‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 11 sur 222 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MISSION GÉNÉRALE 1762-1763

Le diocèse de Sainte-Agathe. — État moral et religieux. — Plan de réformation. — Une armée de prédicateurs. — Recommandations de l’évéque. — Alphonse à Arienzo. — A Sainte-Marie deVico. — La mère inexorable. — Mission d'Airola. — Un prédicateur réprimandé. — Fin de la campagne. — Zèle du saint pour les missions.

Le diocèse de Sainte-Agathe, situé dans les montagnes des Apennins, ne ressemblait nullement à nos immenses diocèses où l’on compte les âmes par centaines de mille et quelquefois par millions. Quand, aux siècles de foi, l’Église s’administrait elle-même sans aucune immixtion du pouvoir civil, jamais elle n a cru qu’un seul pasteur pût suffire pour conduire des millions de brebis. Au temps de saint Augustin, l’Afrique, c’est-à-dire notre Algérie, réunissait dans ses conciles des centaines d’évêques. Au temps de saint Alphonse, le royaume de Naples, pour ses trois ou quatre millions d’àmes, possédait autant d’évêques et d’archevêques que la France en possède aujourd’hui pour ses trente-six millions d’habitants.

Trente mille âmes environ, réparties en dix archiprêtrés, composaient le diocèse de Sainte-Agathe. Il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur ces dix circonscriptions pour se faire une idée du gouvernement de notre saint.

La ville épiscopale, avec ses faubourgs et les villages de sa dépendance, comptait un peu plus de cinq mille âmes. Cinquante prêtres, dont trente et un chanoines, étaient attachés au service de la cathédrale. Trente autres ecclésiastiques desservaient les campagnes ou dirigeaient les confréries.

Plus importante et plus populeuse que Sainte- Agathe, la ville d’ Arienzo, y compris les villages de son vaste territoire, renfermait au moins dix mille habitants. Elle possédait une insigne collégiale

MISSION GÉNÉRALE

que desservaient vingt chanoines. Cent autres prêtres étaient attachés au service des paroisses ou des confréries.

Les villes suivantes avec leurs dépendances comptaient : Airola, six mille âmes et quatre-vingts prêtres ; Frasso, deux mille quatre cents âmes et trente chanoines attachés à sa collégiale; Durazzano, près de deux mille âmes et quarante prêtres; Vallis, onze cents âmes et trente prêtres. Les autres circonscriptions, Arpaia, Duceuto, Bagnoli, Cancello, bourgades moins populeuses encore, avaient aussi un nombreux clergé.

Par cette courte statistique, extraite d’un rapport de saint Alphonse à la congrégation du Concile, on voit que le nombre des prêtres, pour cette population de trente mille âmes, s’élevait de trois à quatre cents. Encore ne faut-il pas comprendre dans ce chiffre le clergé régulier, assez florissant. Sainte-Agathe possédait deux couvents d'hommes, l’un de mineurs conventuels, l’autre de frères de Saint-Jean de Dieu; Arienzo, des couvents d’augustins, de dominicains, de carmes, de capucins, et un monastère abbatial de Monte-Vergine ; Airola, trois autres monastères d’olivétains, de franciscains de la stricte observance, et de religieux de Monte- Vergine; enfin le petit bourg d’Arpaia, un couvent de -mineurs franciscains.

On se demandera peut-être comment un diocèse de trente mille âmes, qui formerait â Paris une paroisse de second ordre, put causer à saint Alphonse tant de soucis, surtout si l’on considère le nombre de collaborateurs qu’il avait à sa disposition. Pour comprendre ses inquiétudes et ses durs labeurs pendant ses treize années d’épiscopat, il faut se rappeler comment il envisageait cette charge redoutable que certains hommes sont assez ennemis d’euxmêmes pour ambitionner. Dans ses Réflexions utiles aux évêques , commentant le texte de l’Apôtre : Veillez sur vous et sur tout le troupeau que F Esprit-Saint vous donne à gouverner , il affirme que « des évêques dépend la sanctification des peuples, que les pasteurs, ainsique le disait saint Charles Borromée, sont trop souvent la cause des fautes commises par leurs subordonnés, et que, de fait, les saints évêques transforment leurs diocèses. Avant l’ordination, ajoute-t-il, l’évêque peut vivre pour lui-même ; après sa consécration, il est tenu de vivre pour ses brebis, car il rendra compte à Dieu de chacune d’elles. Il doit avoir l’œil sur tous, sur les lévites, sur les ordinands, sur les prêtres, sur les pasteurs, sur leurs aides, sur les religieux, sur les religieuses, sur le peuple entier. Il y a de quoi trembler, surtout si l’on considère que la moindre négligence dans

L’ÉVÈQUE DE SAINTE-AGATHE

le choix des moyens ou des hommes produira peut-être les plus terribles conséquences. » Aussi conclut-il son opuscule par ces paroles saisissantes : « En recevant la mitre, l’évêque doit se persuader qu’il se met sur la conscience une formidable responsabilité. En prenant le gouvernail, qu’il ne l’oublie pas s’il veut faire son salut, il commence une vie, non de repos ou de plaisir, mais de croix, de labeurs et de continuelles sollicitudes, une vie que saint Jean Chrysostome appelle « un océan de fatigues, un abîme de tourments 4. » De là pour un évêque le danger de se perdre, danger qui remplissait les saints d’épouvante au point que l’obéissance seule pouvait les décider à s’imposer un pareil fardeau ; danger non chimérique, car saint Augustin affirme qu’en raison de ses nombreuses obligations un évêque se sauve difficilement, et saint Jean Chrysostome que parmi les évêques un grand nombre se damnent; ce qui faisait dire à saint Pie V, le jour de son couronnement : « Simple religieux, j’avais grand espoir de me sauver; évêque, je commençai à craindre pour mon salut ; pape, j’en viens presque à désespérer2. »

Joignez à ces considérations , bien propres à faire réfléchir tout pasteur d’àmes, les difficultés spéciales du diocèse de Sainte-Agathe, et l’on comprendra les soucis du nouvel évêque. Dans cette seconde moitié du dix-huitième siècle, les populations restaient croyantes, mais le respect de la religion s’affaiblissait de jour en jour. Les livres pernicieux, le régalisme des gouvernants toujours en guerre contre l’Église, les abus qui s’étaient glissés même au sein du clergé, enlevaient plus ou moins aux fidèles la vénération qu’ils professaient autrefois pour leurs pasteurs. A Sainte-Agathe en particulier, grâce à la faiblesse de l’évêque défunt, dont l’administration avait duré vingt-sept ans, l’ivraie s’était mêlée au bon grain. Beaucoup de prêtres, uniquement occupés de leur famille, vivaient de leurs chapellenies, sans aucun ministère, incapables même à cause de leur ignorance d’en exercer aucun. Il n’était pas rare de rencontrer des ecclésiastiques mondains, relâchés, ivrognes, dissolus, plus ardents à chasser le gibier qu’à chercher les âmes. Le droit de patronage sur les cures enlevait trop souvent à l’évêque la liberté de choisir les dignitaires ecclésiastiques. Les confréries elles-mêmes, placées sous la protection du roi, faisaient peu de cas de l’autorité épiscopale. Et comme le peuple se forme à l’image du clergé, on voyait toutes les classes s’émanciper et les scandales se multiplier.

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