UN INTÉRIEUR D’ÉVÊCHÉ
souffrait, dit ce témoin, Uempêchaient souvent de faire la collation du soir. En ce cas les médecins lui avaient ordonné de prendre, au moment de se coucher, une boisson destinée à calmer son estomac. Il arriva que, par mégarde, il prit une fois cette boisson après minuit. Dès qu’il s’en aperçut, il ressentit une telle angoisse à la pensée que ce jour-là il ne pourrait célébrer la messe, qu’il mit tout l’évèché en émoi. Il ne put fermer l’œil de la nuit, et poussait des soupirs à réveiller ses voisins. Le matin, on le trouva hors de lui, incapable de travailler, incapable de converser, plongé dans un véritable deuil. Quand vint l’heure ordinaire de la messe, tout entier au brûlant désir de recevoir son Dieu, il me dit : « Don César, puisque je ne puis célébrer, consacrez une hostie afin que du moins je puisse communier. — Mais, répliquai-je, si vous avez rompu le jeûne, vous ne pouvez pas plus communier que célébrer. — Ah ! c’est vrai, fit-il en souriant tristement, je ne sais plus ce que je dis. » Trois jours après, il parlait encore de ce malheur, auquel selon lui chacun devait compatir.
« D’un côté, ajoute le narrateur, je compatissais bien à sa grande affliction; mais d’un autre, je n’étais pas fâché qu’il apprit un peu à ses dépens qu’en assignant une heure trop tardive à la méditation du soir, et par là-mème au souper, il nous exposait tous à rompre le jeûne. Nous étions souvent obligés de prendre notre repas la montre en main. Aussi ce soir-là j’avais très bien remarqué qu’on lui donnait à boire après minuit. J’avouai le délit à mes amis, qui en plaisantèrent avec le saint prélat. Il m’appela aussitôt, et me dit d’un air profondément attristé : « Don César, je ne sais comment vous pouvez tranquilliser votre conscience : vous m’avez privé de la messe ces jours derniers en ne m’avertissant pas que je rompais le jeûne; vous m’avez privé de Jésus-Christ : c’est une vraie trahison; confessez votre faute, oui, confessez-vous, et que Dieu vous pardonne! » Je restai là cloué devant lui, comme une borne, sans savoir que répondre ; mais enfin, humble et confus, je lui dis : « Monseigneur, je confesse ma sottise et je vous prie de me pardonner. Dieu aura sans doute permis que vous souffriez cette mortification, parce que, malgré les instances de votre vicaire et de tous vos familiers, vous n’avez jamais voulu avancer l’heure de la méditation, d’où il est arrivé que deux ou trois fois par inadvertance on est resté à table après minuit. » A ces mots, il reprit un visage serein. « Vous avez parfaitement raison, » me dit-il; et il se mit à discourir avec la plus grande cordialité. Comme les larmes viennent aux yeux quand nous comparons notre froideur et notre indifférence en-
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vers Jésus-Christ avec l’ardeur passionnée de ce séraphin terrestre !
Après sa messe il entendait, à genoux, celle de son secrétaire. Un jour que cette messe, par suite d’un malentendu, ne put être dite, il s’en plaignit avec tristesse : « Don Félix, dit-il, la plus grande peine que vous puissiez me faire, c’est de me priver d’entendre une messe après que j’ai célébré la mienne. »
Venait ensuite le diner, auquel assistaient le vicaire général, le secrétaire et le frère Romito, sans compter les étrangers, prêtres, religieux, laïques, qui affluaient à la table de l'évêque. Son palais, véritable hôtellerie, était ouvert à tous les membres du clergé. Les ecclésiastiques de passage à Sainte-Agathe, les ordinands, les examinateurs, les religieux qui prêchaient les saints exercices, les confesseurs, en particulier les prêtres de sa congrégation, tous mangeaient à sa table. « Il ne convient pas, disait-il, qu’un prêtre aille à l’auberge. L’évèque doit donner l’hospitalité , oportet episcopum hospitalem esse. » L’évêché se transforma même en une espèce d’hôpital public où malades, blessés, pèlerins, trouvaient gîte, secours, et bon accueil. En partant de Nocera, Alphonse dit à ses religieux : « Vous serez toujours bien reçus chez moi. Les paillasses ne vous manqueront pas, non plus qu’une table pauvre et frugale. »
Ce dernier point était rigoureusement observé. Pour lui, le potage et le bouilli; pour les autres, un plat de plus, du fromage et des fruits : aucun mets recherché. On avait acheté un jour un poisson de belle apparence. Il le fit reporter au marché : « Vous voulez donc qu’on dise, ajouta-t-il, que le meilleur poisson est pour la table de l’évêque! » Du reste, il savait honorer les personnes de distinction qui lui faisaient visite. La table était alors plus abondamment servie, sans excéder jamais pourtant les trois plats réglementaires : « Mais c’est de la somptuosité! dit une fois quelqu’un, non sans malice. — L’hospitalité, répondit Alphonse, est fille de la charité et non de la pauvreté. » Quant à lui, souvent il se contentait du potage, d’un petit poisson et de quelques fruits, bien que durant de longues années il ne mangeât qu’une fois le jour. Encore cette chétive nourriture l’assaisonnait-il, comme de coutume, d’herbes amères, d’absinthe, d’aloès, dont il avait toujours une ample provision. Les mets lui étaient devenus indifférents, non moins que s’il eût perdu le sens du goût. Un jour, le serviteur lui versa du vinaigre au lieu de vin : il n’en témoigna pas le moindre déplaisir; mais, quelques minutes après, le grand vicaire, ayant été servi de la même manière, porta le verre à sa bouche et accabla de reproches le pauvre domestique, tandis que l’évêque riait et excusait la méprise. Pen-
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dant le repas, Verzella ou Romito faisait la lecture soit dans la vie de quelque saint soit dans des livres traitant de matières ecclésiastiques qu'Alphonse désignait à l’avance. Quand on apportait les fruits, il interrompait la lecture, et l’on s’entretenait ou des affaires du diocèse ou de quelque sujet pieux.
Après le dîner, il accordait à ses gens, comme partout en Italie, une heure de repos en hiver, une heure et demie en été. Pour lui, il se contentait de sommeiller quelques minutes, récitait les cinq psaumes de saint Bonaventure en l’honneur de Marie, dévotion qu’il pratiqua toute sa vie, puis se remettait au travail. Quand sonnait le réveil, il faisait une demi-heure de lecture spirituelle dans la vie des saints, surtout des évêques qui s’étaient signalés par leur zèle et leurs éminentes vertus. A la suite de cette lecture, il se livrait encore à l’oraison pendant une demi-heure, puis récitait Vêpres et Compiles.
Ces exercices de piété terminés, il recevait, comme le matin, les courriers, les gentilshommes, les prêtres, les pauvres qui demandaient audience, ou bien il sortait pour faire visite aux malades, aux personnes dans la misère, à quelque prêtre infirme, à une pauvre âme plus ou moins éloignée de Dieu. Tous les malheureux devenaient ses privilégiés, comme ils sont les privilégiés du cœur de Jésus. Alors il faisait, par ordre du médecin, une courte promenade en voiture, accompagné de son secrétaire, qui lui lisait quelque passage de l’histoire ecclésiastique.
A son retour, il se rendait à l’église pour la visite au saint Sacrement, sa dévotion chérie entre toutes. 11 l’avait établie à Sainte-Agathe dès son arrivée dans le diocèse, et il ne manquait jamais de présider lui-même à cet exercice dans la cathédrale.
Dès le premier coup de cloche, on le voyait s’acheminer vers l’église avec les fidèles. Jamais il ne se servait du prie-Dieu que le sacristain lui préparait, mais il s’agenouillait sur les dalles près de l’autel. En attendant que la réunion fût assez nombreuse, il apprenait aux personnes présentes des cantiques pleins d’onction et de piété, destinés à remplacer les chansons profanes et trop souvent déshonnêtes. Il chantait lui-même ces cantiques avec tant de douceur et de ferveur qu’il attendrissait le cœur de tous les assistants. Puis, l’heure arrivée, il faisait lui-même la visite à Jésus et à Marie, trouvant tous les jours de nouveaux accents pour leur exprimer sa reconnaissance et sa tendresse filiale. A cet exercice, qui durait une demi-heure, assistaient des personnes
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de toute condition, heureuses d'unir leur cœur au cœur enflammé du saint évêque.
Rentré chez lui, il continuait à travailler, récitait Matines et Laudes pour le lendemain, faisait avec le frère Romito une nouvelle demi-heure de méditation ; puis, vers dix heures, au son de la cloche, toute la famille se réunissait pour réciter en commun le rosaire, les litanies de la sainte Vierge, et la prière du soir, suivie de l’examen de conscience. Les étrangers logés à l’évêché, évêques, archevêques, princes ou grands seigneurs, devaient prendre part à cet exercice. L’évêque de Castellamare, se trouvant un jour au palais, manquait au rendez-vous : Alphonse le fit appeler. Des examinateurs, fatigués d’une longue séance, paraissaient, à leur maintien, trouver la prière un peu longue : « Je suis plus vieux que vous, dit Alphonse d’un ton animé, et cependant je reste à genoux : il me semble que vous pourriez en faire autant et prendre patience. » Venait alors le souper de la petite communauté, pendant lequel Alphonse restait dans sa chambre à prier ou à étudier; puis, après s’être entretenu quelques instants encore avec les siens, il donnait congé à tout le monde. Chacun se retirait pour prendre son repos, et l’infatigable évêque continuait souvent son travail jusqu’à minuit, de sorte que, disent ceux qui ont vécu avec lui, il employait régulièrement seize heures par jour à la prière et à l’étude. Alors, pour terminer la journée comme il l'avait commencée, le saint vieillard s’armait de sa discipline, flagellait durement son corps infirme et maladif, et s’étendait sur son grabat, devenu aussi dur qu’une planche, car jamais, avant sa grande maladie, dit le frère Romito, il ne lui arriva de le remuer. « Je voulus un jour, ajoute-t-il, arranger ce pauvre lit, mais il me renvoya en disant : « Est-ce que je suis perclus? » Souvent, même en plein hiver, il couchait sur la dure, car on retrouvait le matin son lit comme on l’avait laissé la veille. Félix Verzella raconte à ce propos une singulière aventure.
Un soir, Alphonse l’appela pour se confesser. Don Félix se rendit à la chambre du prélat, tenant à la main la clé de sa propre cellule, et pendant la confession déposa, par mégarde, cette clé sur une table près de laquelle il était assis; puis ayant pris congé d’Alphonse, il entra chez le grand vicaire, s’entretint avec lui assez longtemps, et se rendit à sa chambre pour se coucher. Il s’aperçut seulement alors qu’il avait laissé sa clé sur la table de son pénitent. Que faire? Ne voulant ni éveiller Alphonse ni passer la nuit sans dormir, il ôte ses souliers, ouvre sans bruit la chambre épiscopale,
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et se dirige à tâtons vers la table, lorsque tout à coup il heurte du pied l’évêque étendu sur le plancher. Alphonse se lève, épouvanté, pendant que le secrétaire, plus effrayé encore, saisit sa clé et s’enfuit au plus vite. Le lendemain, quand don Félix l’aborda, Alphonse, un peu déconcerté, lui dit, la rougeur au front : « Don Félix, souvenez-vous que, pendant la nuit, il ne convient pas de rôder dans les chambres de ses voisins. »
Les mortifications du saint frappaient d’admiration ceux qui l’approchaient. « Autant il était bon pour les autres, dit le vicaire général Rubini, autant il était cruel pour lui-même. Je vous ferais frissonner si je vous parlais de ses macérations, de ses instruments de supplice, cilices et chaînettes de fer qui tenaient son corps dans un crucifiement continuel, de ses flagellations sanglantes, de ses veilles prolongées, en un mot de tous les moyens qu’il inventait sans relâche pour affliger sa chair. » — « J’ai eu l’honneur de vivre avec lui dans une intimité toute filiale, ajoute le chanoine Mechella, et j’eus l’occasion d’observer un jour dans une cassette fermée les instruments de supplice dont il se servait : je ne pus les contempler sans frémir. » Un prieur des dominicains, venu à Sainte- Agathe pour les examens, avait logé deux jours dans une chambre contiguë à celle d’Alphonse. Les examens terminés, il voulut partir sur-le-champ. Comme on le priait de rester : « Non, dit-il, je m’en retourne : je n’ai pas le courage d’entendre davantage les flagellations de ce saint vieillard. »
Telle était la vie quotidienne de l’évêque de Sainte-Agathe, image vivante de Jésus-Christ crucifie, modèle de toutes les vertus pour ses familiers, pour ses prêtres, pour tout le peuplé. Malgré ses infirmités, il assistait dans sa cathédrale à tous les offices, si souffrant, parfois même si exténué, qu’on le voyait chanceler sur son trône et faiblir à l’autel. Les jours de fête, spécialement en carême, il rassemblait à l’église les petits enfants, leur enseignait les éléments du catéchisme, et leur distribuait des images ou des chapelets, à la grande édification des fidèles, qui accouraient en foule pour admirer son zèle et apprendre de sa bouche leurs devoirs de chrétiens.
Après avoir ainsi fait de sa maison le sanctuaire de la plus parfaite régularité, l’évêque de Sainte-Agathe pouvait se poser devant tous, prêtres et laïques, comme le réformateur des mœurs et de la discipline, sans s’exposer à s’entendre appliquer le mot de l’Apôtre : Celui qui ne sait pas gouverner sa maison , comment pourrait-il gouverner l'Église de Dieu?