Lettre du 15 mai
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pas long. Les pères ont quitté la Sicile; ils y rentreront, dussè-je vendre pour cette œuvre des missions ma croix et ma mitre. » Dieu se chargea, nous le verrons plus tard, de réaliser les vœux du zélé prélat. Partis de Girgenti au mois de juillet 1773, les pères y rentrèrent en triomphe au mois de mars 1775.
Pour le moment, l'enfer était visiblement déchaîné contre la congrégation. Le saint fondateur venait à peine de faire la part du feu en sacrifiant rétablissement de Sicile qu’un livre, ou plutôt un indigne pamphlet, vint de nouveau exciter les esprits contre sa Théologie morale . Il avait pour auteur un chanoine de Martina dans la province de Ta rente. L'abbé Magli, c’était le nom du chanoine, formulait contre le système moral de l’évêque les accusations les plus graves. Dire que la loi douteuse n’oblige pas, surtout quand il s’agit de la loi naturelle, c’était, aux yeux de ce rigoriste, une abominable proposition. A l’en croire, il n’y avait pas d’hérétique ni d’incrédule plus dangereux que l’évêque de Sainte-Agathe, et son système conduisait tout droit au spinosisme, voire même à l’épicuréisme. A l'appui de sa thèse, il employait des arguments excentriques, mais subtils, qui, de nouveau, allaient provoquer les accusations de jésuitisme et de laxisme.
Le saint ne pouvait dédaigner ce réquisitoire aussi faux que dangereux. Il était de ceux qui croient que ne pas défendre la vérité c’est la trahir. Il manifesta donc aux siens l’intention de reprendre la plume, malgré ses soixante-dix-huit ans, pour réfuter l’abbé Magli. Mais il rencontra de toutes parts une vive opposition. Vu le terrible procès que l’on devait soutenir prochainement devant la Chambre royale, il valait mieux se taire, disait-on, pour ne pas attirer l’attention du pouvoir public sur une doctrine morale que les rigoristes n'accepteraient jamais. Villani prophétisait la ruine imminente de la congrégation si le saint écrivait de nouveau en faveur de son système. Sans tenir aucun compte de cette panique générale, le vieil évêque à l’àme invincible écrivit au père Villani :
« Venez me voir dès que vous serez libre. Je veux savoir si vous êtes toujours d’avis qu’une réponse de ma part à l'abbé Magli entraînerait la ruine totale de nos maisons. Mais, Dio mio! j’ai bien répondu au père Patuzzi, qui faisait une autre figure que cet abbé Magli, et la congrégation n’en est pas morte! Et maintenant, parce que je réfuterais ce Magli, un vrai fanatique, me dit-on, connu pour tel dans tout le pays, l’institut va périr!
« Mon révérend père, pour fixer mon système sur le choix des opinions et détruire le rigorisme, meurtrier des âmes, j’ai Ira-
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vaillé trente ans. J’ai combattu Patuzzi, j’ai réfuté ses pamphlets, et mes réponses, appuyées sur la doctrine de saint Thomas, ont reçu des savants le meilleur accueil. Pourquoi donc craindre? Aujourd’hui, pour renverser mon système, l’abbé Magli s’avise d’une invention inédite : il m'enrôle parmi les sectateurs de Hobbes, de Spinosa et d’Épicure. Patuzzi m’avait épargné cet affront. Comme il met en avant de nouveaux arguments, beaucoup peuvent s’y tromper et croire que la congrégation et son chef professent des doctrines pernicieuses, tandis qu’il m’est facile de prouver que toutes les assertions de l’abbé Magli sont pures extravagances. Aussi, comme évêque et comme chef de la congrégation, par respect pour mon caractère et pour notre honneur à tous, je crois nécessaire de démontrer à l’abbé Magli et au public que nous ne sommes ni manichéens ni épicuriens.
« Faites-moi donc savoir bien vite que vous n’ètes plus hanté par cette terreur d’une ruine imminente. L’opuscule que je médite m’offrira, au contraire, l’occasion de faire savoir à tous qu’au lieu de suivre le système des jésuites, je le réprouve. Je montrerai qu’il faut suivre l’opinion en faveur de la loi quand elle est plus probable, et que je condamne tout à fait le probabilisme L Seulement j’ajouterai que si la loi est douteuse, elle n’oblige pas, n’étant pas suffisamment promulguée. Et qu’une loi non promulguée n’oblige pas, je le prouverai par une infinité d’extraits de saint Thomas et des autres théologiens. Je tiens pour certain que cet opuscule sera tout entier à l’honneur de la congrégation, en démontrant une fois de plus que nous ne sommes pas probabilistes, mais qu’au contraire nous réprouvons le probabilisme 2. »
Villani se rendit à ces raisons, et Alphonse se mit à l’œuvre. Il travailla sept mois à cette réfutation de l’abbé Magli. « Son système et sesarguments, dit-il, sont aussi neufs qu’extravagants. J’ai dû lui opposer des raisons que je n’ai trouvées dans aucun auteur, et comme il ne manque pas de subtilité, ce travail de réfutation m’a coûté beaucoup de peine 3. » L’opuscule parut en 1774 sous ce titre : Déclaration du système de D. Alphonse de JÀguori sur la règle des actions morales . L’auteur y fait la profession de foi que nous esquisse la lettre à Villani, puis il établit contre son adversaire qu’aucune loi naturelle ou divine n’oblige avant d’être
t. Farô palese a tutti che io sostengo che deve seguitarsi l’opinion perla legge, quanti o è piu probabile, e riprovo affatto il probabil ismo.
2. Corrispondenza spéciale. Lettre au P. Villani, 21 novembre 1773.
3. Corrispondenza generale. Lettre au P.dePaule, 12 juin 1774.
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connue. « Pour obliger, dit-il, il ne suffit pas que la loi existe dans Tintelligence divine, elle doit exister dans la nôtre. Mon adversaire a beau dire que nous imaginons deux lois naturelles, l’une en Dieu, l’autre dans l’homme, comme les manichéens : tout cela est faux. Nous admettons en Dieu une loi éternelle, dont la loi naturelle est une participation, et nous affirmons que cette loi oblige, mais le jour seulement où elle nous est manifestée. Nous ne sommes donc ni manichéens, ni hobbésiens, ni spinosistes, ni épicuriens. Nous ne voulons ni satisfaire nos passions, ni nous procurer le plus de jouissances possible comme le voulait Hobbes; mais nous prétendons rester libres quand il n’v a pas de loi, de loi promulguée, pour enchaîner notre liberté. »
L’opuscule se terminait par cette conclusion, qui résume les principes du saint auteur. « Sur cette matière, dit-il, j’ai travaillé trente ans. J’ai lu une multitude d’auteurs tant de l’opinion bénigne que de l’opinion rigide. Je n’ai cessé durant tout ce temps de demander à Dieu les lumières dont j’avais besoin pour me former un système exempt d’erreur. Enfin j’ai fixé mon système, en m’appuyant non sur mon propre jugement, mais sur la doctrine des théologiens, spécialement de saint Thomas, le maître des écoles catholiques, le grand docteur de la sainte Église. Si je me trompe, je me trompe avec lui, car c’est lui qui nous enseigne qu’une loi non promulguée n’oblige pas. »
On applaudissait aux nobles déclarations du saint, qui jamais peut-être ne se montra plus grand que dans cette circonstance. C’est bien le juste, passionné pour la vérité, qui s’oublie luimême pour la défendre. H vient de rappeler ses missionnaires persécutés par les rigoristes de Sicile, on lui intente un procès qui sera incessamment plaidé devant les rigoristes de la Chambre royale, et il ne craint pas d'attaquer de front leur doctrine. Ses amis, ses frères, son confesseur, lui représentent que s’il expose de nouveau son système, il va s’aliéner des hommes qui peuvent ruiner sa congrégation : rien ne l’arrête. 11 a travaillé trente ans à détruire le rigorisme qui tue les âmes, il continuera jusqu’au dernier soupir. 11 prêchera la vérité telle qu’il la connaît; les probabilistes se lamenteront, les rigoristes l’attaqueront avec fureur : Dieu se chargera de le défendre et de défendre sa congrégation.
A peine avait-il rempli ce devoir, que Maffei et Sarnelli, ayant enfin dressé toutes leurs batteries, donnèrent le signal du grand combat. Le 30 septembre 1774 parut le volumineux mémoire de Philippe Villani, leur avocat, où se trouvaient énumérées et dé-
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veloppées les diverses accusations que nous avons rapportées au commencement de ce chapitre : la détention injuste de la vigqe de Ciorani et les multiples violations du décret de 1752. Des documents nombreux, des citations de la règle, établissaient le bien-fondé de ces accusations. L’honorable avocat concluait « que les missionnaires du Très Saint-Rédempteur occupaient contre tout droit la vigne du baron de Ciorani, parce qu’ils ne se trouvaient nullement dans les conditions imposées par le décret de 1752. En conséquence, le baron Sarnelli réclamait sa vigne avec tous les fruits perçus par ces religieux usurpateurs depuis la mort d’André Sarnelli, son frère. Quant à la violation évidente du décret de la couronne, la Chambre royale, disait-il, a maintenant les yeux ouverts. Aux juges de voir ce qu’il convient de conseiller au souverain. »
Alphonse connaissait déjà par le bruit public et par ses avocats les principaux chefs d’accusation dirigés contre lui : en étudiant attentivement ce long réquisitoire, il en apprécia mieux encore toute la gravité et se rendit compte de l’impression que produiraient de telles imputations sur des jurisconsultes régaliens. La cause devait être plaidée le 10 décembre. Il demanda que les débats fussent prorogés jusqu’au 16 janvier 1775, sous prétexte de laisser aux avocats le temps de préparer leur plaidoyer; mais son intention réelle était de profiter du sursis pour chercher avec ses consulteurs un moyen d’étouffer le procès par un arrangement quelconque avec Sarnelli.
Sa requête agréée, il écrivit à Villani le 18 décembre : « Le procès Sarnelli va soulever des tempêtes. J’ai désiré prendre sur cette grave question l’avis de tous mes consulteurs, parce que je ne veux pas prendre seul la responsabilité d’une décision. Les circonstances sont telles qu’on peut craindre la ruine totale de la congrégation, et cela par des raisons que je ne puis confier au papier. Ce qui est sûr, c’est qu’il vaut mieux perdre un bras que de risquer tout le corps. Je fais prier partout, je fais dire des messes, je fais rédiger des mémoires, Celano visite les ministres. Mais je ne puis m’empêcher de voir que le péril est grand et imminent. » Villani prêchait alors une mission : « Faites réciter au peuple, ajoute le saint, tous les jours avant le sermon, un Ave Maria pour cette affaire, et demandez des prières dans les monastères. »
La consulte se réunit le 20 décembre. Alphonse exposa la gravité de la situation, et posa la question de savoir s’il ne fallait pas entrer en accommodement avec les persécuteurs, ou même abandonner Iliceto et Ciorani. En général les consulteurs furent d’avis
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que des pourparlers avec leurs adversaires ne feraient qu'exalter leur orgueil. D’un autre côté, même en abandonnant les deux maisons d’Iliceto et de Ciorani, on ne sauverait pas la congrégation, car l’imputation d’avoir formé des communautés religieuses en dépit du décret de 1752 resterait toujours comme une arme formidable entre les mains des ennemis. Mieux valait donc laisser le procès continuer son cours. Alphonse en convint, et dès lors il ne pensa plus qu’à se rendre favorables Dieu et les juges.
Afin d’attirer les miséricordes de Dieu, il recommanda aux pères de prier pour leurs persécuteurs, de pratiquer la patience, et surtout d’observer la règle avec une scrupuleuse fidélité. Il ordonna la discipline en commun les lundi et samedi de chaque semaine, rappela le jeûne du samedi en l’honneur de la sainte Vierge, et prescrivit des prières particulières. De plus, il organisa une croisade de supplications dans les monastères d’hommes et de femmes, envoyant partout des aumônes et des cierges afin que, le saint Sacrement exposé, religieux et religieuses intercédassent auprès de Jésus-Christ en faveur de sa chère congrégation.
D’un autre côté, il ne négligea aucun des moyens humains propres à assurer le succès. Il représenta au roi l’innocence de ses missionnaires, les travaux entrepris par eux pour le plus grand bien du royaume, et leur parfaite soumission aux ordres de Sa Majesté. « Sans douteson auguste père, le roi Charles III, n’avait pas reconnu les quatre maisons de la congrégation comme des communautés religieuses, mais son intention en cela était uniquement de leur interdire le droit de posséder en commun. Jamais il n’avait pensé que les missionnaires pussent vivre sans chef et sans règle. Il était trop intelligent pour ne pas comprendre que l’œuvre des missions ne produirait aucun fruit si chaque sujet vivait à sa guise. Avec cette liberté une maison de missionnaires ne serait plus un foyer de vie apostolique, mais bien le sombre asile du trouble et de la discorde. » Ces quelques observations de bon sens réfutaient toutes les arguties tirées du décret de 1752. Développées dans un mémoire que le saint opposa au factum de Philippe Villani et commentées par des avocats de talent, elles étaient certainement de nature à convaincre des juges de bonne foi.
Mais comme les préjugés du temps et la malice des adversaires influencent singulièrement l’esprit des magistrats même les plus éclairés, il députa au président Cito et aux autres conseillers les personnages les plus recommandables et les plus capables de faire valoir ses droits. Un certain Nicolas Vivenzio, connu de tous
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par son intégrité, son zèle et sa science, avait acquis l’ estime du roi et de ses ministres. « Abouchez-vous avec Vivenzio, écrit Alphonse au père Majone, et priez-le d’user de tout son crédit en faveur de notre cause auprès du président Cito. Une parole de lui fera plus d’effet que cent discours prononcés par d’autres. Il me parait que la Vierge Marie calmera la tempête : abandonnons-nous entre les mains de Jésus-Christ. »
Dans sa détresse, il eut recours surtout au prince de la Riccia, son grand appui en toute circonstance. « Je vous remercie, lui écritil, de votre recommandation au duc Turrito, à propos de la persécution que nous subissons de la part du baron Sarnelli. Ce malheureux homme veut triompher à tout prix. 11 nous accuse de délits que nous n’avons pas commis et veut absolument détruire nos maisons, qui font tant de bien dans le royaume. Représentez donc au seigneur duc, quand vous en aurez l’occasion, que mes infatigables missionnaires, accusés d’avarice, sont de pauvres prêtres qui parfois manquent du morceau de pain nécessaire pour vivre. Aidez-nous, et par là vous viendrez en aide à des milliers de campagnards que nous sauvons par nos missions. »
Il n’ignorait pas que les dames sont de puissantes médiatrices, mais jamais il ne voulut recourir à certaines intercessions. « En cherchant des protectrices pour notre cause, écrit-il à Majone, gardez-vous de recourir à des personnalités plus influentes qu'honnêtes. Si Dieu veut que nous sauvions l'institut par tous les moyens légitimes, il ne veut pas que nous nous fassions les fauteurs ou les complices du péché. Vous me comprendrez sans que j’aie besoin de m’expliquer davantage. » En une autre occasion, le danger devenant plus pressant, on conseilla au saint de se recommander à une dame dont il connaissait les liaisons coupables : « Jamais! dit-il. Que la congrégation périsse plutôt que de donner occasion à l’ombre même d’un péché! »
Du reste, des personnages de distinction et des prélats zélés patronnaient spontanément auprès des ministres la cause des missionnaires. L’évêque de Caserta et l’évêque de Gaête allèrent trouver les juges de la Chambre royale pour les conjurer de ne pas détruire l’œuvre des missions : « Qu’allons-nous devenir, dirent-ils, nous et nos diocèses, si vous nous enlevez ces missionnaires? » Le grandaumônier et le confesseur du roi, M,p Sanseverino, appuyèrent ces requêtes de tout leur pouvoir.
Avec de tels appuis et le droit pour soi, pouvait-on perdre un procès? A Naples, on se croyait sûr de la victoire. Le père Majone
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écrivait jour par jour des lettres rassurantes. De son lit de douleur, le saint vieillard suivait avec anxiété les péripéties de la lutte. Parfois l’optimisme de ses correspondants le disposait à la confiance, mais un secret pressentiment lui faisait craindre un nouvel échec. Depuis trois mois, tantôt les juges, tantôt les parties, demandaient délai sur délai, en sorte que le procès menaçait de s’éterniser, ce qui semblait de mauvais augure. Le 25 mai, plus effrayé que jamais, Alphonse écrivait à Villani : « Depuis plusieurs jours je ne reçois aucune nouvelle de Naples. Je crains une nouvelle bourrasque qui achève de me faire perdre la tête. J’ai été fortement menacé ces jours derniers, mais, par la grâce de Dieu, je vais beaucoup mieux. Je tremble à la pensée de voir la congrégation détruite dans le royaume, et cette triste perspective, je l’ai toujours devant les yeux, car nous vivons dans un temps où l’on ne cherche que l’occasion de détruire les œuvres de Dieu. Un parent de Sarnelli qui m’est tout dévoué, me proposait hier encore un projet de transaction avec le baron, et vraiment s’il y avait un moyen pratique de calmer la tempête, ne faudrait-il pas le saisir? Il est certain que l’issue du procès étant au moins douteuse, nous courons les plus grands dangers. Tout dépend, rappelons-nous-le bien, non de la cause en elle-même, mais de l’appréciation des ministres, d’un Turrito qui met sa gloire à jeter par terre les communautés religieuses, et d’un Tanucci, le plus redoutable de tous, à en juger par les faits que nous connaissons. »
L’événement ne justifia que trop ces sombres prévisions. Au mois de juin, l’avocat du baron se crut assez préparé pour plaider, mais tous constatèrent que sa harangue avait fait peu d’impression sur les juges. Dans un premier discours, Celano répondit aux arguments qui prétendaient établir les droits de Sarnelli sur la vigne de Giorani. Ses preuves parurent tellement fortes que chacun lui prédit une victoire certaine si la seconde partie de son plaidoyer, relative aux violations du décret de 1752, répondait à la première.
Or un coup inattendu, comme on n’en voit qu’au théâtre, déjoua ces belles espérances. Le jour où Celano devait achever sa harangue, parut un décret de Tanucci, qui ordonnait la suspension du procès et une nouvelle procédure. « Pour plus de clarté dans les débats, y disait-on, toutes les pièces du procès, mémoires, documents, plaidoyers, devaient être soumises à l’examen de trois conseillers, dont le président était le procureur fiscal de Léon. Après l’examen approfondi des arguments fournis parles parties en litige, ledit procureur
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en ferait un rapport détaillé, puis exprimerait son votum, sur lequel la Chambre royale aurait à statuer définitivement. »
On ne pouvait pas manifester plus clairement la volonté de tuer la congrégation ou du moins de lui laisser le couteau sur la gorge. Selon toute apparence, les juges allaient rendre une sentence favorable : Tanucci leur enlève la cailse pour la remettre entre les mains de trois magistrats connus par leur hostilité pour les couvents. Ferdinand de Leon, procureur fiscal, le plus acharné des régalistes, n avait été choisi que pour composer un réquisitoire dont la conclusion serait infailliblement que le respect des lois exigeait la suppression de l’institut. C’était ce que voulait Tanucci, mais, comme Alphonse le dira plus tard, « Dieu est plus fort que Tanucci ».
L’annonce de cette criante injustice le trouva résigné. Il se contenta d’écrire à ses sujets consternés : « Frères bien-aimés, prions avec plus de ferveur que jamais, car nos ennemis veulent à toute force nous terrasser. Conduisons-nous bien, et Dieu maintiendra la congrégation en dépit de leurs efforts pour l’abattre ; si nous commettons des fautes, il la détruira sûrement. Encore une fois, priez et faites prier, car la persécution est à son apogée. Jésus et Marie, j’en ai la ferme espérance, ne nous abandonneront pas. Recommandez-moi chaque jour à Jésus-Christ car je vois la mort s’approcher à grands pas. Quant à moi, je ne cesse de prier pour vous, qui m’êtes raille fois plus chers que parents et amis. Je vous bénis, et je bénis aussi tous vos travaux 1 »
Le lecteur aura remarqué que, pendant cette tempête qui dura quatre années, Alphonse espère et craint tour à tour. Il espère contre toute espérance que Dieu maintiendra sa congrégation dans ce royaume de Naples qui a été son berceau, mais, en calculant les chances humaines, il ne peut s’empêcher de craindre une catastrophe. Ce qu’il a toujours affirmé sans hésitation aucune, c’est que la congrégation ne périra pas. « Ce n’est pas mon œuvre, disait-il, c’est l’œuvre de Dieu, et Dieu saura la maintenir. » Si l'ouragan renverse les maisons napolitaines, Dieu transplantera l’arbre sous d’autres cieux, et lui seul sait jusqu’où s’étendront ses rameaux. Le 3 octobre 1774, quand on pouvait tout craindre des régalistes napolitains, il écrivait au père François de Paule : « Quoi qu’il arrive, Sainte-Cécile et Saint-Ange nous offriront un refuge. » Le chapitre suivant dira ce qu’étaient ces refuges, et comment Dieu, dans sa miséricordieuse bonté, les avait préparés au saint fondateur.