CHAPITRE XVIII
SIX MOIS A NAPLES
Le chapitre général de 1747. — Alphonse à Naples. — Nouvelle demande d’approbation et nouvel échec. — Un protecteur inattendu. — Supplique au pape. — Série de prédictions. — Un singulier crime de lèse-majesté. — La semaine-sainte à Ciorani. — Pourquoi un nouvel institut. — Adnotationes à Busembaum. — Réponse à un censeur. — Une sainte indignation.
Le pape seul a le droit de créer dans l’Église de nouvelles milices, comme aussi de les supprimer s’il le juge nécessaire. Selon l’opportunité des temps, Dieu charge un de ses privilégiés de fonder un nouvel ordre religieux pour travailler à la sanctification de ses élus; un évêque approuve provisoirement et à titre d’essai l’œuvre naissante, mais c’est au pape qu’il appartient de lui donner la consécration définitive. Et quand le pasteur suprême a enrôlé cette nouvelle troupe dans les rangs de l’armée de Dieu, le devoir d’un roi, c’est non seulement de la laisser passer en toute liberté, mais de la protéger comme il doit protéger l’Église elle-même.
Alphonse désirait ardemment, nous l’avons vu, cette approbation apostolique, sans laquelle son institut ne vivait, pour ainsi dire, qu’en espérance , mais son œuvre ne lui paraissait ni assez solide ni assez stable pour mériter cette faveur. C’est à ce point de vue surtout qu’il déplorait son dernier échec. L’approbation de Naples lui eût ouvert les portes de Rome, mais comment demander au pape d’approuver une congrégation qu’une fantaisie du pouvoir civil pouvait jeter par terre?
Toutefois, malgré ces quinze années de déboires et de déceptions, il espérait dans le Dieu qui avait créé l’institut. De temps en temps, il voyait sa barque sur le point de sombrer, mais il n’en continuait pas moins de ramer, persuadé que le divin pilote finirait par la
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conduire au port. A peine rentré à Ciorani, il convoqua un chapitre général pour aviser aux voies et moyens de la consolider. Le chapitre de 1743 l’avait chargé de coordonner les règles et constitutions observées jusqu’alors dans la congrégation. Il soumit ce travail d’ensemble aux capitulaires réunis à Ciorani le 17 octobre 1747. Douze règles fondamentales, ou plutôt douze vertus que les sujets devaient cultiver tour à tour pendant les douze mois de l’année , formaient les grandes divisions de ce code. A chacune d’elles le législateur avait annexé les constitutions pratiques qui en dérivent comme *de leur source. Deux statuts complémentaires, l’un sur l’organisation du gouvernement, l’autre sur la réglementation des offices, terminaient ces Règles et Constitutions de l'Institut du Saint - Sauveur qu’Alphonse désirait soumettre au plus tôt à l’approbation de l’Église. En attendant, le chapitre général en sanctionna les divers articles.
Sur ces entrefaites, de bonnes nouvelles arrivèrent de Naples. Brancone apprenait à son ami que le roi se montrait animé d’excellentes dispositions. Pour multiplier les missions prèchées à ses vassaux, il avait ordonné d’appliquer à cette œuvre l’excédent de revenus de certaines chapelles, mais le tribunal saisi de cette question venait de répondre que les charges absorbaient lesdits revenus , ce dont le monarque s’était montré fort mécontent. Peut-être, ajoutait Brancone, est-ce le moment de revenir sur l’extrême pauvreté de votre congrégation et de réclamer de nouveau un subside annuel en faveur des missions.
Cette communication raviva les espérances du saint fondateur. Au lieu de solliciter un secours matériel, l’idée lui vint d’insister auprès du roi pour obtenir une autorisation quelconque qui permit à l’institut d’exister et de posséder. Un simple placet royal lui eût assuré la stabilité requise pour obtenir de Rome l’approbation tant désirée. Entraîné par cet espoir, il alla de nouveau à Naples en janvier 1748 reprendre son rôle de solliciteur, s’exposer à de nouvelles avanies et probablement à de nouveaux mécomptes. Mais il s’agissait de la gloire de Dieu, et dans ce cas Alphonse oubliait tout et s’oubliait lui-même.
La difficulté, c’était de trouver un motif plausible pour représenter au monarque une pétition écartée trois mois auparavant. Sous ce rapport, la nouvelle supplique que rédigea le fondateur est un petit chef-d’œuvre. « Votre Majesté, dit-il, n’ayant pas jugé bon d’ériger en une seule congrégation les maisons du Saint-Sauveur et celles du Saint-Sacrement (les maisons de Mandarini),
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Alphonse de Liguori et ses compagnons la supplient humblement d’accorder sa royale autorisation au moins et seulement aux quatre résidences de Ciorani, de Pagani, d’Iliceto et de Caposele, afin de consolider l’œuvre des missions de campagne. » En écartant les quatre maisons de Mandarini pour borner sa requête à ses propres maisons, Alphonse semblait diminuer ses prétentions et avoir ainsi plus de droit aux bienveillantes concessions du monarque. Il répondait ensuite très habilement au double danger signalé par le grand-aumônier, l’accroissement progressif des biens de mainmorte et la diminution probable de la ferveur primitive : Le sup-
pliant n’a nullement l’intention de fonder de nouvelles maisons, mais de consolider celles qui existent. Quant aux biens temporels nécessaires pour l’entretien de ces maisons et pour l’œuvre des missions, Votre Majesté déterminera la quotité qui lui paraîtra convenable, et nous l’accepterons de grand cœur. Nous ne prétendons nullement enrichir nos maisons, mais les pourvoir du strict nécessaire pour continuer l’œuvre des missions, afin de procurer à Dieu la gloire et à vos vassaux des moyens de salut. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise! les sujets de cette congrégation, infidèles à leur règle, oubliaient leur sainte vocation, Votre Majesté s’entendrait avec le souverain pontife pour supprimer l’institut. Le suppliant, au nom de ses compagnons présents et futurs, s’engage d’ores et déjà à n’élever aucune réclamation. »
Il était difficile de demander moins et avec plus de raison. Le ministre Brancone, grandement édifié de la modération d’Alphonse, transmit cette supplique et l’appuya de toutes ses forces. Charles III en fut lui-même touché. Reçu en audience privée, Alphonse renouvela de vive voix les sentiments exprimés dans sa lettre. « Nous n’avons d’autre but, dit-il , que de sauver les âmes en combattant la puissance de l'enfer; mais pour qu’une milice combatte avec avantage, elle doit porter les insignes de son roi, et c’est pourquoi nous demandons l’approbation de Votre Majesté. » Il fit ensuite au roi, que tous ces détails intéressaient vivement, l’énumération des missions prèchées chaque année dans les différentes provinces du royaume, et protesta de nouveau que, pour continuer cette œuvre si nécessaire au salut des âmes, ses compagnons et lui ne demandaient, comme l’Apôtre, que le vivre et le vêtement. Charles III le remercia de son dévouement, l’assura de sa protection, et lui demanda, en le congédiant, de prier pour le roi et pour la famille royale.
Mais la bonne volonté du monarque vint encore se heurter à la
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politique régaliste contre les ordres religieux. Charles III baissa pavillon devant l'inflexible Tanucci. En vain le chanoine Mathieu Testa, par amitié pour Alphonse, supplia-t-il le tout-puissant marquis, avec lequel il était lié, de s’intéresser à la congrégation du Saint-Sauveur et de dicter lui-même les conditions de l’approbation : la demande, bien que réduite au minimum, fut encore une fois rejetée au nom des intérêts supérieurs de l’État.
Après la réception si cordiale du roi, on avait le droit de s’attendre à un autre dénouement. Ce nouvel échec attrista d’autant plus Alphonse qu’en ce moment il se voyait exposé, par défaut d’existence légale , aux plus injustes revendications. A Nocera , le procès que lui avait intenté Cantaldi n’était pas encore vidé. A Ciorani, le frère d’André Sarnelli annonçait à qui voulait l’entendre qu’après la mort de ce dernier, il plaiderait devant les tribunaux contre la donation faite aux pères du Saint-Sauveur. « Nous avons reçu des renseignements, écrivait Alphonse à Villani, qui nous obligent à prier don André Sarnelli de modifier son acte de donation. La fondation de Ciorani, antérieure au décret de 1740, n’a pas reçu l’approbation expresse du roi. Or, le frère de don André se propose de nous chasser de Ciorani et de nous dépouiller aussitôt la mort du donateur. 11 faudrait donc exprimer dans un nouvel acte que la donation est faite , non à la congrégation , comme le porte la formule primitive, mais à certains d’entre nous, comme personnes privées. » Huit jours plus tard, il écrivait lui-même à don André Sarnelli : « Le nouvel acte devra être conçu dans les mêmes termes que celui de Caposele, dont je vous enverrai la copie. Mais surtout gardez le secret sur tout cela, afin que vos parents n’aillent pas nous intenter quelque procès, comme ils l’ont donné à entendre. J’ai peur surtout de votre frère Dominique, qui, je ne sais pourquoi, ne peut nous souffrir à Ciorani. « Laissez mourir mon frère, disait-il l’autre jour près du collège des Chinois , et leur affaire sera bientôt réglée. » Ce n’étaient pas là de vaines menaces, et Alphonse n’avait que trop raison de prendre ses précautions contre les héritiers du baron Sarnelli.
Ce second échec ruinait les espérances de notre saint, tant du côté de Rome que du côté de Naples. C’est ce moment que Dieu choisit pour intervenir en sa faveur. A l’occasion des vacances du carnaval se trouvait alors à Naples un prélat romain, Mgp Puoti, secrétaire de l’ambassade napolitaine près la cour de Rome, et camérier secret de Sa Sainteté. Par sa haute position, ses talents et ses vertus, il avait acquis une grande influence sur le pape Benoit XIV. Or, le di-
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gne prélat était en même temps l’admirateur et l’ami de notre saint, qui naturellement alla se consoler près de lui de ses déconvenues au sujet de l’approbation royale. Il ne lui cacha pas que s’il avait tant insisté pour donner à son institut une existence légale, c’était avant tout dans l’espoir d’obtenir plus facilement l’approbation du Saint- Siège. « Dans ce cas, lui répondit le prélat, ne perdez pas courage. L’opposition politique qu’on vous fait ici ne doit nullement vous empêcher de vous adresser directement au pape pour lui demander la confirmation de votre œuvre. Rédigez une supplique à cet effet, et je me charge de la remettre entre les mains de Sa Sainteté. »
A cette ouverture inattendue, Alphonse remercia le Dieu qui se réserve de tout sauver quand tout parait perdu. Sans perdre un instant il exposa au pape dans une humble requête le but particulier de l’institut et les raisons en faveur de l’approbation. « Missionnaire de la Propagande, il avait eu l’occasion, disait-il, de constater le déplorable abandon dans lequel se trouve la classe pauvre, souvent privée de prêtres, et par là même de. la parole de Dieu et des sacrements. Un grand nombre de chrétiens arrivent au lit de mort sans avoir connu les mystères de la foi. De là cette congrégation du Saint-Sauveur, dont les membres sillonnent les campagnes à la recherche des âmes abandonnées dans les diverses provinces du royaume , à la grande satisfaction du Souverain , qui daigna par plusieurs décrets favoriser cette œuvre, et de l’Éminentissime cardinal Spinelli, qui sollicita le concours des missionnaires pour évangéliser les villages de son diocèse. »
Alphonse établissait ensuite l’état de ses maisons, leurs moyens d’existence , la situation du personnel qui se développait de jour en jour, et le grand nombre de missions et de retraites prêchées chaque année, non seulement au peuple, mais aux gentilshommes et au clergé. « Très Saint Père, ajoutait-il, telle est notre œuvre , mais elle ne pourra se soutenir si Votre Sainteté ne daigne lui accorder son approbation. Prosternés donc à vos pieds, le suppliant et ses compagnons font appel à l’amour de Votre Sainteté pour la gloire de Jésus-Christ, ainsi qu’à son zèle pour le salut de tant de pauvres gens, les enfants délaissés de l’Église de Dieu. Ils vous prient de leur permettre de s’ériger en congrégation sous le titre du Très Saint-Sauveur, et d’approuver les règles qu’ils déposeront entre vos mains. Votre Sainteté, dont le zèle ardent pour le salut des âmes abandonnées se manifestait naguère encore par des Lettres Encycliques sur les missions du royaume , daignera confirmer par son autorité suprême une œuvre non seulement utile, mais nécessaire au
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salut d’innombrables populations privées de tout secours spirituel. »
Benoit XIV accueillit avec bienveillance cette supplique parfaitement motivée. Il la transmit immédiatement au cardinal Gentili, préfet de la congrégation du Concile, qui la renvoya au cardinal Spinelli, le chargeant de prendre les informations requises en pareille circonstance, de procéder à un examen sérieux des règles de l’institut, et de lui exprimer son opinion au sujet de l’approbation demandée. Spinelli aimait Alphonse et sa congrégation. Il avait vu les missionnaires à l’œuvre dans son propre diocèse; il les avait défendus contre les critiques des perturbateurs de Nocera. Ses conseillers intimes, Torni, Borgia, Testa, s’honoraient de l’amitié du saint fondateur. En livrant ses règles à l’examen du cardinal , Alphonse pouvait donc compter sur un rapport favorable.
Cette affaire improvisée nécessita de sa part un nouveau et assez long séjour dans la capitale. Il en profita pour achever son grand ouvrage de Morale et donner libre cours à son zèle. On le vit jusqu’à Pâques prêcher dans les paroisses et les communautés avec l’ardeur d’un apôtre qui serait venu à Naples tout exprès pour évangéliser le peuple durant trois mois. Dès la seconde semaine de janvier, son asthme le mit en danger de mort, et jusqu’au 5 février il resta cloué sur son lit, pouvant à peine respirer. Cela ne l’empêchait pas de recevoir les prêtres, les gentilshommes, et les pauvres artisans, qui venaient lui ouvrir leur conscience et demander ses avis. A peine sur pied, il prêcha le sermon du soir dans trois missions successives, et opéra d’ éclatantes conversions. Partout , à Sainte-Marie des Vierges, à Saint-Jean, au Saint-Esprit, toutes les classes de la société suivirent ses prédications, non seulement avec enthousiasme, mais en versant des larmes de repentir. Le démon en fut si jaloux que, dans cette mission du Saint-Esprit, il imagina un moyen de fermer la bouche au vaillant convertisseur.
Un jour, Alphonse exalta l’extrême bonté de Notre-Seigneur qui , au très saint Sacrement de l'autel, daigne donner audience à tous et à chaque instant. A ce propos il cita ces paroles de sainte Thérèse : « Il n’en est pas ainsi des rois de la terre. Ils ne donnent audience qu’à de rares intervalles, et que de peines il faut se donner pour être admis auprès d’eux! Encore ne peut-on leur parler autant qu’on le voudrait, ni avec cet abandon, cette intimité pleine de confiance que nous témoignons à Jésus dans nos entretiens avec lui. » Un auditeur régaliste soupçonna dans cette citation de sainte Thérèse l’intention maligne d’injurier le souverain. Mécontent de son échec, Alphonse se vengeait de Charles III en le présentant du
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haut de la chaire comme un prince inabordable et inexorable. Cette étrange dénonciation fit grand bruit à la cour. Dans son indignation vraie ou feinte , Tanucci menaça d’expulser de Naples l’insolent prédicateur qui ne craignait pas d’insulter son roi devant tout le peuple, et déjà l’on s’attendait à voir le saint banni du royaume. Alphonse fut très ému de cette maligne interprétation donnée à son discours, mais heureusement on lui apprit que Charles III n’avait nullement prêté l’oreille aux imaginations du trop zélé courtisan. Quant à celui-ci , il fallut toute l’éloquence de Spinelli et toutes les protestations de Brancone pour lui persuader qu’on pouvait très bien établir, sans insulter Charles III , qu'il était plus facile d’approcher du bon Dieu que du roi.
Ce curieux incident n’empêcha pas le saint de continuer les prédications aux séminaristes, aux religieuses, à ses confrères de la Propagande, et même aux soldats de la garnison, dont les officiers sollicitèrent pour eux et pour leurs troupes le bienfait d’une retraite. Du 2 au 7 avril, il prêcha tous les soirs deux sermons, l’un aux officiers et l’autre aux soldats. Ces fatigues excessives lui occasionnèrent une inflammation des yeux, dont il eut beaucoup à souffrir, et un tel accès d'asthme qu’il perdit la respiration au milieu d’un sermon sur l’enfant prodigue. Les deux auditoires recueillirent les plus grands fruits de ces prédications. Rompant avec leur vie licencieuse, les militaires s’éloignèrent des tavernes et des maisons de corruption. Ils chassèrent de leurs quartiers les femmes de mauvaise vie , renoncèrent à leurs habitudes de blasphème , et l’on s’étonna de les voir fréquenter les églises, tenant en main les livres de piété que le saint leur avait recommandés. Les officiers ne purent s’empêcher d’admirer la liberté apostolique avec laquelle Alphonse annonçait à tous la parole de Dieu, n’épargnant pas plus les vices des chefs que ceux du simple troupier. « Celui-là parle sans cérémonie », disait un capitaine, et il ne tarissait pas sur la franchise de ses discours. Grand nombre d’officiers se donnèrent franchement à Dieu ; cinq d'entre eux quittèrent même le service, avec l’agrément du roi, pour entrer en religion et faire pénitence de leurs péchés. Un de ces convertis échangea son brillant uniforme contre la bure grossière de saint Pierre d’Alcantara.
Bien que sa présence fût nécessaire à Naples pour l’examen des règles, Alphonse tint absolument à passer la semaine-sainte avec ses frères, aux pieds de Jésus crucifié. « L’aimant des cœurs, » comme il l’appelait, l’attirait chaque année dans son couvent pendant ces jours de la grande semaine. Le dimanche des Rameaux il arriva
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donc à Ciorani pour se retremper dans l’amour de son Dieu. N’avaitil pas des raisons particulières de s’unir plus étroitement au divin Rédempteur, alors que l’Église se préparait à faire de lui et de ses frères les coopérateurs officiels de la rédemption? Selon son habitude, le saint passa ces huit jours dans la contemplation de la passion. « On le voyait, est-il dit au procès de béatification, comme hors de lui-même, le visage pâle et triste, absorbé dans la méditation, jusqu’au Gloria du samedi-saint. Toute la communauté, à son exemple, gardait un silence rigoureux. C’était le temps des dures pénitences, des jeûnes prolongés, des disciplines sanglantes. Le serviteur de Dieu assistait pieusement à tous les offices du soir, et célébrait le matin avec la piété d’un ange. A table la lecture avait pour objet l’histoire de la passion. Le jeudi-saint, une fois Jésus au sépulcre, Alphonse ne quittait plus son Sauveur jusqu’à l’office du vendredi. A peine consentait-il à s’éloigner la nuit pour prendre quelques heures de repos. Le vendredi-saint il racontait aux fidèles les souffrances de son Dieu , mais avec tant d’amour et de compassion qu’il tirait des larmes de tous les yeux1. »
Qui n’admirerait la céleste facilité du saint à unir la vie contemplative la plus intense à la vie active la plus absorbante! Des soucis et des travaux de Naples, il passe sans transition au repos extatique de la semaine-sainte dans sa solitude de Ciorani, et, la fête de Pâques a peine terminée, nous le retrouvons au milieu des agitations de la capitale, occupé de la publication de sa Morale, et surtout de l’approbation des règles, qu’il regardait à bon droit comme une question de vie ou de mort pour son institut.
Le cardinal avait confié l’examen des règles et constitutions au chanoine Simioli et à son auditeur l’abbé Blaschi. Alphonse se mit en rapport avec ce dernier, et dès les premiers jours de mai lui transmit un mémoire destiné à éclairer son jugement sur l’opportunité (Je l’approbation. Dans cet écrit il s’attachait à réfuter Jes trois objections qu’on aurait pu lui opposer ; la multiplicité des ordres religieux existant dans l’Église, la déchéance rapide d'un grand nombre d’entre eux, et enfin l’inutilité d’une nouvelle société de missionnaires.
« On dira peut-être, écrit-il, qu’au lieu d’ajouter un nouvel institut à tant d’ordres religieux et de congrégations, il eût mieux valu réformer ou supprimer les anciens. Mais l’on raisonnera tout autrement si l’on considère la fin de cet institut et les bénédictions
1. Déposition des PP. Caprioli et Cajone, Summar ., pages 263-265.
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dont le Seigneur a favorisé ses commencements. D'ailleurs toutes les congrégations établies dans l'Église depuis plusieurs siècles, les théatins, les jésuites, les pieux-ouvriers, ont dû répondre à la même objection , ce qui n'a pas empêché le Saint-Siège, inspiré par l'Esprit-Saint, de les approuver. Et l'expérience a montré que chacun de ces instituts a rendu d’immenses services à l’Église.
« Mais, dira-t-on, ces instituts, très fervents à leur naissance, se sont ensuite relâchés. — D’abord on doit reconnaître qu'en beaucoup aussi la ferveur s’est maintenue jusqu'ici, moindre qu’aux premiers temps sans doute , mais suffisante encore pour les rendre aptes à travailler au salut des âmes. Ensuite il faut tenir compte de la condition présente de l'humanité. Le propre des choses humaines c’est de commencer avec ferveur, puis de se refroidir en s'éloignant du foyer primitif, de même qu’une eau perd de sa limpidité à mesure qu’elle s’éloigne de sa source. Aussi Dieu a réglé que, pour le bien de son Église, il surgirait à certaines époques des instituts nouveaux , non seulement à l’effet d'enrichir de couleurs variées le vêtement royal de son épouse, mais afin de suppléer à la ferveur défaillante des ordres anciens. Si dans une vigne on ne remplace pas les plants anciens par des plants nouveaux, il arrivera fatalement que les vieux se dessécheront, et la vigne périra.
« Mais, réplique-t-on, le nombre des congrégations religieuses s’accroît dans des proportions qui dépassent les besoins des populations. — En dépit du nombre, il faut dire eacore : La moisson est abondante, et trop rares sont les ouvriers, les vrais ouvriers qui portent secours aux âmes, surtout dans les campagnes, où les missions sont cependant absolument nécessaires. Qui s’occupe de rompre le pain de la parole de Dieu à ces populations incultes? Dans ces villages on trouve peu de confesseurs, et encore sont-ils originaires du pays, d'où il arrive que bien des chrétiens, n’osant se confesser à qui les connaît, vivent dans le sacrilège. Sans la ressource d'une mission, ils continuent à faire de mauvaises confessions et se damnent infailliblement. Il faut donc des missionnaires qui se destinent tout spécialement à évangéliser les campagnes. Or c’est là le but particulier de notre institut.
« De plus, l’expérience prouve qu’après les missions le mal reprend bientôt son empire, les populations se refroidissent et leur état devient pire que le premier. Il faut donc chercher le moyen de rendre les conversions durables. A cette fin notre institut a pour règle d'établir ses maisons au centre des diocèses et hors des endroits habités. Il est ainsi facile aux villageois d’y venir chercher les
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secoure spirituels. Quant aux missionnaires, affranchis des occupations qui absorbent dans les villes les ouvriers évangéliques, ils peuvent se transporter tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, pour y ranimer la ferveur au moyen de neuvaines et autres exercices de dévotion.
« L’institut du Saint-Sauveur exerce donc, en évangélisant les gens de la campagne, un miuistèrc dont ne s’occupent pas les autres congrégations. On espère dès lors que le Saint-Siège daignera lui accorder l’approbation apostolique. »
Ce mémoire, si net et si concluant, fit grande impression, comme on le verra bientôt, sur l’esprit des examinateurs, mais une autre œuvre, à laquelle Alphonse mettait la dernière main, acheva de lui gagner tous les suffrages. Depuis trois ans il travaillait à enrichir de notes précieuses la Medulla Theologiæ Moralis de Busembaum. Cette œuvre, commencée à Iliceto, parut à Naples en septembre 1748, avec la double approbation du cardinal et du roi. Le chanoine Savastano, reviseur nommé par Spinelli, déclare qu’il n’a trouvé dans cet ouvrage aucune opinion contraire à la saine doctrine. « Les matières, ajoute-t-il, sont traitées méthodiquement et clairement. L’auteur est vraiment né pour être utile à tous, non seulement par sa vie et ses actes, mais aussi par sa plume. » Le reviseur royal, le dominicain Cherubini, « après avoir étudié l’ouvrage avec le plus grand soin, reconnaît que le noble et pieux auteur sait rendre, à l’occasion, quæ surit Cæsaris Cæsari. » Il ne s’inquiète pas du quæ sunt Dei Deo> laissant sans doute ce soin à l’archevêque.
Aux questions de casuistique qui faisaient l’objet spécial de son livre Alphonse avait joint deux dissertations assez étendues, l’une sur l’immaculée conception de la sainte Vierge, l’autre sur l’infaillibilité du pape. « J’ai été poussé, dit-il, à écrire ces pages sur la conception immaculée de Marie, par reconnaissance envers cette Mère bien-aimée dont la main miséricordieuse et toute-puissante m’a tiré du siècle pour me conduire au port de ma très chère congrégation. J’ai aussi cédé à l’ardent désir, que je partage du reste avec tous les fidèles, de voir l’Église définir bientôt, et plaise à Dieu que ce fût de nos jours! ce glorieux privilège comme dogme de foi. » Il exprima le même vœu relativement à l’infaillibilité pontificale, qu’il regardait comme le fondement de l’Église. On voit par ce simple exposé que, dès son premier ouvrage, Alphonse se passionnait déjà pour les grandes questions qui ont ému le monde un siècle après lui.
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Le saint auteur inséra dans ce volume une apologie de sa congrégation en réponse aux attaques d’un religieux de la Pouille, que la Lettre sur la malédiction des ynorts avait mis hors de lui. Théologien ultra-rigide, il invectivait contre cet inconnu qui osait exempter de péché mortel ceux que lui damnait sans miséricorde. « Qui es-tu, disait-il à l’auteur de la Lettre , toi qui sors d’un bois, pour donner des lois aux autres et t’improviser docteur? » Non content de cette allusion, assez inoffensive du reste, aux forêts du Val-in-Vincoli, l’irascible censeur accusait Alphonse d’avoir négligé les Thomas et les Augustin pour s’appuyer sur je ne sais quelle congrégation de Naples. Puis, détournant de leur sens les prédications d’Alphonse sur l’oraison mentale et la visite au saint Sacrement, il lui reprochait de mépriser la prière vocale, le rosaire, l’oraison dominicale, et le culte des images. A l’en croire, Alphonse et les siens composaient une secte d'hérétiques plutôt qu’une société de missionnaires. Pour s’en défier, il suffisait de savoir que cetfe prétendue congrégation n’avait pas reçu l’approbation de Rome.
Alphonse crut devoir répondre, mais il le fit avec le plus grand calme. Sur la « malédiction des morts », il observa « qu’il n’avait consulté ni Thomas ni Augustin par la raison bien simple que ces deux grands docteurs ne parlaient pas de cette question ; mais qu’en revanche il avait étudié les auteurs modernes qui l’ont traitée, et demandé l’avis, non d’une congrégation napolitaine sans importance, mais de toutes les sociétés de missionnaires établies dans la capitale. Quant aux hérésies dont on le chargeait, lui et les siens, le censeur aurait dû remarquer qu’il s’attaquait par ces calomnies aux évêques de Salerne, de Conza, de Nocera et de Bovino, lesquels ont approuvé et établi dans leurs diocèses les pères du Saint-Sauveur. «Il est vrai, ajoute Alphonse, que nous n’avons pas obtenu jusqu’ici l’approbation apostolique. Avant de nous en faire un crime, notre adversaire aurait dû savoir que notre société, trop peu répandue encore, n’avait pas cru jusqu’à ce jour devoir solliciter cette haute faveur du Saint-Siège. Mais aujourd’hui que, grâce aux bénédictions divines, à la protection des évêques, et à l’appui des vrais amis de Dieu, elle se développe et progresse d’une manière sensible, nous espérons que bientôt le chef de l’Église exaucera la supplique que nous lui avons adressée, et mettra le comble à nos vœux en approuvant notre humble congrégation. Nous l’espérons d autant plus que le zélé pontife a montré par son encyclique à nos évêques combien il avait à cœur les missions du royaume, et que le cardinal Spinelli, son fondé de pouvoirs, a daigné se servir des
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membres de notre institut pour évangéliser plusieurs provinces. » Descendant ensuite aux accusations particulières, Alphonse les bat en brèche les unes après les autres. « Mes compagnons et moi, dit-il, nous donnerions mille fois notre vie pour n’importe quel dogme de la sainte Église. Nous n’avons pas enseigné que l’oraison mentale fût nécessaire de nécessité de moyen pour se sauver, mais que sans la méditation des vérités éternelles il est moralement impossible, c’est-à-dire très difficile à l’homme de persévérer dans la grâce de Dieu. Ce qui est nécessaire de nécessité de moyen, avons-nous dit avec tous les théologiens, c’est la prière, la demande, parce que toutes les grâces nécessaires au salut nous sont ordinairement conférées par le moyen de la prière. Et comment a-t-on pu nous accuser de réprouver la prière vocale, le rosaire, l’oraison dominicale, à nous qui récitons le rosaire avec le peuple dans toutes nos missions, à moi qui ai fait vœu de le réciter tous les jours? Seulement nous faisons observer que les prières vocales sans méditation, sans attention, sans affection, produisent peu de fruits dans les âmes et ne les préservent pas du péché, tandis qu’avec l’oraison le chrétien devient assez fort pour ne pas tomber ou pour se relever aussitôt après sa chute. Quant au culte des saintes images, tout le monde sait que nous prêchons toujours devant une image de Marie et que nous exhortons tous les fidèles à prier dans leurs maisons devant une image de la Madone; mais nous enseignons que s’il est utile de prier devant une pieuse image, il est plus utile encore de prier devant le saint Sacrement, parce que là nous nous trouvons, non plus devant une image de Notre-Seigneur, mais devant Notre-Seigneur lui-même. Je ne vols pas en quoi ces propositions seraient erronées, exécrables même , comme l’affirme notre censeur.
« J’avais d’abord pris le parti de ne répondre à ces calomnies que par le silence, mais, tout bien considéré, j’ai cru devoir rétablir la vérité pour venger notre petite congrégation d’accusations injustes qui pourraient être très préjudiciables à nos missions, et par là même au salut des âmes. Depuis quinze ans que l’institut est fondé, nous avons évangélisé six provinces du royaume, établi quatre maisons, et refusé , faute de sujets , beaucoup d’autres fondations dans différents diocèses, notamment dans ceux de Brindes, d’Aquila, de Cassano et de Cajazzo. Nous n’aurions pu satisfaire, même si le nombre de nos ouvriers eût été doublé, aux nombreuses demandes de missions qui nous sont adressées journellement par les évêques. Dans l’intérêt même de nos travaux apostoliques, nous
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n’avons pas cru devoir laisser sans réponse des accusations qui entachent l’honneur de notre naissante congrégation1. »
La Théologie morale du saint fut accueillie favorablement par les évêques, les confesseurs et les théologiens les plus distingués de la capitale. Les Jorio, les Sparano, les Coppola le félicitèrent à l’envi d’avoir composé un ouvrage plein de matières, sain de doctrine, et très utile au clergé. Quant au rigide censeur, il estima sans doute que, pour un homme sorti des bois, son adversaire avait la plume facile, car il se garda bien de répliquer. Gomme tous les saints, Alphonse était doux et patient quand il s’agissait d’injures personnelles, mais il ressentait vivement le dommage causé aux âmes ou l’affront fait à Dieu. Dans ce dernier cas il avait peine à contenir son indignation. Le père de Robertis, qui l’accompagnait pendant son séjour à Naples, en cite un exemple frappant. Le 17 juillet, l’homme de Dieu disait la messe dans l’église de l’Oratoire. En se retournant pour donner la sainte communion, il aperçut dans le chœur un gentilhomme qui, non content de rester assis, se tenait dans une posture inconvenante. « Ecce agnus Dei, Voici l’agneau de Dieu! » dit-il en fixant le gentilhomme, qui resta immobile. — « Vous êtes donc perclus, s’écria le saint, que vous ne vous agenouillez pas devant votre Dieu! » Et sa voix tremblait d’émotion. Tout confus, le personnage ainsi interpellé se leva, non sans témoigner son mécontentement par des gestes d’impatience qu’il répéta jusqu’à la fin de la messe. Alphonse était encore à l’autel qu’il s’élançait dans la sacristie pour demander le nom de l’insolent qui avait osé l’apostropher. Il le prenait aussi sans doute pour un habitant des bois et s’apprêtait à lui faire une leçon de civilité, mais quand il apprit que ce prêtre s’appelait Alphonse de Liguori , il s’esquiva sans demander d’autre explication.
Alphonse quitta Naples le 15 août. 11 y avait passé six mois sans obtenir l’approbation du roi, et cependant il s’en allait content, avec la presque certitude d’arriver bientôt à conquérir une faveur mille fois plus précieuse, c’est-à-dire l’approbation de l’Église de Dieu.