Lettres aux PP. Sporlelli et Villani, octobre
APOTRE ET FONDATEUR
Spinelli ne fit aucune remarque sur ce plan de gouvernement. Quant au noviciat, les postulants subissent cette épreuve durant une année , à 1 expiration de laquelle ils prononçent les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, ainsi que le vœu et le serment de persévérance dans la congrégation, vœux et serments dont ne peuvent délier que le pape ou le recteur majeur. Après avoir achevé ses humanités, le nouveau profès se livre pendant sept ans à l’étude de la philosophie et de la théologie. » A trente ans, comme Notre- Seigneur, il commence sa vie de missionnaire. La règle statuait enfin que les missions, même dans les plus petites localités, devaient durer au moins onze ou douze jours, et dans les agglomérations considérables se prolonger encore, pour permettre à tous les habitants de se confesser aux missionnaires. Elle prescrivait de plus les renouvellements de mission comme mesure invariable et d’absolue nécessité pour assurer la persévérance des populations évangélisées.
Telle était, en substance , la règle dont Alphonse sollicitait l’approbation. Après bien des démarches et des prières, il attendait à Ciorani, depuis le 15 août, le jugement des examinateurs. Enfin parut, le 11 octobre, le rapport du cardinal Spinelli, rapport absolument laudatif et tout à fait favorable à l’approbation, sauf sur les cinq points énumérés ci-dessus. Le cardinal exposait que l’institut du Saint-Sauveur, fondé en 1732, gouverné depuis par don Alphonse de Liguori, avait évangélisé six provinces du royaume, établi quatre maisons où l’on prêchait au clergé et au peuple les exercices spirituels, et depuis quinze ans démontré l’utilité des missions populaires avec tant d’évidence que les évêques, les magistrats et le roi lui-même n’avaient cessé de les favoriser. « Cet institut, ajoutait Spinelli, rendra d’immenses services aux populations des campagnes, lesquelles ont grandement besoin de missions, surtout dans ce royaume où nombre de villages et de bourgs très populeux sont presque entièrement dénués de secours spirituels. Autant la capitale abonde en ouvriers évangéliques, autant les provinces en sont dépourvues, au grand détriment des Ames, qui languissent dans l’ignorance et le sacrilège parce qu’il leur en coûte trop de se confesser à des prêtres indigènes, leurs parents ou leurs amis. Les missionnaires de Naples donnent bien chaque année quelques missions à la campagne , mais ils suffisent si peu A la besogne qu’on trouve des populations privées des saints exercices depuis vingt et trente ans. Cette congrégation, dévouée uniquement à l’évangélisation des gens de la campagne, a donc parfaitement sa raison d’être, et rendra d’autant plus de services que ses membres établissent leurs
RÈGLES ET CONSTITUTIONS
maisons au centre des localités qu’ils doivent évangéliser, afin de pouvoir retourner facilement dans les mêmes endroits pour y enraciner les vertus dans l’àme des convertis et en extirper les vices toujours renaissants. C’est une des principales règles de l’institut de donner de fréquents renouvellements de la mission afin d’en consolider et d’en perpétuer les fruits, et c’est pourquoi l’auteur de cette règle a très sagement statué que les résidences des missionnaires seraient toujours placées en dehors des villes, de manière à faciliter aux pères les excursions dans les .campagnes, et aux campagnards la fréquentation des églises de ces mêmes pères. » Pour conclusion de ce rapport, et sous la réserve des cinq postulata cidessus mentionnés, le cardinal émettait un vœu favorable à l’approbation.
Cette heureuse nouvelle, impatiemment attendue, causa une grande joie au cœur d’Alphonse , joie partagée par tous ses enfants. Cependant on ne se dissimulait pas que ce rapport n’était qu’un premier pas vers le terme tant désiré, une simple information pour le grand procès qui allait s’ouvrir à Rome devant la congrégation du Concile. A leur tour, les éminentissimes cardinaux de cette congrégation, saisis de la question par le pape, devaient examiner l’institut et les règles selon toutes les formes usitées, et, s’ils trouvaient bon d’émettre un jugement favorable, le pape, informé par eux, prononcerait en dernier ressort. Il fallait donc députer à Rome un fondé de pouvoir qui, au nom de l’institut, poursuivrait la cause de l’approbation devant ce nouveau tribunal. Alphonse avait, plus que tout autre, chance de réussir, mais il répugnait à son humilité de se montrer à Rome comme fondateur et de vanter aux cardinaux une œuvre créée par lui. Il craignait peut-être aussi que le docte Benoit XIV, qui déjà avait en main ses Adnotationes à Busembaum, ne conçût, comme le roi de Naples, la malencontreuse idée de lui donner la crosse et la mitre. Aussi prétexta-t-il un catarrhe violent qui le faisait beaucoup souffrir, pour envoyer à Rome un autre luimême, le père Villani, alors maître des novices et recteur de Ciorani, l’un des modèles les plus accomplis des vertus rédemptoristiques.
Agé à cette époque de quarante-cinq ans, le père Villani était entré douze ans auparavant dans la congrégation , attiré, comme nous l’avons vu, par la sainteté d’Alphonse. Dieu l’avait doué de tous les dons de l’intelligence et du cœur, unis à la plus aimable simplicité de caractère. Sa famille, très noble et très chrétienne, l’avait initié dès l’àge le plus tendre à des sentiments de piété
APOTRE ET FONDATEUR
qui se révélaient à Foccasion par des actes héroïques. A peine âgé de neuf ans, il priait un jour dans une église quand on vint lui apprendre que son père venait d’être frappé de la foudre. Il accourt aussitôt et trouve en effet son père étendu mort sur son lit. Gloria Patri! s’écria l’enfant d’une voix étouffée par les sanglots, montrant ainsi sa tendresse filiale en même temps que sa parfaite soumission à la volonté de Dieu. Il étudiait à Naples avec grand succès la philosophie et le droit quand il crut entendre une voix qui lui disait : « Que fais-tu. ici? Retourne dans ta maison. » Il rentra chez lui, prit l’habit ecclésiastique, reçut les saints ordres, et s’initiait au ministère de la prédication quand la Providence le conduisit à la congrégation. En ces premiers temps, le jeune novice suivait en mission le père qu’on lui donnait pour malfre. Villani suivit le père Mazzini, qui ne ménagea pas l’amour-propre de ce rejeton du marquis de Polla. Pendant la mission de Castellamare , Mazzini le renvoya à Ciorani monté sur une mule entre deux paniers à charbon. 11 traversa ainsi comme un pauvre muletier les rues dcCaslellaniare, la ville de Nocera où il avait de nombreuses connaissances» et les environs de Ciorani, où ses amis et ses proches ne manquèrent pas de le complimenter sur son nouveau métier. Villani trouvait cela tout naturel , comme aussi de porter une soutane rapiécée, vieille défroque qui lui descendait jusqu’aux genoux. Cette soutane, il la baisait avec amour : « Châtiez-moi comme vous voulez, ô mon Dieu, s’écriait-il, mais laissez-moi ma vocation. » Dans ces exercices d’humilité il oublia sa noblesse et le monde, et il s’oublia luimème pour ne plus penser qu’à Jésus-Christ, dont son àmc pieuse et contemplative était toujours occupée. Durant les missions, plus pauvre que les pauvres paysans, bon et simple avec tous, il savait bien vite gagner tous les cœurs. Se rapetissant pour se faire comprendre des petits, les plus ignorants suivaient sans peine ses prédications. « Il parle comme maman, » disaient les enfants. Devenu maître des novices, il fit du noviciat un vestibule du paradis. Sa piété, sa douceur, son humilité surtout, ravissaient les jeunes gens. Si quelqu’un voulait lui baiser la main , il la retirait en disant : « Demandez à Dieu que je fasse une bonne mort. » Un novice lui ayant adressé un compliment le jour de sa fête : « Mon fils, lui dit-il, va te confesser tout de suite des mensonges que tu viens de dire. » Si, au contraire, on louait les autres, il disait avec une sincérité qui faisait sourire : « Les autres sont des saints , et moi je donne ici le mauvais exemple : priez pour moi. » Recteur de Ciorani, il se montra le père de ses subordonnés comme il en était le modèle, et tous se
RÈGLES ET CONSTITUTIONS
demandaient, sans dirimer la question, lequel des deux, du père Alphonse ou du père Villani, l’emportait en sainteté.
Tel était l’homme que le fondateur avait choisi pour son négociateur auprès du pape et des cardinaux, -et dont il fera plus tard son vicaire général. L’humble et naïf Villani tomba de son haut quand on lui apprit qu’on allait le lancer dans la diplomatie. Il crut d’abord à une plaisanterie ; puis, voyant que la chose n’était que trop sérieuse, il allégua son ignorance, son incapacité, et mille autres défauts qui certainement compromettraient le succès d’une affaire aussi grave. Mais Alphonse connaissait Villani mieux que Villani ne se connaissait lui-mème, et il était persuadé qu’un saint plein de confiance en Dieu triomphera souvent des difficultés plus vite et plus facilement que le plus retors des politiques. Force lui fut donc de prendre le chemin de la ville éternelle , en se recommandant à tous les saints du ciel, à tous les pères, à tous ses chers novices, et surtout au père Alphonse, qui lui promit de l’aider et de ses prières et de ses conseils.