‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 95 sur 227 · Lettre du l®1 août, Corrispond . (jcner I · texte numérisé non relu

Lettre du l®1 août, Corrispond . (jcner I

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si bien la cause de sa congrégation, que le prélat, alors influencé par de nombreux et puissants intercesseurs, lui promit enfin un rapport favorable.

Mais il était dit que ce séjour à Naples ne serait qu’une suite d’agonies intérieures. Pendant tous ces débats, Tarchevèque de Palerme, don Dominique Rossi, étant venu à mourir, le roi dit à Brancone : « Le pape fait de bonnes promotions, mais je veux en faire une meilleure que le pape ». Et il lui annonça qu’il avait fait choix d'Alphonse pour gouverner l’église de Palerme, nul n’étant plus digne que lui par la noblesse de la naissance , les talents et le zèle des âmes, d’occuper ce poste très important au double point de vue de l’Église et de l’État. Brancone ne put qu’applaudir à cette élection , et s’empressa d’en faire part au saint fondateur. Un instant celui-ci resta comme foudroyé; puis, les yeux pleins de larmes, il supplia le ministre de faire valoir auprès du monarque les raisons qui le forçaient à refuser l’épiscopat. Il avait fait vœu de n’accepter aucune dignité et de ne jamais briser les liens qui l’attachaient à la congrégation : quel scandale pour ses compagnons, s'il allait les quitter pour devenir archevêque de Palerme! Le roi portait grand intérêt aux missions rurales : cette œuvre des missions, non encore suffisamment affermie, n’allait-elle pas crouler si on lui enlevait l’appui de sou fondateur? Ce serait donc lui briser le cœur et lui ôter la paix de l’âme que de le forcer à sacrifier l’œuvre capitale de sa vie. Brancone, cédant à ses supplications, promit de présenter ses réclamations au roi ; le roi répondit que si Alphonse avait fait des vœux, le pape l’en dispenserait , et que le meilleur évêque était précisément celui qui ne voulait pas l’être. Cette insistance du prince mit Alphonse dans de telles alarmes qu’il écrivit au père Cafaro : « C’est le moment de prier, car je me vois en butte à une terrible persécution. Le roi veut absolument me nommer archevêque de Palerme, mais j’irai me cacher au fond d’un bois plutôt que d'accepter cette dignité1. » Alors, comme dans toutes ses angoisses, il eut recours aux austérités et aux macérations ; il demanda des prières aux membres de ses communautés, aux religieuses, aux saintes âmes , et ne cessa d'importuner son ami Brancone , lui suggérant tous les jours un nouvel argument pour fléchir le roi. Cette sainte opiniâtreté finit par triompher de Charles 111. Un jour que Brancone lui démontrait pour la dixième fois qu’Alphonse ferait plus de bien comme missionnaire que comme archevêque de Palerme, et que l’œuvre

1. Lettre au P. Cafaro, fin juillet 1747. Corrisp . gener I, 13G.

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des missions des campagnes , privée de son chef, tomberait avant peu, le monarque, bien qu’à regret, se rendit à ces considérations. D’abord assez mécontent de ce refus, il en fut ensuite très édifié et n’en apprécia que mieux la congrégation. Aussi tenta-t-il plusieurs fois d’élever à l’épiscopat quelques-uns de ses membres, mais Alphonse parvint toujours à l’en dissuader. « Ce qui manque aux églises, disait-il, ce ne sont pas des évêques, mais des ouvriers qui travaillent au salut des âmes, surtout dans les villages. On trouve peu d’hommes assez généreux pour se dévouer à cette œuvre pénible, et si l’esprit d’ambition pénétrait dans leurs rangs, bientôt on n’en trouverait plus. »

Débarrassé de ce souci, Alphonse attendait avec impatience le rapport du grand-aumônier. Enfin, le 22 août, Mgr Galiano, désireux de plaire aux régalistes sans écarter absolument la demande d’approbation, présenta au conseil d’État des considérations et des conclusions qu’il est bien difficile de concilier. « Je représenterai d’abord à Votre Majesté, dit-il, qu’en ce qui concerne l’État, fonder une nouvelle congrégation, c’est exactement la môme chose que fonder un ordre religieux. Les pères de la Mission , par exemple , forment une congrégation de prêtres séculiers, et non un ordre religieux comme les dominicains ou les franciscains, mais qu’importe à l’État? Les uns et les autres se multiplient de la même manière et acquièrent tous les jours de nouveaux biens, qui, retirés de la circulation, tombent dans le domaine de la mainmorte. Donc l’autorisation demandée par les pères du Saint-Sauveur de s’ériger en congrégation sous un supérieur général et des règles particulières, fera de leurs maisons des communautés légitimes ayant droit d’acquérir et de posséder. »

Cette première considération n’était pas de nature à passionner pour la nouvelle congrégation des conseillers royaux qui avaient horreur de la mainmorte. La seconde parait encore plus étrange. « On ne peut nier, dit-il, que le père de Liguori et ses compagnons travaillent aujourd’hui utilement et avec succès à l’instruction des pauvres villageois, ni que la vie de ces missionnaire soit très édifiante ; mais tous les ordres et congrégations de séculiers ou de réguliers. Votre Majesté ne l’ignore pas, ont commencé par être utiles et exemplaires; puis insensiblement on les a vus déchoir de leur première ferveur et devenir, avec le temps, une charge pour l’État sans aucune utilité pour le peuple. L’expérience du passé, cette grande maîtresse de l’avenir, doit nous faire appréhender qu’il n’en soit de même de la nouvelle congrégation, et qu’après la mort des premiers

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fondateurs, l’œuvre ne dégénère comme tant d’autres pour aboutir bientôt à une complète décadence. »

De ces prémisses, on pourrait s’imaginer que le grand-aumônier va conclure à la non-approbation de l’institut; mais n'a-t-il pas promis au saint fondateur que les conclusions de son rapport lui seraient favorables? En dépit de la logique, il propose donc au conseil d’approuver la congrégation, mais avec toutes sortes de restrictions. « D’abord, la nouvelle congrégation, comprenant les quatre maisons de Ciorani, de Nocera, d’iliceto et de Caposele, devra recevoir dans son sein les missionnaires du Saint-Sacrement, lesquels désirent se réunir au père de Liguori pour ne former qu’un seul institut sous le nom du Saint-Sauveur. » On voit que le grand-aumônier n’a pas oublié Mandarini; mais il y a d’autres conditions à l’approbation : « Les missionnaires ne pourront s’établir dans aucun lieu du royaume sans la permission de Sa Majesté. Si jamais ils s’écartent du but de leur institut, qui est de travailler à instruire les bergers et les campagnards, Sa Majesté conserve le droit de supprimer la congrégation ipso facto . Le mémo pouvoir appartiendra à ses successeurs, sans qu’il soit besoin pour cela de recourir au pape. En ce cas, les biens acquis par ces religieux seront employés à des œuvres pies au gré de Sa Majesté et de ses sérénissimes successeurs. Les missionnaires ne pourront accepter d’héritage ou de donation si le donateur a des parents pauvres, et cela jusqu’au quatrième degré inclusivement. 11 ne leur sera permis de posséder pour chaque maison qu’un revenu de mille ducats, ou moindre encore s’il plaît à Sa Majesté. »

Moyennant ces restrictions et ces précaulions, le rapporteur estime que la congrégation pourrait rendre des services, au moins dans certains endroits du royaume : « Votre Majesté n’ignore pas qu’on rencontre dans plusieurs districts des populations presque sauvages, ramassis de brigands, d’assassins et de criminels de toute espèce, comme par exemple les montagnes du Cilento et certaines campagnes de la Calabre et de la Basilicate. Avec l’esprit qui les anime aujourd’hui, les missionnaires du Saint-Sauveur seraient d’une grande utilité pour civiliser les habitants de ces contrées et empêcher les homicides qui s’y commettent tous les jours. »

De ce facétieux rapport l’on pouvait conclure que la nouvelle congrégation avait surtout pour but de renforcer les brigades de gendarmerie opérant contre les brigands calabrais. Les conseillers du roi trouvèrent que ce mince avantage ne compensait pas l’im-

mense inconvénient de déroger à la politique du gouvernement contre la mainmorte et les ordres religieux. Ils votèrent en majorité contre les conclusions du prélat, et le roi, confirmant leur sentence, décida qu’on resterait dans le statu quo. C’était un échec sans doute, mais échec providentiel, car si ces restrictions eussent été acceptées, c’en était fait de la congrégation. Comment, après l’accession des Mandarinistes , conserver à l’institut sa physionomie primitive? Comment se mouvoir, les fers aux pieds et les menottes aux mains? Comment se présenter à Rome avec une livrée d’esclave pour recevoir l’approbation pontificale? Cette dernière réflexion, Galiano la fait lui-même en terminant son rapport : « Il est vrai, dit-il, qu’en face de ces conditions Rome soulèvera plusieurs difficultés; mais, comme il s’agit d’une fondation non existante, je ne les crois pas insurmontables, et il faut laisser au père de Liguori le soin de les aplanir. » Le grand-aumônier était-il assez naïf pour croire que le pape concéderait au roi la faculté d’abolir, sans prendre son avis, une congrégation approuvée canoniquement? En tout cas, Charles III se montra plus sensé que ce régaliste, car un des motifs pour lesquels il refusa d’accepter les conclusions du rapport, c’est qu’il ne pourrait pas user du droit qu’on lui conférait sans se brouiller avec le pape.

Le 25 août, après deux mois de sollicitations et d’angoisses, le saint apprit que sa demande était rejetée. Pour le consoler, le marquis Brancone lui transmit en même temps ces paroles du roi : « Dites-au père de Liguori qu’il compte sur ma protection et qu'il continue à travailler avec le même zèle pour la gloire de Dieu et le bien de l’État; je le seconderai de tout mon pouvoir ». Alphonse adora la volonté de Dieu , mais néanmoins il ne put fermer l’œil la nuit suivante, tant son âme était troublée. Le démon en profita pour lui suggérer une tentation de désespoir. Dans la matinée du 27, pendant qu’il célébrait la messe, il lui vint à l’esprit que ce refus d’approbation entraînerait à bref délai la ruine de son institut. Ses contradicteurs de Pagani allaient en profiter pour détruire cette maison, et quand celle-ci aurait succombé, les autres ne tarderaient pas à périr. La tentation croissant toujours et Dieu le privant de toute lumière , il se dirigea , la tête en feu, le front baigné de sueur, vers la demeure du marquis Brancone pour lui communiquer son inquiétude avant que le décret royal fût libellé. La porte du palais étant encore fermée, le saint, incapable de se tenir debout, s’assit au milieu des pauvres sur les marches de l’escalier. Heureusement Brancone l’aperçut de son balcon et donna l’or-

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dre de l'introduire à l’instant. Mis au courant de ses terreurs, le ministre s'efforça de le rassurer en lui expliquant que les décrets particuliers autorisant chacune de ses maisons suffisaient pour les maintenir. « Le cas n’est pas aussi désespéré que vous vous l’imaginez, ajouta-t-il, et la piété du roi saura bien trouver un moyen d’affermir votre congrégation. » Et comme la tempête intérieure ne paraissait pas se calmer, le pieux marquis puisa dans son cœur le mot le plus propre à rendre au fondateur toute sa sérénité : « Avec vos découragements, lui dit-il, vous donneriez à penser que vous mettez ici-bas votre confiance ! » Aussitôt Alphonse leva les yeux au ciel, et la tentation disparut.

Ces démarches et ces tribulations qui firent de son séjour à Naples un vrai purgatoire, comme il le disait lui-même, ne l’empêchèrent pas de travailler au salut des âmes. Souvent, sur l’invitation du directeur du séminaire, il prêchait aux nombreux élèves l'amour de Dieu et l’horreur du péché. Il les exhortait à méditer sans cesse la passion du Sauveur et à placer toute leur confiance en Marie. Maîtres et élèves ne se lassaient jamais de l’entendre. De même, il se rendait fréquemment au collège des Chinois, dont la chapelle lui rappelait les doux souvenirs de sa jeunesse sacerdotale , pour exciter le zèle des jeunes gens qui se préparaient à évangéliser les idolâtres. Les religieuses des divers monastères l’invitaient à leur donner les saints excercices; lésâmes pieuses sollicitaient ses conseils : le saint se multipliait pour être utile à tous. Le curé de Saint-Jean, don Joseph Porpora, le pria de prêcher dans son église la neuvaine de l’Assomption. Surpris à l’improviste, Alphonse n’avait ni sermons ni loisirs pour en composer, mais il s’agissait des gloires de Marie et du salut des âmes : il n’eut pas le courage de refuser. « Je répéterai, dit-il, les paroles que la sainte Vierge me mettra sur les lèvres. » Les neuf sermons qu’il prêcha prouvent qu’il n'oubliait jamais son rôle de convertisseur. 11 montra comment l’humilité de Marie contraste avec notre orgueil , son amour envers Dieu avec notre froideur, sa conformité parfaite à la volonté divine avec nos révoltes et nos désobéissances. Puis il dépeignit la sainte mort de Marie et l’horrible mort du pécheur; les assauts que le démon livre aux méchants qui vont quitter ce monde , et les secours que Marie accorde à ses serviteurs, surtout à leurs derniers moments ; l’épouvante qui saisit le moribond à la pensée de l’enfer, et la douce paix du protégé de Marie. Enfin, après un vivant tableau des joies du ciel et des peines de l’enfer, il établit que le vrai serviteur de Marie se sauve sûrement. Le jour de l’Assomption, il retraça le triomphe de la reine du ciel

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d’une manière si saisissante qu’il excita l’admiration générale. « Ainsi, dit le père Tannoia, cette neuvaine devint une véritable mission , pendant laquelle des milliers d’âmes qui avaient vieilli dans le péché, remuées par ces discours émouvants, se convertirent sincèrement à Dieu. »

Un incident qui fit grand bruit dans le monde ecclésiastique, montre avec quelle sainte indignation Alphonse s’élevait contre ces prédicateurs ou plutôt ces rhéteurs qui , loin de partager son zèle pour la conversion des âmes , s’amusènt à faire des phrases et se prêchent eux- mômes au lieu de prêcher Jésus- Christ. Là ville de Naples avait longtemps admiré un de ces prédicateurs à la mode, dont la voix venait de s’éteindre, le père Giacchi, de l’ordre des capucins, panégyriste très en vogue. Ses sermons, pleins de mots recherchés, de périodes cadencées, de tirades pompeuses, ressemblaient à des bouquets de fleurs. Les mondains n’avaient pas assez d’éloges pour célébrer cet artiste, et les jeunes orateurs delà chaire, même à la Propagande, s’étudiaient à reproduire ses tours de phrase afin de gagner les bonnes grâces de leurs auditeurs. Cette profanation de la parole de Dieu révoltait notre saint, et il ne s’en cachait pas. Pendant qu’il parcourait les rues de Naples en quête d’un ministre ou d’un protecteur, il rencontra certain jour son ami, Nicolas Borgia, alors préfet des missionnaires de la Propagande, qui l’invita, en qualité de confrère, à faire la conférence hebdomadaire aux membres de la société. Il y consentit d’autant plus volontiers qu’il y trouvait l’occasion, en attaquant un abus préjudiciable aux âmes, de décharger son cœur et sa conscience. S’adressant à des missionnaires, il montra que le missionnaire plus que tout autre est tenu de prêcher Jésus crucifié sans se rechercher luimême. Avec une liberté tout apostolique il flétrit ces prédicateurs qui, méprisant la simplicité de l’Évangile, couvrent la parole de Dieu des oripeaux du siècle, et la déshonorent sous prétexte de l’embellir. Sortant des généralités, il condamna dans les termes les plus véhéments et les plus expressifs le trop fameux père Giacchi « lequel s’est montré, dit-il, par sa manière de prêcher, ennemi des âmes et traître à la parole de Dieu. » Il déplora l’illusion de certains membres de la Propagande, dont l’engouement pour le célèbre panégyriste avait perverti les idées et faussé la prédication. « Tous veulent imiter le père Giacchi, s’écria-t-il, mais quel profit en résu Ite-t-il pour les âmes? Si l’on prêche des panégyriques, ce ne doit être que pour porter les auditeurs h imiter les vertus des saints. Si nous ne prêchons pas à l’apostolique , nous ne produirons aucun

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fruit et nous perdrons notre temps. Fasse le ciel que le père Giacchi, pour avoir noyé la parole de Dieu dans sa brillante phraséologie, n’ait point à expier sa vanité en purgatoire jusqu’au jour du jugement! »

Cette vigoureuse sortie offensa quelques-uns des jeunes prédicateurs qui se sentaient plus ou moins atteints et condamnés. L’un d’entre eux surtout ne craignit pas de réprouver tout haut la franchise du censeur. « Prononcer l’arrêt du pèreGiacchi, disait-il, et cela en public! » Cette parole fut rapportée au saint fondateur : « Je n’ai point parlé en public, répondit-il, mais dans une réunion privée. » Du reste , ces murmures, en lui révélant la gravité du mal , ne firent que stimuler son zèle. Borgia et les anciens avaient trop de sens et d’expérience pour ne pas lui donner raison. Ils l’invitèrent donc à s’expliquer dans une seconde conférence. 11 reprit le même thème, avec de nouveaux développements. « On m’a rapporté, dit-il, que plusieurs d’entre vous se sont offensés de m’entendre réprouver le style fleuri et la façon de prêcher du père Giacchi. J’ai pensé d’abord que je devrais m’en confesser, mais comme le ferme propos me faisait absolument défaut , je m’en suis abstenu. » Il prouva de nouveau que cette adultération de la parole de Dieu est une trahison envers les âmes et un crime envers Jésus- Christ. Il s’éleva aussi contre la mise élégante de certains sociétaires de la Propagande , dont les gens du monde eux-mêmes blâmaient la vanité. Celte fois chacun profita de la leçon, et tous s’en allèrent la tète basse.

Au procès de béatification, le Promoteur de la foi, reprenant la thèse des mécontents, ne manqua pas d’incriminer la mercuriale du serviteur de Dieu contre la pompeuse rhétorique de Giacchi. « Sans doute il avait raison, dit-il, de vanter aux missionnaires le style évangélique, mais il n’est pas défendu d’orner le discours de quelques fleurs pour de justes fins, et n’est-ce pas excessif de condamner au purgatoire jusqu’à la fin du monde un panégyriste un peu trop coloré? » On lui répondit « qu’il s’agissait non d’un prédicateur qui pare comme il convient la parole de Dieu , mais d’un vain discoureur qui la charge d’ornements profanes pour s’attirer les applaudissements, en sorte que les prédications ne profitent qu’à son amour-propre, et nullement aux fidèles, qui n’y comprennent rien. Moins tolérant que le serviteur de Dieu, ajouta le défenseur, saint Bernard ne se contente pas de mettre ces vaniteux en purgatoire, il les traduit au tribunal du souverain juge, où les pauvres qu’ils ont laissés sans nourriture deviennent leurs accusateurs. « Ils

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seront damnés, dit Corneille de la Pierre, non seulement pour avoir fait servir la parole de Dieu à leur propre gloire, mais encore pour avoir empêché le salut de beaucoup d'âmes dont Dieu les avait chargés. »

En somme, si Alphonse n'obtint pas ce qu’il était venu chercher à Naples, son séjour de trois mois dans la capitale ne fut pas sans profit pour son œuvre et pour le monde. Le peuple eut sous les yeux le spectacle assez rare d’un véritable saint, puissant, comme le Maître, en œuvres et en paroles, humble et doux comme lui, et il admira le Dieu qui fait les saints. Les seigneurs napolitains, si fiers de leur noblesse et de leurs richesses, ne rencontrèrent pas, sans rougir de leur faste, ce patricien leur égal, devenu par amour pour Jésus-Christ plus pauvre que le dernier des pauvres. Quant aux prédicateurs, il leur apprit, nous venons de le voir, une vérité? alors rarement enseignée, que pour faire du fruit dans les âmes, il faut s'oublier soi-même et tâcher de se faire oublier. Il leur révéla en même temps par son exemple la source où l’on puise, mieux qu'à l’école des rhéteurs, le secret de l’éloquence simple mais pleine d’onction qui convertit les pécheurs. Malgré ses travaux et ses préoccupations, on le voyait chaque jour, à l’adoration des Quarante heures, passer un temps considérable aux pieds du saint Sacrement. C’est là qu’il préparait ses discours ; c’est là qu’il trouvait la force de monter en chaire, même quand son corps, brisé par la fatigue ou la souffrance, semblait s’y refuser. Du 25 août au 13 septembre, bien que constamment en proie à de violentes névralgies, il n’en continua pas moins d’annoncer chaque jour la parole de Dieu.

De si éminentes vertus inspirèrent aux Napolitains une profonde vénération pour leur saint compatriote. Chacun désirait posséder un objet qui lui eût appartenu, ce qui l'obligea de se précautionner contre de pieux larcins, qui d’ailleurs alarmaient son humilité. Il ne comprenait pas comment des gens sensés pouvaient témoigner quelque estime à un misérable pécheur comme lui. Obligé de se faire arracher une dent qui lui causait d’intolérables douleurs, il se rendit chez le médecin en compagnie du frère Tartiglione. L’opération terminée, le frère se saisit adroitement de la dent qu’on venait d’extraire, et pensait bien la conserver comme une précieuse relique. Mais, en retournant au logis, Alphonse la lui demanda sous prétexte de l’examiner, et la jeta au loin sur la rue , en adressant à son compagnon un sourire et un haussement d’épaules qui semblait dire : « Es-tu fou, mon pauvre Tartiglione? »

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Le saint quitta Naples à la fin de septembre. Il n’avait pas obtenu l’approbation de son institut, mais, grâce à l’ascendant de ses vertus sur le roi comme sur le peuple , son œuvre vivra sans approbation dans un temps et dans un pays où l’on exterminait sans pitié toute société non autorisée.

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