‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 102 sur 222 · Chroniques du P. Joseph Landi · texte numérisé non relu

Chroniques du P. Joseph Landi

LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE

bonté divine à son égard? Sans doute, d'après les détails donnés par François de Paule, il faudrait vivre au milieu des habitants de Scifelli dans une extrême pauvreté, presque sans revenu, mais le Père du ciel qui offrait un abri à ses enfants ne les laisserait pas manquer de pain. 11 pria donc le père de Paule de remercier en son nom le généreux donateur et de lui annoncer qu’il enverrait prochainement son vicaire général Villani pour signer avec lui l’acte de fondation. En même temps, sur sa demande, l’évêque de Bénévent, son ami, recommanda vivement cette œuvre à l’évêque de Veroli, qui, du reste, n’avait besoin d’aucune recommandation pour la favoriser. « J’ai vu et entendu les pères du Très Saint-Rédempteur, répondit-il à son collègue, et j’ai admiré leur méthode de prédication. Je les regarde comme des auxiliaires précieux que la divine Providence m’envoie pour cultiver le champ qu’elle m’a confié. Ils ont trouvé une église, une habitation convenable, et précisément au centre des villages éloignés de ma ville épiscopale. J’ai grandement à cœur de les voir s’y établir, et je favoriserai cette fondation de tout mon pouvoir. Si Dieu veut que nous réussissions, ce sera la grande consolation du pauvre évêque. »

Ainsi secondés, les missionnaires se transportèrent au carême dans le diocèse de Veroli, comme l’avait promis François de Paule. La mission fut prèchée d’abord à Colleberardo, village de huit cents Ames, à deux milles de la cité. C’était la première dans les États pontificaux : aussi des multitudes curieuses descendirent-elles de Veroli pour assister aux exercices. Les sermons remuèrent si vivement ces populations ignorantes mais simples et naïves, que chaque soir l’auditoire éclatait en sanglots. 11 s’opéra pendant ces quelques semaines des conversions, des restitutions et des réconciliations qui mirent en émoi la ville de Veroli. L’évêque Jacobini bénissait Dieu de lui avoir envoyé ces hommes apostoliques, et plus encore de leur avoir inspiré la pensée de se fixer dans son diocèse.

La mission terminée, les habitants de Colleberardo escortèrent les pères jusqu’à Scifelli, au milieu des chants d’allégresse et des décharges de mousqueterie. Arnauld reçut les missionnaires, devenus ses amis, avec les témoignages de la plus vive affection, et l’on ouvrit la mission dans son église de Notre-Dame de Bon Conseil, qui bientôt ne put contenir les foules de paysans qui accouraient des hameaux voisins. Et tout ce peuple écoutait avec admiration les instructions catéchistiques sur les vérités de la religion, dont la plupart entendaient parler pour la première fois. Les sermons sur les vérités éternelles arrachaient des larmes ou des cris de terreur à

FONDATION DE SCIFELLI.

l’auditoire épouvanté. Ces braves gens se réconcilièrent tous avec Dieu aux pieds de ces apôtres inconnus, qui leur semblaient venus du ciel. Impossible de décrire leur joie et leur enthousiasme quand, la mission terminée, ils apprirent le projet formé par Arnauld. Dans leur exaltation ils voulaient empêcher les pères d’aller évangéliser un village voisin, « parce que, disaient-ils, si vous nous quittez, il est possible que l’abbé change de résolution, et alors vous ne reviendrez plus ».

Cependant les missionnaires se disposaient à gagner le village du Crucifix, à quelques minutes de Veroli. Ne pouvant pas les retenir, la population voulut les accompagner. Rangés sur deux lignes, la croix en tête, les habitants de Scifelli conduisirent processionnellement les pères jusqu’à leur destination. Ils cessèrent alors de chanter leurs cantiques et s’en retournèrent en pleurant, craignant toujours de ne plus les revoir. La mission du CruciGx acheva de gagner le peuple, et surtout l’évêque de Veroli, qui pressa François de Paule de terminer au plus tôt l’affaire de la fondation. Celui-ci retourna donc à Scifelli pour discuter avec Arnauld les conditions de la donation, de manière qu’à son arrivée Villani n’eût qu’à les examiner et à les signer.

Notre bon Avignonnais tenait toujours à son plan; mais son imagination en travail depuis quelques jours enfantait toutes sortes de projets plus excentriques les uns que les autres. L’institut du Très Saint-Rédempteur devait porter à Scifelli le nom de Notre- Dame de Bon Conseil et suivre des règles particulières qu’Arnauld avait rédigées. On bâtirait à Scifelli un hôpital pour les infirmes et les malades, que les pères seraient tenus de desservir. De plus, on créerait une œuvre destinée à fournir aux jeunes filles pauvres une dot suffisante pour qu’elles pussent se marier. L’abbé Arnauld, en qualité de fondateur, aurait la surintendance de toutes ces œuvres. En vain François de Paule d’abord et Villani ensuite essayèrent- ils de lui démontrer l’inanité de son rêve et l’impossibilité pour eux d’accepter de pareilles conditions : toutes leurs raisons échouaient contre son entêtement. Heureusement on lui proposa de prendre l’évêque pour arbitre, ce à quoi il consentit volontiers, persuadé que le prélat adopterait d’emblée ses grandioses conceptions. Quand, au contraire, un envoyé de Jacobini lui eut mis devant les yeux l’inévitable alternative de ne pas faire la fondation ou de la faire sans conditions, le bon abbé vit s’évanouir les chimères que le diable peut-être lui avait mises dans l’esprit, et signa, séance tenante, l’acte de donation. Il cédait aux pères du Très Saint-

LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE

Rédempteur son église, sa maison, et une rente d’une trentaine de ducats, à la condition d’être logé et entretenu dans le couvent. Il stipula de nouveau que le village s'appellerait Sainte-Cécile, ce qu’on lui accorda, tout en prévoyant qu’en dépit de ce baptême officiel et des plaisantes indignations du pieux Avignonnais, les paysans, gens de routine, continueraient à l’appeler Scifelli.

L’acte de fondation fut signé le 25 avril 1773, en la fête de Notre- Dame de Bon Conseil, la Vierge miraculeuse si chère à notre saint. Ayant appris par Villani les péripéties et le dénoûment de cette affaire, il en rendit grâces à Dieu et à sa céleste Mère. Il écrivit ensuite à l’abbé Arnauld pour le remercier de sa gégérosité à l’égard de la congrégation, et en même temps au père François de Paule, nommé recteur de la maison, pour lui recommander d’user de tous les ménagements possibles envers cet insigne bienfaiteur. Prévoyant les difficultés qui pourraient naître de la cohabitation des pères avec cet homme bizarre : « Il vous faudra, ditil, beaucoup de prudence et de circonspection dans vos relations. Ne le contrariez pas quand l’observance régulière n’est pas en jeu, spécialement sur les points relatifs au matériel de la maison. Cédez par convenance et par amour de la paix. Il nous a fait beaucoup de bien : témoignez-lui beaucoup d’estime et entrez dans ses sentiments autant que faire se peut. Du reste, vous et vos compagnons avez assez de prudence et de vertu pour supporter quelques désagréments. Avant tout je vous recommande, au début de cette fondation, la parfaite observance des règles. Dieu le veut, et l’édification du prochain l’exige L »

En même temps, le saint témoignait toute sa gratitude à l’évêque de Veroli et lui suggérait, pour asseoir plus solidement son œuvre, d’en demander l’approbation au chef de l’Église. Mgr Jacobini entra pleinement dans ces vues. 11 exposa au pape le triste état des populations rurales sous le rapport religieux. « En prenant le gouvernement de mon diocèse, dit-il, j’ai constaté avec chagrin que les paysans, portion considérable de mon troupeau, sont tellement ignorants des choses de la religion, qu’ils n’ont pas même les connaissances requises pour recevoir les sacrements. J’ai détaché quelques chapelains pour les instruire, mais je n’ai ni ne puis avoir dans mon clergé les hommes capables de pourvoir à tant de besoins. » L’évêque montre alors au pape comment la Providence est venue à son secours en lui envoyant les pères du Très Saint-

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