‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 9 sur 222 · UN INTÉRIEUR D’ÉVÊCHÉ · texte numérisé non relu

UN INTÉRIEUR D’ÉVÊCHÉ

évêque, il me prit pour serviteur à son retour de Rome, ce qui me fit un grand plaisir, et je l’ai servi jusqu’à son dernier jour. Souvent je causais familièrement avec lui soit de mon emploi soit de choses spirituelles. » Alexis était pieux et vertueux, et toutefois Alphonse n’eut de repos qu’après l’avoir marié , tant il craignait d’exposer ses serviteurs au péché. Que de crimes seraient évités si les maîtres veillaient comme lui sur l’ànie de leurs domestiques!

Outre ses serviteurs, l’évèque avait chez lui le frère Antoine Romito, profès depuis vingt-cinq ans. Pieux et dévoué, il resta aussi près d’Alphonse jusqu’à la fin de sa vie, non pour le servir, car il se servait lui-même, mais pour l’aider dans ses travaux, surtout dans la transcription des manuscrits destinés à l’impression. Romito, réglementaire du palais, sonnait les exercices aussi ponctuellement qu’on aurait pu le faire dans le couvent le mieux ordonné.

Deux autres personnages habitaient l’évêché : le vicaire général Rubini et le secrétaire Verzella. Nicolas Rubini exerçait depuis dix ans les fonctions de vicaire général. Alphonse l’honora de sa confiance et l’eut bientôt en si grande estime que, malgré les services qu’il recevait de lui, il crut devoir le désigner pour l’épiscopat. « Je connais, dit-il, sa doctrine, sa prudence, ses mœurs; il a vraiment toutes les qualités requises pour faire un excellent évêque. » On préféra sans doute à Rubini un homme plus recommandé, sinon plus recommandable, et l’évêque eut aiusi l’avantage de le conserver comme conseil et comme commensal jusqu’au jour de sa démission.

Quant à Félix Verzella, lui-même raconte au procès de béatification comment il entra en relations avec Alphonse : « Le samedi saint de l’année 1752, dit-il, après avoir reçu la prêtrise, j’allai voir à Saint-Michel le serviteur de Dieu, dont on m’avait beaucoup vanté la sainteté. 11 me reçut dans sa cellule et me parla du sacerdoce et des devoirs qu’il impose. « Mon fils, me dit-il, Dieu vous garde de jamais célébrer en état de péché mortel, car bientôt vous en contracteriez l’habitude et vous arriveriez ainsi à mépriser les choses saintes et à vous damner comme Judas. Si vous voulez persévérer, soyez homme d’étude et d’oraison. » Et il me fit présent de son opuscule sur les Maximes étemelles, que je garde aujourd’hui encore comme un précieux souvenir. Devenu évêque dix ans après, il avait besoin d’un secrétaire. Un jour que je faisais les exercices spirituels à Saint-Ange de la Coupole, les pères me demandèrent si je voulais m’attacher à MRr de Liguori en qualité de secrétaire. J’y consentis avec plaisir, et je suis resté auprès de sa personne en celte qualité jusqu’en 1773, où je dus le quitter pour cause d’indisposi-

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tion. Pendant tout ce temps je vécus dans sa familiarité, je l’entretins des choses relatives à l’administration du diocèse, et je le confessai chaque samedi, excepté quand j’étais malade ou absent. Aussi ai-je toujours conservé dans mon cœur la plus grande affection et dévotion au serviteur de Dieu. » Félix Verzella a recueilli une multitude de fails sur les actes et vertus d’Alphonse, et fut un des principaux témoins au procès de canonisation.

Dans les premiers temps de l’épiscopat, résidait aussi au palais le père Majone, qui avait accompagné le saint pour l’aider dans ses travaux et le consoler de ce qu’il appelait son exil. Majone admirait le zèle et l’activité d’Alphonse, mais peut-être trouva-t-il quelque difficulté à se mettre au pas du maître. Le 2 avril 1762, quelques semaines après la prise de possession, il écrivait à un de ses confrères : « Notre bon évêque nous met tous sur les dents. On ne peut ici ni manger, ni dormir, ni reprendre haleine; encore ne sait-on pas s’il est content. Tout le monde admire ce vieillard infatigable au travail, patient avec les solliciteurs, condescendant avec les petits, charitable envers tous, toujours prêt à descendre à l’église pour écouter celui-ci , à remonter au salon pour répondre à celui-là, à se transporter n’importe où pour rendre service au premier venu. 11 ne fait que prêcher, et travailler sans trêve ni merci à réorganiser ce pauvre diocèse. 11 appelle un délinquant pour le réprimander, en recommande un autre à son curé, écrit à un troisième une lettre paternelle. Son désintéressement lui fait refuser les moindres cadeaux ; sa générosité envers les pauvres ne connaît point de bornes. Imaginez qu’il voulait vendre sa voiture afin de pouvoir donner plus, mais nous nous sommes tous gendarmés contre lui. Il est vrai qu’il règne en ce pays une pauvreté dont on ne peut se faire d’idée. Le bruit s’étant répandu que Monseigneur distribue des aumônes, nous avons ici une procession de mendiants, sans compter les requêtes qui pleuvent de tous côtés. »

Majone admirait comme tout le monde ledévoûment de l’évêque, mais cette vie agitée ne lui plaisait qu’à moitié. 11 en vint, au bout de six mois, à regretter sa cellule, et sollicita du père Villani son retour dans la congrégation. Alphonse en fut très chagrin. « J’ai besoin, écrivit-il au père Villani, d’un sujet capable qui puisse m’aider dans les prédications, les retraites, les examens, et qui me donne un bon conseil au milieu de tant d’intrigues et de difficultés qui me tourmentent au jour le jour. J’ai dit au père Majone que je ne voulais pas le retenir ici malgré lui. Il m’a avoué qu’il vous avait demandé de le rappeler, mais il consent à rester si c’est la volonté

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de Dieu. Veuillez donc lui affirmer qu’il fera certainement un acte de charité très agréable à Dieu en prêtant secours à un pauvre vieillard malade et dans l’angoisse. Je tiens d autant plus à lui qu’il mène ici une vie retirée et très édifiante. Toutefois s’il ne doit rester qu’à contre-cœur, j'aime mieux qu’il s’en aille, car cette pensée qu’il est ici contre son gré m’occasionnerait de nouveaux soucis. » Majone, par déférence pour son père, resta* quelque temps encore à Sainte- Agathe, puis, cédant à son inclination, retourna dans la congrégation. Comme nous le verrons plus tard, ce n’est pas le seul déplaisir qu’il causa au saint fondateur.

Nos lecteurs connaissent maintenant le palais et la famille épiscopale. 11 nous reste à mettre sous leurs yeux le règlement d’anachorètes que suivaient le maître, les commensaux et les serviteur?. Nous donnons ce règlement d’après le témoignage des hôtes de l’évêché, Verzella, Romito et Pollio. On y verra que la journée de l’évêque, comme autrefois celle du religeux, peut se résumer en trois mots : prière, travail, et pénitence.

Le matin, au signal donné par le frère Romito, la petite communauté était sur pied. Comme à Nocera, la première action d’Alphonse était de se flageller jusqu’au sang pour expier les péchés de son peuple. Une demi-heure après le lever, toutes les personnes de la maison réunies autour de lui vaquaient à la méditation, exercice dont personne ne pouvait se dispenser. « La méditation, disait-il, est à l’àme ce que l’esprit est au corps. Celui qui dès son lever ne rend pas ses hommages à Dieu et ne s’arrange pas avec Dieu pour passer saintement la journée, n’est pas un homme mais une brute. » La récitation des heures canoniales suivait immédiatement l’oraison.

Après avoir ainsi rendu ses devoirs à Dieu, l’évêque, tout entier au prochain, donnait audience à tous ceux qui voulaient l’entretenir. Les domestiques introduisaient tous les solliciteurs, riches ou pauvres, sans aucune distinction. Paysans grossiers, indigents, misérables, recevaient de l’évêque l’accueil le plus bienveillant et le plus paternel. Il s’informait de leurs besoins, de leurs affaires, de leurs enfants, avec tout l’intérêt d’un saint qui, dans chaque personne, voit une âme à sauver. Quant aux curés, aux vicaires, aux prêtres en général, nul besoin pour eux de se faire annoncer ; en tout temps ils pouvaient s’adresser à lui avec la plus entière confiance. « Ce sont mes privilégiés, disait-il, je veux qu’ils communiquent avec moi en toute liberté. » Quant aux femmes, il ne les recevait pas dans sa chambre, mais dans un parloir et devant témoin. Le frère

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Romito l’accompagnait. « Soyez tranquille , disait Alphonse à la visiteuse, ce frère est discret, » Si la conversation devait durer quelque temps, il s’asseyait, mais à distance respectueuse de son interlocutrice, que jamais il ne regardait en face. Avait-il à réprimander des femmes de conduite mauvaise ou suspecte, toujours il se faisait accompagner de quelqu’un des siens, et si ce témoin manifestait le désir de se retirer, il lui ordonnait de rester. Le baise-main, si cher aux Napolitains, lui était insupportable. Si quelque femme voulait suivre la coutume : « Baisez l'habit, disait-il, cela suffit. » Les audiences terminées, sans perdre un instant, Alphonse se mettait au travail, soit à l’étude, soit à la composition de quelque nouvel ouvrage. Mais s’il se présentait quelqu’un, fût-ce le dernier des pauvres, il quittait à l’instant son occupation, et ne la reprenait qu’après avoir satisfait le visiteur. « Un mot seulement, disait un archiprêtre, le voyant très occupé. — Non pas un mot, mais mille, si vous voulez , répondit Alphonse en déposant la plume. » Du reste, comme on le savait ennemi des visites inutiles, on n’allait pas le trouver sans motif sérieux. Son affaire expédiée, si le solliciteur prolongeait inutilement la conversation, Alphonse le congédiait doucement en disant : « Allons, ne perdons pas de temps, recommandez-moi à Jésus et à Marie. » Si, par respect pour la personne, il ne pouvait prendre ou donner congé, on voyait qu’il souffrait intérieurement de cette perte de temps. Un jour qu’un étranger le retenait ainsi malgré lui, on vint lui dire qu’un curé demandait à lui parler. « Entrez, » s’écria-t-il avec feu. Naturellement l’étranger céda la place au curé. « Oh ! dit Alphonse en le voyant, voilà ceux que j’aime, et non pas ces oisifs qui viennent ici m’entretenir de choses dont je n’ai que faire. » Toujours il fut fidèle à son vœu de ne pas perdre une minute : « Jamais, dit Verzella, jamais je ne l’ai vu s’accorder un divertissement quelconque, même le plus innocent, ni converser inutilement, ni écouter les nouvelles; mais toujours il était occupé pour Dieu, soit à l’étude, soit à l’oraison, soit aux affaires de son diocèse. »

A midi, il interrompait son travail pour célébrer la sainte messe, à laquelle il se préparait avec la plus grande ferveur. C’élait le moment solennel de la journée. Jamais, à moins d’être absolument impotent, il n’omettait de célébrer. A ce propos il lui arriva un jour une aventure plaisante et touchante à la fois, aventure que rapporte don César Mechella, chanoine de Sainte-Agathe, lequel était secrétaire et confesseur de notre saint pendant les absences de Verzella. « Ses fréquentes indispositions, surtout l’asthme dont il

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