie, s’exercer à la vie religieuse dans la solitude d’Iliceto. Il y fut rejoint quelques jours après par Dominique Corsano , dont Alphonse avait aussi décidé la vocation pendant son séjour à Foggia.

La maison d'Iliceto ne s'était pas enrichie durant ces quelques mois. C’était toujours la même indigence , et par suite le même ré-

NOTRE-DAME DE CONSOLATION

gime. A la longue, les plus durs, même les plus mortifiés, finissaient par le juger intolérable. A son retour, Alphonse écouta ces doléances trop légitimes et réconforta les courages par cette prédiction : « Prenez patience encore un peu de temps, Dieu et Marie viendront à notre aide. » Quelques jours après, il partit pour Sainte- Agathe, où les missionnaires de Lacedogna devaient le rejoindre. Il y ouvrit les saints exercices le 22 janvier, mais bientôt une fièvre ardente le força de laisser à ses compagnons les travaux les plus pénibles. Cependant il paraissait quelquefois en chaire, dit Tannoia, et sa seule présence opérait des conversions prodigieuses, parce que sa vie était un prodige de vertu. Or la mission de Sainte-Agathe n’était pas terminée, que Dieu, par un événement inattendu, vint en aide, comme Alphonse l’avait annoncé , aux pezzenti dTliceto. Un courrier lui apporta la nouvelle que le chanoine Casati, frappé à mort, réclamait sa présence. Incapable de monter à cheval, le saint se fit porter jusqu’à Iliceto, et le lendemain 3 février, le chanoine expirait dans ses bras, lui demandant la grâce d’être enterré dans l’église du couvent, aux pieds de la Madone vénérée qu’il avait instituée son unique héritière. Le chapitre en deuil, les pères observantins, les confréries, et plus de six cents personnes, accompagnèrent le défunt jusqu’à la demeure qu’il s’était choisie. Une inscription gravée sur son tombeau perpétua le souvenir des vertus et des bienfaits du pieux chanoine Casati.

Quelques jours après, les pères furent mis en possession des biens légués à Notre-Dame de Consolation par le généreux donateur, et, par suite, des revenus dont il s’était réservé la jouissance jusqu’à sa mort. Ces revenus, de trois cents ducats à peine, ne suffirent jamais pour entretenir une communauté nombreuse. Les souffrances et les privations, moins dures pour le moment, augmenteront avec le nombre des novices, jusqu’au jour où ils seront forcés d’émigrer pour ne pas mourir de faim. Cet état de pauvreté, même de misère , n’empêcha pas les mécontents de faire sonner bien haut la richesse du couvent. Les pères avaient trouvé dans la succession du chanoine Casati une somme de neuf cents ducats, dont ils durent consacrer le tiers aux funérailles et aux aumônes : on répandit le bruit qu’une cachette découverte par eux renfermait un trésor de quatre-vingt mille ducats. Cette invention absurde, propagée par des malintentionnés dans un temps où l’on en voulait partout aux couvents, faillit, comme nous le verrons bientôt, causer la ruine de la congrégation. Les gens sensés, dans le clergé comme dans le peuple , n’en regardaient pas moins la situation matérielle

APOTRE ET FONDATEUR

des pères comme très précaire. La sœur du chanoine Cicconi, archiprêtre de la collégiale, leur laissa en mourant les quelques parcelles de terrain qui constituaient tout son avoir. Le saint évêque de Bovino,MgrLucci, disposa aussi en leur faveur d'une chapellenie dotée de quelques rentes, « tant pour reconnaître leurs éminents services, dit l'acte de concession, que pour suppléer à l'insuffisance de leurs revenus. » Cette insuffisance était telle qu'en ce même mois de février, Alphonse fut obligé, pour parer à ses besoins, d'exiger de son frère le règlement de la succession paternelle, que celui-ci, gêné lui-même dans ses affaires , semblait vouloir accaparer tout entière1. De plus il voulut, par une cession de tous ses biens, subvenir aux nécessités de ses trois maisons, plus pauvres les unes que les autres. « J’établis, dit-il, la très sainte Mère de Dieu, Marie , ma Mère , et par elle la congrégation du Très Saint-Sauveur, héritière de tous les biens qui me reviennent, en particulier d'une rente viagère de cent cinquante ducats2 que doit me servir ma famille depuis la mort de mon père; d'un capital de trois cents ducats que je me réservai par acte notarié lors de ma renonciation à mon droit d'aînesse; et enfin de la légitime de deux cents ducats que mon père m'a laissée par testament sur les biens qu'il possédait au moment de sa mort3. »

Ces ressources pécuniaires lui permirent d’alléger quelque peu les souffrances de la communauté, mais il n'en resta pas moins, comme il l’avait dit, un chef de pezzenti . Ceux qui ont vécu avec lui à cette époque nous ont dépeint sa vie pauvre et mortifiée. Laissant à ses compagnons les cellules habitables, il s'était réfugié dans un taudis qui servait de bibliothèque. C'est là que, vers minuit, s'arrachant à l'oraison ou à l'étude, il prenait sur un grabat dur comme une planche, quelques heures de sommeil. Ses vêtements, dont on ne reconnaissait plus l'étoffe, consistaient en pièces et morceaux cousus ensemble. Il ne portait du reste que de vieilles défroques achetées à la friperie, soutanes de jésuites plus ou moins ajustées à sa taille, ou même manteaux d’observantin passés au noir. Avec ces guenilles sur le dos , ses souliers roussis , son chapeau dont nul n’aurait donné un carlin, on l’eût facilement pris pour la personnification de la mendicité. Dans les froids de l’hiver, qui sont très rigoureux sur cette montagne d'Iliceto, on le voyait grelotter dans sa misérable chambrette, toujours sans feu.

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