‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 1Chapitre 97 sur 227 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

RÈGLES ET CONSTITUTIONS

Examen de la règle. — But particulier de l’institut. — * L’imitation du Sauveur. — Les douze vertus. — Vertus unitives. — Vertus séparatives. — Vertus d’assimilation. — Le gouvernement. — Les officiers. — Rapport laudatif du cardinal Spinelli. — Villani député à Rome pour solliciter l’approbation.

Le cardinal Spinelli ne se dissimulait pas qu’il avait à porter un jugement sur une question grave : Était-il opportun de créer dans l’Église une nouvelle congrégation, alors que plusieurs conciles ont défendu de multiplier les ordres religieux, et dans un moment où le gouvernement napolitain saisissait toutes les occasions d’en réduire le nombre? L’institut des pères du Saint-Sauveur se distinguait-il par un but spécifique à la fois assez important et assez différent des autres instituts pour mériter l’approbation apostolique? Si le pape accordait l’approbation demandée, son bref, on avait toute raison de le craindre, n’obtiendrait pas ïexequatur royal, et, dans ce cas, Alphonse et ses compagnons ne se trouveraient-ils pas dans une situation inextricable, obligés par l’Église de suivre une règle dont le roi condamnerait l’observance? Ces difficultés résolues ou écartées, Spinelli devait encore, avant de formuler son vœu, examiner si la législation du nouvel institut s’adaptait au but poursuivi et si chacune des règles s’harmonisait avec les conseils de l’Évangile et les prescriptions du droit canonique. 11 ne faut pas s’étonner que le prudent cardinal ait pris six mois pour étudier et réfléchir avant de se prononcer.

Laissant au jugement du pape le côté politique de la question, sur lequel on ne demandait pas son avis, il concentra toute son attention sur le mérite intrinsèque de l’institut, tel qu’il ressort des règles présentées par le saint fondateur. Le but spécial de l’œuvre

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est clairement indiqué dès la première page : « Les associés ont pour but final d’imiter l’exemple du Sauveur en prêchant aux pauvres la divine parole. Chacun d’eux répète après lui : « Il m'a envoyé prêcher l’Évangile aux pauvres. » Les membres de la congrégation s'emploient donc entièrement à porter secours aux peuples des campagnes, surtout aux plus abandonnés, par le moyen des missions, des instructions, des catéchismes, avec cette particularité qu’ils retournent plusieurs fois dans les mêmes endroits pour y consolider les fruits des missions. À cet effet, ils établissent leurs résidences en dehors des lieux habités, au centre des diocèses, afin de courir avec promptitude et sans obstacle au secours des pauvres gens de la campagne et de pouvoir se mettre à leur disposition quand ceux-ci viennent dans leurs églises réclamer leur ministère. »>

A s’en tenir au texte de la règle , Spinelli aurait pu croire qu’en se consacrant à l’apostolat des pauvres gens de la campagne, Alphonse excluait les riches; mais il savait bien que, dans ses missions pas plus que dans ses instructions à la maison, Alphonse n’excluait personne. 11 prêchait aux gentilshommes, il prêchait aux prêtres, il prêchait à toutes les classes de la société; mais, comme Notre-Seigneur, il s’adressait de préférence aux petits, et parmi eux aux plus abandonnés. On peut même dire qu’en évangélisant les gentilshommes et les prêtres il avait encore en vue le pauvre peuple, qui ne serait jamais destitué de secours spirituels si les riches et les prêtres remplissaient tout leur devoir. Aussi en distribuant à tous la parole de Dieu, Alphonse n’oubliait jamais qu’il était avant tout l’homme du peuple, et c’est pourquoi, en présence des grands, des riches, des prêtres qui assistaient en foule à ses prédications, sa parole restait essentiellement populaire, apostolique, accessible au plus ignorant d’entre les pauvres.

Le but de l’institut bien établi, Spinelli en comprenait l’utilité mieux que personne, ayant expérimenté dans son diocèse les fruits extraordinaires des missions. D’ailleurs, le mémoire adressé par le saint fondateur à l’auditeur Blaschi pulvérisait d’avance toutes les objections qu’on aurait pu soulever contre l’opportunité du nouvel institut. Mais les règles répondaient-elles à l’excellence du but et fourniraient-elles les moyens de l’atteindre?

Nous connaissons déjà les premiers principes de cette règle, révélée d’abord mystérieusement à la sœur Marie-Céleste, développée ensuite par Alphonse de concert avec son saint directeur, Mgr Falcoia. L’amitié de Jésus-Christ, portée, pour ainsi dire, jusqu’à l’identification du rédemptoristc avec le Rédempteur, constitue le

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fond de cette règle. Pour se consacrer comme Jésus à prêcher l’Évangile aux pauvres, pour faire comme lui de cette œuvre son œuvre de prédilection, en dépit de la nature déconcertée et de l’amour-propre aux abois, il faut un puissant mobile, et ce mobile ne saurait être que l’amitié de Jésus. Alphonse l’a compris. Devenu l’ami de Jésus Rédempteur, le rédemptoriste ne fera qu’un avec son ami; les intérêts de Jésus deviendront les siens, les pauvres seront ses privilégiés comme ils étaient les privilégiés de Jésus; il travaillera jusqu’à la mort pour faire fructifier dans leurs âmes le sang du Calvaire, n’ambitionnant d’autre récompense que le plaisir de plaire à son divin ami. Or, pour créer cette union intime du rédemptoriste avec le Rédempteur, la règle impose la pratique de douze vertus, destinées à façonner l’âme d’après le divin modèle en imprimant en elle chacun des traits qui le caractérisent. Ces douze vertus, que nous avons déjà énumérées, le rédemptoriste doit les pratiquer en tout temps, mais il s’applique plus spécialement chaque mois à cultiver l’une d’entre elles, qui devient l’objet des conférences domestiques, des lectures spirituelles, des méditations, et même de l’examen particulier.

De ces douze vertus, comme d’autant de sources fécondes, découlent toutes les règles de l’institut. Les trois vertus unitives, la foi, l’espérance et la charité, attachent l’âme au divin Rédempteur et la font vivre de sa vie. Ce ri est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi. Sur ces trois vertus qui donnent la forme à toutes les autres, Alphonse ne s’attache pas à légiférer longuement. 11 se contente de prescrire, relativement à la foi , une obéissance absolue au souverain pontife et aux évêques, un grand zèle pour l’instruction catéchistique des pauvres villageois, une conférence hebdomadaire sur les dogmes de l’Église et sur la sainte Écriture, et enfin l’obligation pour tous les membres de l’institut de faire , à l’âge de trente ans, le vœu d’aller prêcher l’Évangile aux infidèles s’ils en sont requis par le pape ou le recteur majeur. Quant à X espérance et à X amour de Dieu, un rédemptoriste, dit-il, doit tout attendre de Dieu et rien de lui-même, tout faire et tout souffrir pour Jésus avec une entière conformité à sa sainte volonté. A propos de la charité fraternelle , vertu dont le propre est de nous unir au prochain, Alphonse rappelle aux membres de la congrégation les règles du support mutuel, de la charité pour les malades et les affligés, de la correction fraternelle , et surtout du zèle pour le salut des âmes abandonnées, but spécifique de l’institut. A cette occasion, il indique leur genre de travaux, missions, retraites, et autres exercices spi-

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rituels propres à l’institut. Le dimanche, ils prêcheront dans leurs églises; le samedi, ils feront une instruction sur la sainte Vierge; le jeudi, ils exposeront le saint Sacrement durant une demi-heure; tous les matins, ils feront l'oraison en commun avec le peuple. Ils donneront aussi les saints exercices dans leurs maisons aux prêtres, aux ordinands et aux séculiers. » Et afin que les membres de l’inslitut se dévouent tout entiers à ces missions, retraites, exercices populaires, la règle leur interdit « les stations quadragésimales, la direction des séminaires et des collèges, la direction des religieuses, l’administration des paroisses », en un mot toute œuvre qui les distrairait de leur œuvre spécifique, la prédication au peuple.

Ainsi uni au Rédempteur, le rédemptoriste doit vivre détaché comme lui de tout ce qui n’est pas Dieu. De là les trois vertus séparatives : la pauvreté y la chasteté y et V obéissance. Prédicateur des pauvres, le rédemptoriste imitera la pauvreté de Jésus. « Il sera vêtu pauvrement, et n’aura pour logement qu’une étroite cellule. Un lit garni d’une simple paillasse, une table en bois blanc, trois chaises, quatre images en papier, un crucifix en bois, deux ou trois livres spirituels, composeront tout son mobilier. A table, il se contentera comme les pauvres d’une nourriture simple et frugale. 11 n’usera que des objets mis à son usage par les supérieurs, et ne s’en appropriera aucun autre sous peine d’exclusion ipso facto . La vie sera parfaitement commune tant pour le vivre que pour le vêtement. Chaque mois les supérieurs feront la visite des cellules pour voir si l’on n’y recèle aucun objet superflu. Bien que les sujets conservent la propriété de leur patrimoine, ils ne peuvent cependant ni l’administrer eux-mêmes ni cumuler leurs revenus. Ils doivent en disposer soit en faveur de leurs parents jusqu’au quatrième degré inclusivement, soit en faveur de la congrégation, et celle-ci ne pourra jamais les accepter si le donateur a des parents pauvres au degré précité. Les rentes de chaque maison, dont le personnel sera au plus de douze pères et de sept frères, n’excèderont pas douze cents ducats. — A propos de la chasteté et de l’obéissance , la règle trace la conduite à tenir dans les visites , prescrit la garde sévère des sens, surtout des yeux, et insiste sur l’obligation pour tous de respecter profondément les volontés des supérieurs, d’assister fidèlement aux actes communs, et de pratiquer l’observance ponctuellement et dans les moindres détails.

Ainsi uni à Jésus, affranchi des passions qui rivent l’homme à la terre, à la chair et à sa propre personnalité, le rédemptoriste pratiquera cinq autres vertus, qui formeront en lui, s’il est permis de

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parler ainsi, le caractère, les habitudes et jusqu’à l’extérieur du très bon et très saint Rédempteur. La douceur et Y humilité mettront dans son cœur comme sur son visage l’empreinte de celui qui a dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Pour acquérir cette douceur, cette humilité et cette simplicité du Christ si nécessaires au missionnaire du peuple , le rédemptoriste « étudiera soigneusement ses défauts, s’accusera chaque semaine de ses manquements au chapitre des coulpes, souffrira sans se plaindre les mépris et les affronts, et ne s’excusera jamais, même si on l’attaque injustement, excepté toutefois s’il était nécessaire, pour épargner un scandale au prochain , de dévoiler la calomnie ; encore ne devrait-il le faire qu’avec l’autorisation des supérieurs. Jamais il ne parlera ni de sa naissance, ni de ses parents, ni de ses talents. Loin d’aspirer aux honneurs, il recherchera les emplois les plus humbles de la communauté. Les pères serviront à table et laveront la vaisselle à tour de rôle. Ils renonceront par vœu à toute dignité, bénéfice ou office hors de la congrégation , vœu dont ils ne pourront être relevés que par une injonction formelle du pape ou du recteur majeur. » A l’humilité de Jésus, ils joindront son esprit de mortification . « Us se donneront la discipline quatre fois par semaine, prendront leur repos sur un sac de paille, et jeûneront durant l’avent, durant la neuvaine du Saint-Esprit, et la veille des fêtes de la sainte Vierge. » Ainsi conformé à Jésus humble et mortifié , le rédemptoriste vivra comme lui d’une vie intérieure par le recueillement et Y oraison. « Sauf une récréation d’une heure à midi et d’une heure le soir, il vivra dans la solitude et le recueillement , occupé à la prière ou à l’étude. L’après-midi il gardera le silence pendant trois heures en souvenir des trois heures d’agonie de Notre-Seigneur sur la croix. Depuis Y Ave Maria jusqu’après l’oraison du matin, un silence plus absolu encore règne dans toute la communauté. Quant aux exercices de piété, outre l’office divin récité en commun, la règle impose à tous trois méditations d’une demi-heure chaque jour, la visite au saint Sacrement, la récitation du chapelet, une retraite d’un jour chaque mois, et les saints exercices durant dix jours chaque année. » Comme la vie de Notre-Seigneur, la vie du rédemptoriste est une vie laborieuse aussi bien en cellule qu’en mission, mais cependant les devoirs de la vie contemplative l’emportent de beaucoup, d’après la règle, sur ceux de la vie active. Apôtre au dehors, le rédemptoriste devient chartreux à la maison. Enfin, pour achever

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