CHAPITRE X
MORT DE CLÉMENT XIV
Alphonse et Clément XIV. — La question «les jésuites. — Un demande la suppression de la Compagnie. — Hésitations du pape. — Menaces de schisme. — Le bref Dominus ac Iiedemptor. — Agonie de Clément XIV. — Le saint assiste à sa mort. — Le prodige de la bilocation. — Lettre au cardinal Castelli sur l'élection du pape futur. — Les Victoires des Martyrs.
La vie d'Alphonse depuis sa grande maladie est une véritable énigme. Le lecteur aura remarqué que tous les faits mentionnés dans les chapitres précédents se sont accomplis presque simultanément dans l'espace de cinq années, de 1769 à 177i, et c'est un vieillard presque octogénaire, brisé parla souffrance, cloué sur un fauteuil, en proie très souvent à la fièvre ou à des maux de tèle violents, qui, loin de se replier sur lui-même, oublie ses propres douleurs pour soulager toutes les misères de ce monde et consoler tous les misérables. Évêque de Sainte-Agathe, il s'occupe activement, non seulement des besoins généraux de son diocèse, mais de chaque paroisse, de chacun de ses prêtres, des pauvres, des malades, des pécheurs, comme s'il était le curé de chacun de ses diocésains. Cette besogne pastorale, qui devait l’absorber tout entier, ne l’empêche pas de veiller en même temps sur sa congrégation, sur la conduite des sujets, sur la direction des missions, sur les abus à corriger. C'est lui qui défend l’institut contre les persécuteurs, lui qui surveille avec angoisse toutes les phases d’un procès ruineux, lui qui cherche des protecteurs à Naples et des asiles à l’étranger. Et cela ne suffit pas à son grand cœur : comme Paul, il étend sa sollicitude à toutes les Églises, à tous les fidèles. Durant cette période, il écrit dix volumes contre tous les ennemis de notre sainte religion, voltairiens, hérétiques, jansénistes; il défend la saine morale, il venge tous les dogmes attaqués, il fournit des
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armes aux ministres de Dieu et des aliments à la piété des fidèles.
Et cependant ni les affaires de son diocèse, ni les dangers de sa congrégation, ni ses travaux polémiques ou ascétiques, ne furent sa principale préoccupation. Pendant ces cinq années, qui comprennent toute la durée du pontificat de Clément XIV, ce qui l’affecta le plus vivement et le plus douloureusement, ce fut l’épouvantable martyre que firent subir à l’Église et à son auguste chef les rois conjurés de l’Europe catholique. Alphonse vit se dérouler toutes les péripéties de cette crise qui menaçait de détruire le catholicisme dans toutes les nations encore soumises au Saint- Siège. U y prit part comme la Vierge au pied de la croix, pleurant sur cette nouvelle passion du Christ, compatissant aux indicibles tourments du pape, et priant pour lui avec une si persévérante ferveur que Dieu daigna le transporter miraculeusement auprès de l’infortuné pontife pour être, à ses derniers moments, l’ange des suprêmes consolations.
Non contents d’avoir, sans autre raison que leur volonté, chassé les jésuites de leurs États, les princes régalistes poussèrent la haine jusqu’à exiger du pape l’abolition de la compagnie de Jésus. Clément XIII résista vaillamment à toutes leurs sollicitations, et rien ne put le vaincre, ni les promesses, ni les menaces, ni l’invasion de son territoire, ni la perspective d’un schisme. Au mémoire collectif des puissances qui réclamaient avec instance la suppression de la Compagnie, il fit répondre par son ministre : « Sa Sainteté ne peut s’expliquer comment les cours catholiques ont le triste courage d’ajouter à toutes les douleurs de l’Église une douleur nouvelle, sans autre résultat que de tourmenter de plus en plus la conscience et le cœur du pontife. La postérité impartiale jugera; elle dira si de telles actions peuvent être considérées comme des preuves nouvelles de ce filial amour que ces souverains se vantent d’avoir pour Sa Sainteté, et des gages de cet attachement qu]ils prétendent professer pour le Saint-Siège. »
Clément XIII mourut le 2 février 1769, laissant l’Église dans la crainte d’un cataclysme plus désastreux que l’ouragan suscité par Luther et Calvin. « Prions Dieu pour le pape futur, écrivait Alphonse à la veille du conclave. Après Dieu, nous n’avons que le pape. Sans son autorité suprême, nous nous trouverions dans le plus épouvantable désarroi. Le pape seul peut nous manifester la volonté de Dieu et tranquilliser les consciences. »
Le choix du conclave tomba sur le cardinal Ganganelli, qui pri le nom de Clément XIV. C’était le seul religieux du Sacré- Collège. Il
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appartenait à Tordre des conventuels et ne s’était distingué jusque-là que par la simplicité de ses goûts et son amour de l’étude. D’une science éminente, il avait enseigné la théologie à Milan, à Bologne et à Rome aux scolastiques de son ordre. Partout il s’était montré l’ami de la compagnie de Jésus, au point que Clément XIII, en l’honorant de la pourpre, déclara qu’il faisait cardinal un jésuite revêtu du froc franciscain. Beaucoup auguraient de là qu’il résisterait comme son prédécesseur aux exigences des cours.
L’évêque de Sainte-Agathe connaissait Ganganelli et l’avait en grande estime à cause de son savoir et de sa piété. Aussi se réjouit-il de son exaltation sur la -chaire de Pierre. L’année suivante, en lui dédiant son ouvrage sur le concile de Trente, il fit du nouveau pape le plus magnifique éloge. « L’avènement de Votre Sainteté, dit-il, a rempli le monde d’une joie extraordinaire, mais nul ne s’en est réjoui plus que moi, qui connais les dons départis par Dieu à Votre Sainteté, votre grande prudence, votre détachement des biens de la terre, et par-dessus tout votre piété et votre zèle ardent pour les intérêts de notre sainte religion. » Clément, de son côté, vénérait notre saint. Il refusa, nous l’avons vu, d’accepter sa démission, malgré son âge et les infirmités qui l’empêchaient de faire la visite de son diocèse. Il existait entre le pape et l’évêque plus qu’une amitié ordinaire, et de la part d’Alphonse, plus que l’attachement des fidèles à leur père commun.
A peine Clément XIV fut-il assis sur le trône de saint Pierre que les puissances soulevèrent de nouveau la question des jésuites. Venise, Parme, Naples, la France, l’Espagne, le Portugal réclamaient impérieusement une solution. Le pape se trouva en présence de ce terrible problème : « Faut-il braver la colère des plus grands princes de l’Europe, les pousser au schisme, peut-être à l’hérésie? Faut-il exposer le Saint-Siège à perdre non seulement la propriété de Bénévent et du Comtat, mais encore l’obédience filiale du Portugal très fidèle, de la France très chrétienne, de l’Espagne très catholique? D’un autre côté, comment rayer de la liste des choses vivantes un ordre approuvé par tant de papes, réputé le boulevard de l’Église, le bouclier de la foi !? »
Jamais pape ne se trouva dans une alternative aussi désespérante. Rien que la pensée d’avoir à se prononcer sur un cas semblable donne le frisson, et l’on peut affirmer que le pontife mis en demeure de le faire, a dû souffrir le plus douloureux de tous les
1. Alexis de Saikt-Phiest, Histoire de la chute des Jésuites , p. 117.
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martyres. Avant de prendre son parti Clament XIV hésita trois ans. Pendant ce temps les souverains ne cessèrent de le menacer d’un schisme s’il refusait de supprimer la compagnie de Jésus. Le malheureux pape, vivement impressionné par cette affreuse perspective, essayait de gagner du temps, espérant toujours échapper à la triste nécessité de sacrifier des innocents. Un jour, l’ambassadeur d’Espagne, sur Tordre de son maître Charles III, crut le décider en faisant miroiter à ses yeux la restitution de Bénévent et d’Avignon comme récompense de ses concessions. Devant une pareille indignité, le vicaire de Jésus-Christ, si doux et si patient d’ordinaire, se révolta : « Apprenez, dit-il fièrement à l’ambassadeur, que si le pape gouverne les émes, il n’en trafique pas. » Il rompit la conférence et s’écria en sanglotant : « Dieu pardonne au roi catholique l’injure qu’il vient de me faire! »
Et cependant, aprèsavoir temporisé plusieurs années, Clémentfinit par céder, persuadé qu’il était de son devoir de sacrifier la compagnie de Jésus pour éviter un plus grand mal, c’est-à-dire l’apostasie des puissances catholiques. En cas de résistance de sa part, les rois auraient-ils ellèctué leurs menaces et entraîné les peuples dans le schisme? Il est certain que le roi d’Espagne fit dire par son ambassadeur que, si Ton ne tenait pas compte de sa volonté, il arriverait aux mesures les plus extrêmes et consommerait la rupture déjà commencée. « Il est certain aussi, dit l’historien Schœll, qu’on s’occupait d’un projet de schisme par la création de patriarches nationaux indépendants de la cour de Rome. » D’ailleurs, des despotes assez cruels pour jeter en prison ou en exil vingt mille religieux sans aucune forme de procès ne reculeraient pas devant un schisme, du moins Clément pouvait le craindre, pour satisfaire leur orgueil et leurs colères. Ils étaient catholiques sans doute, mais Henri VIII Tétait aussi quand, poussé par une infâme passion, il arracha l’Angleterre à l’obédience du pontife romain. Quant à la résistance des peuples, il n’y fallait pas compter, car depuis un siècle philosophes et régalistes, ligués contre la papauté, poussaient les nations à l’apostasie. En présence de cette défection probable des peuples catholiques, Clément XIV prit la plume d’une main tremblante, et signa le bref du 23 juillet 1773 qui supprimait la compagnie de Jésus.
L’évêque de Sainte -Agathe était l’ami du pape et l’ami des jésuites. 11 avait pleuré sur les infortunes de la Compagnie, et félicité Clément XIII quand ce dernier éleva la voix pour la défendre ; il suivait avec angoisse les hésitations de Clément XIV, et il sup-
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pliait le Seigneur de fortifier son vicaire dans cette terrible lutte. A la lecture du bref de suppression, le saint vieillard fut littéralement atterré. Il tomba à genoux, sans parole et sans mouvement, comme frappé de la foudre. Ses traits contractés révélaient les impressions de son âme. Il adora quelque temps en silence les jugements de Dieu manifestés par l’acte du pontife ; puis, élevant la voix, il s'écria : « Volonté du pape, volonté de Dieu! » Et ses lèvres n’articulèrent plus un seul mot pour exprimer sa profonde désolation. Un jour cependant il formula son jugement sur le bref pontifical. Plusieurs personnages de distinction, parmi lesquels son vicaire général, trouvaient étrange la conduite de Clément XIV. « Pauvre pape! répondit Alphonse, que pouvait-il faire dans les très pénibles circonstances où il se trouvait, alors que toutes les couronnes s’unissaient pour exiger la suppression de la Compagnie? Nous ne pouvons qu’adorer en silence les secrets jugements de Dieu. Et pourtant, ajouta-t-il d’un ton prophétique, je ne crains pas de dire qu’en dépit des apparences, ne restât-il au monde qu’un seul jésuite, ce dernier survivant suffira pour rétablir la Compagnie. »
Saint Alphonse a dit le mot que répétera l’impartiale histoire : Povero papa! che poteva fare? « Un prince, dit le jésuite Cordara, peut licencier un régiment courageux et fidèle pour des raisons d’ordre public. De même, assiégé par d’incessantes menaces de schisme, le Saint-Père a cru pouvoir sacrifier la Compagnie pour éviter un plus grand mal. » Le père de Ravignan, dans son Histoire de Clément XIV , cite et approuve cette parole de Cordara. Tous les détails qu’il donne sur les moyens employés pour forcer le pape à supprimer les jésuites, justifient pleinement le mot de saint Alphonse : Povero papa ! che poteva fare !
Rien de plus lugubre que l’histoire de Clément XIV après la signature du malheureux bref. L’infortuné pontife n’était pas fait pour les grandes luttes. Sous la pression et les menaces de ses persécuteurs, il avait envisagé les motifs qui semblaient légitimer la suppression, et il avait signé le bref pour le bien de la paix ; le fait accompli, il ne vit plus que les résultats désastreux de la disparition de l’illustre compagnie, il entendit les doléances des catholiques et les cris de joie des ennemis de l’Église, il se demanda ce que Dieu pensait de l’acte qu’il s’était laissé imposer. Si encore l’Église en avait profité! Mais les rois se montraient plus exigeants que jamais, et cette paix, promise comme prix du sacrifice, il la réclamait en vain. Le pauvre pape avait dit un jour : «Cette suppression sera cause de ma mort. » Et en effet, sous le poids de la dou-
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leur, son âme se brisa. Une profonde mélancolie Tcnvahit tout entier et le couvrit comme d’un voile funèbre. Les bras lui tombèrent; il abandonna toute occupation et toute négociation. Absorbé par une idée fixe, on l’entendait parfois s'écrier : « Us m’ont forcé! Compulsus feci. » -
L’évèque de Sainte-Agathe fut d’autant mieux renseigné sur cette triste situation du pape qu’à cette époque il sollicitait de lui l’autorisation de fonder une seconde maison dans les États pontificaux. Il s’inquiétait de ne recevoir aucune réponse, quand on lui apprit que le pape, tombé dans le marasme, ne s’occupait plus d’affaires. Dès lors son cœur compatissant fut à Rome plus qu’à Arienzo. Comprenant le martyre que devait endurer le vicaire de Jésus- Christ, il se mit à prier pour lui et ne cessa plus de le recommander aux prières de ses correspondants. « Priez pour le pape, écrivait-il le 27 juin 1774 au père François de Paule ; don Janvier Fatigati, qui venait de Home, m’a dit que le pape vit dans la tristesse, et ce n’est pas sans raison, car on ne voit pas encore poindre l’aurore de cette bienheureuse paix qu’il a voulu rendre à l’Église. » Il ajoutait un mois plus tard : « Dernièrement est arrivé ici de Rome M*r Roselli, lequel est fort au courant des choses du Vatican. Il m’a dit que le pape est extrêmement affligé des graves ennuis que lui suscitent la Sardaigne, l’Espagne, Naples, et surtout Venise. 11 est encore frappé par la crainte de la mort, par suite de la prophétie qu'a faite la religieuse renfermée au chà’eau Saint-Ange. Il n’est pas mort le 16 juillet, comme elle l’avait annoncé. Espérons que Dieu nous le laissera pour l’année sainte, et plus longtemps encore. Pour moi, je ne sais que répéter : pauvre pape, pauvre pape, abîmé dans une mer d’afflictions! Je prie continuellement pour lui, afin que Dieu vienne à son secours. » Avant de terminer sa lettre, il revient sur ce sujet, tant il lui tenait à cœur. « Le pape, dit-il, reste renfermé dans ses appartements et ne veut plus recevoir personne. 11 n’expédie aucune affaire. Il faut prier d’une manière toute particulière pour le pape et pour l’Église 1 . »
Amesure que les jours s’écoulaient, ses inquiétudes augmentaient. Le 25 août il écrivait : « J’apprends de plusieurs côtés que le pape est toujours plongé dans son noir chagrin. Renfermé dans sa chambre, il ne s’occupe plus d’affaires. Prions Notre-Seigneur, supplions-le de délivrer le pape de cette profonde mélancolie. » En même temps il donnait au père Villani des nouvelles plus affli-