CHAPITRE IX
FONDATION DE SCIFELLI
L’abbaye do Casamari. — Louis Arnauld. — François de Paule à Scifelli — L’évoque de Veroli. — Missions dans l’État pontifical. — Fondation do Scifelli. — Le couvent du Gesù. — Vues du saint fondateur sur Rome. — Bénévent rendu au Saint- Siège. — Retour des missionnaires en Sicile.
Au début de Tannée 1773, huit missionnaires du Très Saint-Rédempteur, ayant à leur tête le père François de Paule, partaient de Bénévent pour se rendre dans le diocèse d’Aquino, où ils devaient, sur la demande de Tévêque, évangéliser les villes et les villages. Ils furent accueillis partout comme des envoyés du ciel, et leurs prédications produisirent d’admirables fruits de salut. Mais la conversion du peuple d’Aquino n’était pas l’œuvre principale que Dieu se proposait en les conduisant dans ce pays.
Pendant que François de Paule et un de ses compagnons prêchaient la mission sur l’extrême frontière de l’État pontifical, au village de Saint-Jean, on leur apprit qu’à peu de distance de la ville de Veroli s’élevait un antique et célèbre monastère, du nom de Casamari. Là, disait-on, vivaient des moines appelés trappistes, plus austères que les anachorètes de la Thébaïde. Vêtus de bure grossière, ils gardaient un perpétuel silence, ne se nourrissaient que de légumes, et couchaient sur une planche. Leur vie se passait au chœur à chanter, neuf et dix heures par jour, les louanges de Dieu, puis aux durs travaux de la campagne. Cette peinture des disciples de Rancé excita si vivement la curiosité des deux missionnaires qu’ils profitèrent de quelques jours de repos pour aller visiter le monastère de Casamari et faire connaissance avec ces hommes de Dieu.
L’abbé de la Trappe, accompagné du prieur et du cellérier, les reçut avec cordialité, leur fit admirer les merveilles de la vieille
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abbaye, son église gothique qu’on peut comparer aux plus célèbres basiliques, et partout, choses plus merveilleuses encore, le silence, la prière, le travail. Puis l’abbé à son tour s enquit gracieusement de la congrégation à laquelle appartenaient les deux missionnaires, et leur demanda pourquoi il n’existait aucune maison de leur institut dans l’État pontifical. Ils lui répondirent que la congrégation du Très Saint-Rédempteur, fondée parM** de Liguori , n’avait que quarante ans d’existence; son but particulier était de porter secours, par les missions, aux âmes les plus abandonnées, spécialement aux pauvres campagnards. Jusqu’ici ses membres, encore peu nombreux, se contentaient d’évangéliser le royaume de Naples et la principauté de Bénévent.
Cette pensée, que ses hôtes s’occupaient spécialement des âmes abandonnées au milieu des campagnes, éveilla le zèle de l’abbé. Il leur représenta qu’ils ne pouvaient trouver aucun poste plus conforme à leur vocation que les environs de Casamari. La ville de Veroli comptait quatorze mille âmes, dont presque la moitié se trouvaient disséminées, sans église et sans pasteur, à trois et quatre milles de leurs paroisses. Ces pauvres paysans vivaient la plupart sans messe, sans sacrements, sans instruction, car il leur était impossible, l’hiver surtout, par les mauvais chemins, de gravir la montagne de Veroli. Quant aux moyens d’établir une maison religieuse dans cette contrée privée de toute ressource, l’abbé leur raconta comment Dieu y avait pourvu d’une manière presque miraculeuse.
Vingt-cinq ans auparavant, un Français du diocèse d’Avignon, nommé Louis Arnauld, était venu àRome pour affaires de famille. Aussi pieux que riche, mais d’un caractère fantasque, il entendit parler du monastère de Casamari et de la vie silencieuse et pénitente des trappistes. Aussitôt il conçut la pensée de se retirer dans cette solitude pour s’y préparer à la mort. Un pèlerinage au sanctuaire de Notre-Dame de Bon Conseil ne fit que le confirmer dans cette résolution. Mais il avait compté sans ses quarante ans, sans l’abstinence perpétuelle, sans les veilles nocturnes, en sorte que, après trois mois de ce régime, réduit à l’état de squelette, il se crut obligé de quitter la Trappe pour n’y pas laisser ses os.
Comme il aimait Casamari, il s’établit à deux milles du monastère, dans un village appelé Scifelli, où un régime plus confortable et l’air pur des montagnes lui rendirent la santé. Là il vécut au milieu des paysans, qu'il secourait de ses deniers et qui, en retour, l’aimaient comme un père. Il eût été parfaitement heureux dans cette charmante solitude s’il eût pu chaque jour y remplir ses de-
' LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE
voirs religieux. Mais pas de prêtre, pas d’église! Il se lamentait de cette privation avec les pauvres paysans qui partageaient sa douleur, et il leur disait souvent d'avoir confiance, qu’avant peu de temps il leur bâtirait une chapelle où ils pourraient assister à la messe le dimanche sans avoir à gravir pendant des heures la pente escarpée et tortueuse qui mène à Veroli.
Heureux de cette espérance, les habitants de Scifelli s’attachaient de plus en plus à leur bienfaiteur, quand un jour ils s’aperçurent qu’il avait quitté le village sans avertir qui que ce fût, sans leur-dire un mot d’adieu. Pendant cinq ans ils n’entendirent plus parler de ce Français qui leur avait donné tant de marques d’affection, et qu’ils aimaient toujours, bien qu’il les eût abandonnés d’une façon par trop singulière.
Or Louis Arnauld s’en était allé droit à Rome, d’où il était venu. Là, il étudia la théologie et reçut les ordres sacrés. Devenu prêtre, il fit charger trois ou quatre gros chariots des matériaux nécessaires pour bâtir et meubler une modeste chapelle, et reprit la route de Scifelli. On se figure la stupéfaction des bons paysans à l’arrivée de cette caravane inattendue, surtout quand ils reconnurent sous l’habit ecclésiastique le bienfaiteur qu’ils avaient tant regretté. Selon sa promesse, Louis Arnauld leur bâtit une chapelle et leur donna de plus, dans sa personne, un charitable pasteur. Avec le temps il acheta du terrain, transforma la chapelle provisoire en une belle église qu’il dédia à Notre4)ame de Bon Conseil, et se construisit à proximité un presbytère qu'on aurait pris pour un couvent. Telle fut l’odyssée de cet original mais charitable Avignonnais. En reconnaissance *de ses bienfaits, il n’avait exigé qu’une chose : c’est que le village porterait le nom de Sainte-Cécile, pour ui rappeler le lieu de sa naissance. Les paysans firent de leur mieux pour lui plaire; mais, neuf fois sur dix, au lieu de dire Sainte-Cécile ils disaient Scifelli, ce qui mettait hors de lui leur excellent pasteur.
« Arnauld est âgé de soixante ans, ajouta l’abbé de Casamari. Il a l’intention de céder à une communauté son église et sa maison; mais, d’un autre côté, après avoir travaillé treize ou quatorze ans à ces constructions, il lui en coûte de s’en dessaisir. Comme il a un vrai zèle pour le salut des pauvres paysans, les deux pères feront bien de lui rendre visite , et, tout en admirant son œuvre, de lui expliquer comment eux-mêmes se dévouent à l’évangélisation des gens de la campagne. » L’abbé avait le pressentiment que l’heure de Dieu était venue.
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Sur ses instances, François de Paule et son compagnon se rendirent à Scifelli. L’abbé Arnauld, qu’ils trouvèrent bêchant son jardin, les reçut avec une grande affabilité, leur fit les honneurs de son église et de sa maison, puis il leur dit, non sans malice : « Comme il se fait tard, si vous n’étiez pas des personnages de distinction habitués à vivre somptueusement, je vous engagerais à partager mon repas de paysan; mais je n’oserais vous inviter à faire pénitence. — Vous vous trompez sur notre compte, répondirent-ils. Nous ne sommes que de pauvres missionnaires, habitués à vivre comme vous au milieu des paysans. Disciples de don Alphonse de Liguori, fondateur de la congrégation du Très Saint-Rédempteur, notre ministère consiste précisément à évangéliser les pauvres gens de la campagne. Et ils racontèrent comment du diocèse d’Aquino, où ils prêchaient des missions, ils étaient venus à Casamari, et comment l'abbé de la Trappe leur avait parlé la nouvelle église de Scifelli. Là-dessus, Arnauld les fit asseoir à sa table, leur parla longuement de son œuvre, et finit par leur confier que, pour venir en aide non seulement aux habitants de Scifelli mais à tout le peuple des environs, il avait l’intention de céder son établissement à une communauté religieuse. « On m’a sollicité de plusieurs côtés, ajouta-t-il, mais mon humble bicoque ne convient point à de grands seigneurs. Aujourd’hui, vous Favouerai-je, en apprenant que vous vous dévouez à l’instruction des pauvres, je suis tenté de vous l’offrir. Donnez une mission à mes gens de Sainte-Cécile, et, si cela réussit, je vous cède la place. » François de Paule répondit qu’il en référerait à son supérieur, Mgp de Liguori, lequel seul pouvait accepter une nouvelle fondation, et qu’après avoir terminé les travaux acceptés au diocèse d’Aquino, ils évangéliseraient très volontiers les habitants de Sainte- Cécile et les autres villages dépendant de Veroli si l’évêque le permettait. L’affaire ainsi engagée, les deux pères retournèrent à Casamari, laissant l’abbé Arnauld tout charmé de la rencontre et très impatient de savoir si notre saint accepterait ses propositions1.
Quand Alphonse reçut la lettre de François de Paule annonçant ce projet de fondation, il tomba à genoux pour remercier la divine Providence. Il était à cette époque sur le point de rappeler les missionnaires de Sicile, et de voir supprimer, par suite du procès Sarnelli, ses quatre maisons napolitaines. La ruine de la congrégation paraissait imminente, et voilà qu’à ce moment même Dieu lui ouvre un refuge inattendu. N’était-ce pas un miracle de la