Lettres du 28 mai et du 14 juin
FONDATION DE SCIFELLI.
Rédempteur, et le prie instamment d’approuver la nouvelle fondation.
Ayant obtenu l’approbation sollicitée, l’évêque de Veroli en expédia l’acte authentique au saint fondateur. Il lui exprimait en même temps sa vive reconnaissance pour tout le bien opéré dans son diocèse. « Vos enfants sont dignes de leur père, disait-il. Secondant votre zèle et vos saintes intentions, ils cultivent avec infiniment de profit la vigne de notre Dieu. Je ne trouve pas de paroles convenables pour vous exprimer ma gratitude. Grâce à votre institut, je suis au comble de mes vœux. Mes diocésains recevront l’instruction dont ils ont tant besoin, et les secours spirituels qui assureront leur salut éternel. Ce qui me remplit d’une joie extrême, c’est de penser que cette œuvre va de plus remplir votre cœur d’une immense consolation, car vous voyez par cette nouvelle fondation se dilater la congrégation dont vous êtes le fondateur, et ainsi s’élargir votre champ d’action, pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien des âmes. »
L’évêque de Veroli interprétait admirablement les sentiments d’Alphonse, à qui la fondation de Scifelli apparut comme une espérance au fort de ses tribulations, tout en devenant pour lui une nouvelle source d’inquiétudes. Comment vivre avec trente ducats de revenus, dans un petit village sans ressources, au milieu de paysans souvent réduits à la mendicité? L’abbé Arnauld laissait aux pères les quatre murailles nues de l’église et de la maison, mais comment se procurer l’ameublement indispensable? C’est à leur père que les enfants exposaient leur détresse et demandaient secours. La première année ils reçurent de lui plus de quinze cents écus, tirés en grande partie des pensions que lui servaient à Naples son frère Hercule et le collège des docteurs. A chaque instant François de Paule criait famine, et Alphonse lui envoyait quelque argent, avec force recommandations de ne l’employer qu’à se procurer le vivre et le vêtement. Ayant appris qu’on avait acheté certains livres dont on aurait pu se passer : « Des livres! écrit-il, alors qu’on n’a pas de quoi manger! C’est renversant! Voyez si vous pouvez les revendre, même à perte. »
François de Paule, travailleur infatigable, ne ménageait pas assez ses pères, surtout à l’époque des grandes chaleurs. Alphonse le modère avec sagesse. « S’épuiser en mission pendant l’été, lui ditil, c'est la ruine de la santé. Vos sujets, ainsi affaiblis, ne vous rendront plus aucun service. Je vous ordonne de cesser les missions à la fin de juin. » Et comme les sujets, accablés de privations,
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faisaient entendre de temps en temps quelque plainte : « Les nouvelles fondations, leur répondit-il, surtout en pays étranger, occasionnent toujours beaucoup de souffrances, d’abord à cause de la pauvreté, et ensuite parce qu’on doit traiter avec un monde que l’on ne connaît pas. Afin de vous encourager à porter la croix pour Jésus-Christ, lisez ce que les saints ont souffert dans leurs premiers établissements, et comment ils se sont élevés par là au sommet de la perfection. »
En ces circonstances difficiles on fit tout à coup miroiter devant ses yeux une succession qui le tirerait d’embarras. Clément XIV venait d’abolir l’ordre des jésuites, et il cherchait à repeupler leurs maisons abandonnées. Il aurait nourri un instant, parait-il, la pensée d’offrir à la congrégation du Très Saint-Rédempteur le couvent du Gesù, à Rome. Le secrétaire des brefs, M** Macedonio, avait fait connaître cette résolution du souverain pontife, ce dont le saint fut informé par Villani et François de Paule. Ce dernier, qui ne doutait de rien, désirait ardemment d’établir la congrégation à Rome et ne voyait pas d’inconvénients à passer sans transition du dénûment de Scifelli aux splendeurs du Gesù. Il avertissait pourtant Alphonse que, grâce à l’opposition de certains prélats, ce projet n’aurait pas de suite. Il pensait peut-être que cette dernière nouvelle l’aurait désolé, mais il en reçut cette réponse : « Gloria Patri! Grand Dieu ! qu’est-ce que nous ferions à Rome? Nous oublierions le but spécial de notre vocation, et c’en serait fait de notre congrégation. Nous deviendrions tous des courtisans. Le pape parait avoir de nous quelque estime : remercions Dieu, et voilà tout. »
Voulant étouffer tous les désirs et tous les espoirs, il expliqua sa pensée à Villani : « Les prélats de cour ont dissuadé le pape d’exécuter son projet : c’est une grâce dont nous devons remercier le Seigneur. Du reste, si le pape avait persisté dans son dessein, j’aurais, moi, insisté avec la plus grande énergie pour le lui ôter de l’esprit, et cela quand bien même toute la congrégation se fût élevée contre moi. Qu’irions-nous faire à Rome, je vous le demande? Distraits de nos missions, oublieux de la fin principale de l’institut, nous conduirions au tombeau notre chère congrégation. Ce ne serait plus qu’une œuvre bâtarde, sans but comme sans utilité. Beaucoup d’ordres religieux peuvent y remplir les fonctions que nous remplirions, et notre apostolat des montagnards et des paysans, notre œuvre à nous, nous la laisserions périr. Une fois nos pères installés au milieu des prélats, des chevaliers, des grandes dames et des courtisans, adieu missions, adieu campagnes'.
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L’air des cours nous rendrait courtisans nous-mêmes. Dieu nous délivre d’une telle calamité ! Si le pape a bonne opinion de nous, tant mieux! mais bornons-nous à en remercier Dieu. »
Le saint fondateur avait eu en vue, en créant son institut, l’évangélisation des pauvres âmes abandonnées : nulle perspective, si brillante qu’elle fût, ne lui fera oublier les missions populaires. Plus tard on le pria de nouveau d’établir une maison à Rome, mais il répondit : « Cela n’est pas expédient pour le moment, ni peutêtre pour longtemps encore. Quand, avec le temps, nous serons solidement établis, nous verrons à nous agrandir, sans oublier jamais que l’institut a pour but de prêcher le salut, non pas aux grandes et illustres cités, mais aux bourgs et villages privés de secours spirituels. Lorsque Dieu, dans les temps à venir, nous fera connaître qu’il nous veut à Rome, nous obéirons. »
Ce sont là des paroles prophétiques telles que l’esprit de Dieu lui en dictait souvent. A part quelques essais d’établissement sans importance, la congrégation ne prit réellement pied à Rome qu’après trois quarts de siècle. Vers 1850, Dieu fit savoir par l’organe de son Vicaire qu’il la voulait au centre de la catholicité. Et le successeur d’Alphonse au gouvernement de l’institut obéit comme l’aurait fait Alphonse lui-même. Il eut le bonheur, en établissant à Rome la maison-mère de sa congrégation, de pouvoir lui donner comme patron le saint fondateur lui-même.
Il est à remarquer qu’à notre époque, par suite de l’infernale Révolution qui a changé la face du monde, les missionnaires des âmes abandonnées trouvent à exercer leur zèle dans les villes aussi bien que dans les campagnes. C’est au sein des grandes cités que le commerce et l’industrie rassemblent des centaines de mille et parfois des millions d’hommes, pendant que la Révolution y détruit les moyens de salut et fabrique chaque jour de nouveaux engins de perversion et de corruption. Au temps de saint Alphonse, les villes regorgeaient de prêtres : aujourd’hui la capitale de la France compte des paroisses de cent mille âmes, et quinze ou vingt prêtres à peine pour les desservir. Un tiers des habitants n’est pas même baptisé, un tiers renonce par ses œuvres au Dieu de son baptême, et le reste appartient en grande partie à la race toujours croissante des indifférents. Saint Alphonse ne dirait plus aujourd’hui : les villes abondent en ouvriers évangéliques tandis que les campagnes sont délaissées; mais il ne cesserait de recommander à ses enfants, qu’ils prêchent à la ville ou à la campagne, de s’occuper avant tout des pauvres, pauvres ouvriers ou pauvres paysans, parce que les pauvres, partout
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et toujours, seront les plus abandonnés et les plus dénués de secours spirituels.
Dieu récompensa l’abnégation singulière avec laquelle il accepta Scifelli, le plus misérable des postes, et refusa le Gesù, le plus brillant de tous. Vingt ans auparavant il avait fondé Saint-Ange de Bénévent, sur le territoire pontifical, pour lui servir de refuge en cas de persécution. Mais en 1768, pour punir Clément XIII de sa noble résistance aux volontés des cours bourbonniennes, les Napolitains s’étaient emparés du duché de Bénévent. La maison de Saint-Ange, enclavée dans le royaume, devait donc subir le sort des autres maisons napolitaines, ce qui augmenta singulièrement les angoisses du recteur majeur, et le força pour ainsi dire d’accepter la fondation de Scifelli sans aucun moyen de la faire subsister. Or quelques mois après, Clément XIV ayant cédé aux injonctions de ses persécuteurs, ceux-ci lui rendirent Bénévent. Il s’ensuivit que Saint- Ange, réagrégé aux États pontificaux, redevint un asile sûr et vraiment providentiel si le procès engagé contre Sarnelli aboutissait, comme on pouvait le craindre, à l’extinction de la congrégation dans le royaume. De là cette parole d’Alphonse à François de Paule : « En cas de malheur, nous avons pour nous réfugier £ainte-Cécile et Saint-Ange. »
Une autre consolation lui vint de la Sicile, d’où les persécutions de quelques misérables et les tracasseries du gouvernement avaient exilé les missionnaires. Ceux-ci étaient à peine sortis de Girgenti que les habitants adressaient au roi pétifions sur pétitions pour obtenir leur retour. Clergé séculier, ordres religieux, chevaliers, magistrats, gens de lettres, exposèrent séparément leurs doléances et leurs suppliques aux autorités de Palerme et de Naples. Tous s’unirent pour représenter au fondateur le grand dommage spirituel qui résultait du départ de ses religieux.
Le saint ne demandait qu’à renvoyer ses fils sur une terre si féconde en fruits de salut, mais il voulait auparavant prendre ses sûretés contre de nouvelles vexations. « Je reçois de bonnes nouvelles de Girgenti, écrivait-il à son vicaire général : cela me cause une grande joie, car on a fait beaucoup de bien dans ces parages, et l’on en fera plus encore après cette tempête si l’on parvient à s’établir sur un bon pied. Dieu le veuille pour sa gloire, la seule chose que nous devions chercher! Du reste, je n’ai nullement l’envie d’accélérer le retour des pères. Je veux auparavant connaître à fond les conditions qu’on nous impose, afin de m’éviter à l’avenir les embarras du passé. »
Vu l’opposition persistante du gouvernement, il était inutile de
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penser à une fondation en règle. On pouvait tout au plus espérer que le roi autoriserait les pères à prêcher des missions en Sicile. Cette autorisation, suffisante pour désarmer les ennemis, l’évèque Lanza en fit l’objet d’une supplique fortement motivée. Il y représentait le grand bien opéré dans son diocèse par les missionnaires, l’impossibilité où il était de remplacer ces hommes de Dieu qui, moyennant deux carlins par jour pour leur subsistance, évangélisaient, sept mois de l’année, les villes et les villages, et il suppliait le souverain de ne pas empêcher un évêque de sauver les âmes qui lui sont confiées. En réponse k cette demande, le marquis de Marco publia le décret suivant, daté du 3 décembre 1774 :
« Désirant seconder le zèle avec lequel l’évêque de Girgenti cherche des ouvriers évangéliques pour travailler au salut de ses ouailles, le roi daigne lui permettre d’appeler à son aide, comme l’a fait Mgr Lucchesi, quelques prédicateurs de la congrégation de Mgr de Liguori, à condition toutefois que lesdits prédicateurs n’auront point de domicile fixe et permanent, et n’établiront aucune fondation ni à Girgenti ni en aucun autre endroit du diocèse. »
La concession n’est vraiment pas trop libérale, et il est difficile de prendre plus de précautions contre des missionnaires dont on reconnaît les éminents services. Alphonse se demanda si cette phraséologie ne permettrait pas aux régalistes de Palerme de chasser les pères quand ils le voudraient, sous le prétexte qu’il n’avaient nul droit à un domicile fixe et permanent; mais de Marco lui expliqua que, par ces termes du décret, on avait uniquement stipulé la faculté pour l’évêque d'appeler les missionnaires, et aussi de les congédier s’il le jugeait convenable. Ainsi rassuré contre les tracasseries des régalistes et confiant d’ailleurs dans le zèle des évêques, Alphonse renvoya ses pères en Sicile au mois d’avril 1775.
Leur retour fut un triomphe. Mgr Lanza voulait aller les recevoir à trois milles de la ville avec une suite brillante d’équipages et un nombreux cortège d’ecclésiastiques et de gentilshommes, mais les religieux refusèrent de se prêter à cette démonstration. Cependant, bien qu’on ignorât l’heure de leur arrivée, nombre de personnages de distinction se portèrent à leur rencontre. Ils furent reçus à la porte de la ville par le clergé et le peuple, unis dans la même allégresse. En accueillant les pères, l’évêque s’écria comme le saint vieillard de l’Évangile: « Seigneur, je puis maintenant mourir en paix : tous mes désirs sont accomplis. » Et Dieu le prit au mot, car un mois après il allait recevoir au ciel la récompense de son zèle vraiment apostolique.
C’est ainsi que, pour la consolation d’Alphonse, la Providence ou-
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vrait des maisons nouvelles au moment même où les anciennes paraissaient s’écrouler. Comme Jésus et Marie, les saints ont dans leur vie les jours joyeux et les jours douloureux; comme Joseph, les angoisses et les allégresses. Et ces alternatives proviennent de l’amourde Dieu pour l’homme, qui ne peut se sanctifier sans épreuve, mais dont le cœur se briserait si l’épreuve durait toujours. Plein de reconnaissance envers Notrc-Seigneur, le saint évêque écrivit, au milieu de ces vicissitudes, unecirculaire sur l’amour de Jésus-Christ, qu’aucun de ses religieux n’aura pu lire sans une vive émotion.
« Mes très chers frères, leur dit-il 1 , la principale chose que je vous recommande, c’est l’amour de Jésus-Christ. Que de motifs nous obligent à lui donner tout notre cœur! Il nous a choisis de toute éternité pour faire partie de la congrégation afin que nous l’aimions et que nous le fassions aimer des autres. Pouvait-il nous honorer davantage , pouvait-il nous donner une marque d’amitié plus ardente que de nous tirer du monde pour nous attirer à lui et nous consacrer tout entiers, dans notre pèlerinage vers l’éternité, non seulement à le servir, mais à lui ramener tant de milliers d’àmes que nous convertissons chaque année du péché à la grâce?
a Quand nous commençons une mission , la plus grande partie du peuple se trouve dans la disgrâce de Dieu. Cinq ou six jours sont à peine écoulés que beaucoup de pécheurs se réveillent comme d’un sommeil profond. A la lumière des instructions et des sermons, au souvenir des divines miséricordes, ils pleurent leurs péchés, abhorrent leur vie passée, éprouvent le besoin d’une paix qui leur était inconnue, et se confessent avec la résolution de renoncer aux passions qui les tenaient éloignés de Dieu. Et voilà que, subitement transformés, ces braves gens qui trouvaient longue une messe d’un quart d’heure, ennuyeux le chapelet de cinq dizaines, insupportable un sermon d’une demi -heure, entendent maintenant volontiers deux et trois messes et se plaignent qu’un sermon d'une heure et demie finisse trop vite. Et c’est par nous que Dieu opère ces changements admirables, par nous qu’il dispose les cœurs à savourer avec délices ce qu’ils repoussaient avec dégoût! De sorte que, la mission terminée, nous laissons dans un pays deux ou trois mille amis de Dieu, qui, jusque-là séparés de leur Père, ne pensaient nullement à se rapprocher de lui.
« Mais si Dieu nous a choisis pour être les instruments de sa gloire et de la conversion des âmes, honneur qu’il n’accorde à aucun mo-