Lettre du 23 juillet
MORT DE CLÉMENT XIV
géantes encore. « Priez pour le pape, disait-il, comme je le fais continuellement. On m'écrit de la Romagne qu’à la vue des maux de l’Église, ne pouvant plus supporter sa douleur, il désire la mort. »
Le 21 septembre, le saint célébra la messe comme de coutume; puis, au lieu de faire son action de grâces au pied de l’autel, il rentra dans sa chambre et se jeta sur son fauteuil. Il paraissait excessivement abattu, ne faisait aucun mouvement, et n’articulait aucune parole. Après plusieurs heures passées dans cet état d’effrayante immobilité, les domestiques prirent peur et coururent chez le vicaire général Rubini pour lui demander s’ils devaient tirer leur maître de ce singulier sommeil. Après avoir constaté l’insensibilité du saint évêque, le vicaire général défendit de l’éveiller. Alphonse resta ainsi sans mouvement toute cette journée et toute la nuit suivante. Les domestiques, qui avaient ordre de le surveiller, restaient debout à la porte de la chambre, inquiets de ce qui allait arriver.
Le 22 au matin, il n’avaitpas changé d’attitude. Vers sept heures il agite tout à coup la sonnette pour annoncer qu’il veut célébrer la sainte messe. A ce signe les serviteurs accourent avec empressement. Une servante des rédemptoristines de Sainte- Agathe, qui se trouvait là par hasard, se joint à eux. « Mais pourquoi tout ce monde? dit l’évèque avec un air de surprise, qu’v a-t-il donc d’extraordinaire?— Vous demandez ce qu’il y a d’extraordinaire? répondirent-ils. Voilà deux jours que vous ne parlez plus, que vous ne mangez plus, que vous ne donnez plus signe de vie. — Vous dites vrai, reprit le saint évêque; vous avez cru que je dormais d’un profond sommeil, mais non : j’ai assisté le pape à ses derniers moments, et il vient de mourir. » On apprit bientôt que Clément XIV était passé à une meilleure vie le 22 septembre à sept heures du matin, au moment même où Alphonse reprenait ses sens.
Ses persévérantes prières pour le vicaire de Jésus-Christ furent donc exaucées. Dieu vint au secours de Clément XIV, et précisément par l’intermédiaire du saint évêque qui le conjurait d’avoir pitié du pontife si cruellement éprouvé. Il faut un miracle pour calmer les angoises du pape mourant : Dieu fait ce miracle. Le Christ au- jardin des Olives était triste jusqu’à la mort; un ange descendit du ciel pour le consoler. A Clément XIV abattu, épouvanté peut-être en face de la mort, Dieu conduisit en esprit un ange de la terre pour lui murmurer doucement à l’oreille : « Confiez-vous en la miséricorde de Dieu, et mourez en paix. »
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Ce fait prodigieux, que nous avons rapporte d’après Tannoia, ne peut être contesté. Avant de le consigner dans ses Mémoires, Tannoia en raconta tous les détails au procès de béatification. Ces détails il les tenait des témoins oculaires d’Arienzo. Il avait môme fait le voyage de Sainte-Agathe pour interroger spécialement Agathe Viscardi, la pieuse servante des rédemptoristines, qui se trouvait avec le personnel de l’évêché quand Alphonse sortit du sommeil extatique. « Elle me donna toutes ces particularités, dit Tannoia, en présence de sa supérieure et du père qui m’accompagnait. Quand, ajouta-t-elle, le saint prononça ces paroles : « Vous pensiez que je dormais, mais non, j’étais allé assister le pape, qui vient de mourir, » tous nous étions tentés de rire, pensant qu’il n’était pas encore bien éveillé ; mais quand plus tard nous apprîmes que le pape était mort à cet instant-là même, nous reconnûmes dans ce fait un miracle de Dieu. »
Le serviteur d’Alphonse, Alexis Pollio, donna les mêmes détails sur l’immobilité absolue d’Alphonse pendant toute la durée du sommeil extatique. « Je voulus le réveiller, dit -il, mais le vicaire général m’en empêcha, de sorte que le sommeil se prolongea jusqu’au lendemain dans la matinée. Au moment du réveil, ajouta-t-il, j’étais sorti; je n’ai donc pas entendu, mais j’ai seulement appris des autres les paroles du serviteur de Dieu. »
Si l’on ne peut nier le fait matériel, ne peut-on pas du moins l’expliquer naturellement par le rêve ou l’hallucination? Au procès de canonisation, le promoteur de la foi a fait sous ce rapport l’avocat du diable aussi bien que pourrait le faire le plus rationaliste de nos modernes savants. « Cette immobilité prolongée ne prouve nullement, dit-il, un état extatique, mais simplement une grande faiblesse physique. De tels accidents devaient du reste arriver assez fréquemment, car ses familiers n’en parurent pas étonnés. Et puis si cette torpeur eût fait naître dans leur esprit l’idée d’un danger quelconque, on ne comprendrait pas qu’ils n’eussent pas à l’instant éveillé le malade et provoqué la visite du médecin. Au contraire, le vicaire général ordonna de le laisser en repos. Ce sommeil provenait donc d’un état morbide bien connu des gens de l’évêché, et voilà pourquoi ils n’envoyèrent chercher ni médecin ni remèdes bien que ce sommeil ressemblât singulièrement à la mort. Quant aux paroles prononcées au moment du réveil, elles expriment les rêveries d’un malade. Le serviteur de Dieu connaissait l’état du pontife romain. 11 en était affecté, il en parlait souvent, il priait Dieu de lui venir en aide. Or les choses qui nous préoccupent
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dans l’état de veille travaillent le cerveau pendant le sommeil, surtout pendant le sommeil des personnes maladives. 11 n’est donc pas étonnant que, pendant ces deux jours de léthargie, Alphonse ait rêvé qu’il assistait Clément XIV à ses derniers moments, et qu’à son réveil il ait pris son rêve pour une réalité. Ce réveil et l’annonce de la mort du pape à l’heure même où Clément XIV expirait, n’est qu’une coïncidence fortuite, d’autant moins étonnante qu’on s’attendait de jour en jour à recevoir la fatale nouvelle. »
Sauf que le promoteur de la foi ne conteste ni la possibilité de l’extase ni l’évidence des faits parce qu’un catholique ne peut se permettre de blasphémer ou de déraisonner comme un savant moderne, on voit que, dans l’explication des faits, il est aussi habile à expulser le surnaturel que Renan lui-même. Seulement, à la congrégation des Rites, on provoque les objections contre les miracles, mais on écoute les réponses afin de juger en pleine connaissance de cause. Or voici, relativement au fait qui nous occupe, la réponse de l’avocat du serviteur de Dieu à l’avocat du diable.
« La merveilleuse extase du saint évêque, pendant laquelle Dieu le conduisit en esprit au lit de mort de Clément XIV, vous l’appelez un rêve de malade, parce qu’Alphonse est resté presque deux jours assis sur un fauteuil, tranquillement et profondément endormi. Mais si une extase de cette nature ne vous parait qu’un rêve, le vénérable Liguori me parait un rêveur sans pareil, car les témoins nous disent l’avoir vu maintes fois élevé au-dessus du sol, privé de ses sens, et semblable à une statue. Pour ne citer que certaines de ses nombreuses extases, il rêvait donc quand, prêchant au peuple d’Amalfi, le visage illuminé subitement par un rayon parti de la statue de la Vierge, il s’éleva de deux coudées au-dessus de la chaire au milieu des cris et des sanglots du nombreux auditoire. Il rêvait aussi lorsque, durant un séjour à Naples, il faisait l’aumône à une pauvre femme dans l’église de Nocera ; quand, présent à Nocera, il entendait les confessions à Ciorani; quand, prêchant dans l’église d’Amalfi, il entendait en même temps les confessions au presbytère? Il rêvait encore quand, de sa cellule de Pagani, il voyait ses missionnaires prêts à faire naufrage sur les côtes de Sicile ; quand, interrompant son discours, il demandait au peuple d’Arienzo des prières pour l’évêque de Caserta au moment même où celui-ci rendait le dernier soupir? » L’avocat cite encore différentes autres extases. Il conclut : « Si tous ces faits vous paraissent des rêves, je veux bien aussi appeler rêve son ravissement au lit de mort de Clément XIV, et rêverie la nouvelle donnée par lui, en
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reprenant ses sens, qu’il venait' d’assister au trépas du pontife.
« D’ailleurs sur quoi vous fondez-vous pour soupçonner dans ce fait un simple rêve? — Il a dormi, dites- vous, tranquillement et profondément presque durant deux jours. — C’est précisément de ce sommeil que je conclus à l’extase. Les symptômes de l’extase sont, comme chacun sait, la privation temporaire des sens et des fonctions animales. « Dans l’extase, dit del Rio, l’àme parait s’absenter du corps, parce que le corps est privé des fonctions de l’Ame sensitive... » Benoit XIV compare l’extatique à un mort, à cause de l’immobilité absolue du corps. Donc ce sommeil de deux jours et cette immobilité complète sont un argument non pas contre, mais en faveur de l’extase.
« Les familiers de l’évêque, dites-vous, n’ont vu dans ce sommeil qu’un accident ordinaire, puisqu’ils ne s’en sont nullement préoccupés. — Je pourrais vous concéder cela sans nuire à ma thèse, car si un fait aussi extraordinaire ne paraissait nullement anormal aux familiers de l’évêché, c’est qu’ils étaient habitués aux extases de leur maître. Mais l’assertion est absolument fausse. Le serviteur Alexis déclare qu’il voulut éveiller son maître, et que le vicaire général s’y opposa. Le vicaire général reconnut donc un état surnaturel, autrement il eût envoyé immédiatement chercher un médecin. De plus, quand Alphonse en s’éveillant agita la sonnette, les serviteurs accoururent stupéfaits et troublés. Et comme l’évêque leur demandait la cause de leur agitation : « Comment! dirent-ils, mais voilà deux jours que vous ne parlez, ni ne mangez, ni ne donnez signe de vie (voilà bien les symptômes de l’extase) et vous nous demandez pourquoi nous nous agitons! » Donc les domestiques n’avaient nullement considéré ce sommeil comme un accident ordinaire dont il ne fallait pas s’inquiéter : ils avaient simplement obéi au vicaire général qui leur défendait d’éveiller leur maître.
« Quant à l’assistance miraculeuse aux derniers moments du pape, vous en faites un rêve de malade. Alphonse, dites-vous, connaissait l’état du pape, il en était affecté, il en parlait souvent, il priait Dieu de lui venir en aide. Ces idées travaillèrent son ceik veau pendant le sommeil ; il aura rêvé qu’il assistait le pape au moment de la mort, et pris son rêve pour une réalité. — Très bien, mais Alphonse s’est préoccupé de cette grave maladie du pontife, non pendant un jour, mais pendant de longs mois, et pendant des mois il s’en est entretenu. Or les nouvelles récentes agissant plus fortement sur l’imagination, pourquoi Alphonse
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n’a-t-il pas rêvé qu’il assistait aux derniers moments du pontife aussitôt après avoir reçu la nouvelle de sa grave maladie? Pourquoi pas après quelques jours, après un mois? Pourquoi a-t-il fait ce rêve précisément le jour de l’agonie de Clément XIV? Pourquoi est-il sorti de son rêve tout juste pour annoncer à ses familiers que le souverain pontife venait de mourir à Rome, à * l’heure même, au moment même où Clément XIV expirait? On ne peut faire un rêve plus curieux ni se réveiller plus à propos.
« Et bientôt après, ajoute l’avocat, on apprit que Clément XIV était mort à l’instant même où le saint évêque, se réveillant, avait dit : « J’ai assislé le pape à ses derniers moments, il vient de mourir. »> On croirait entendre le récit de l’Évangile sur le fils du roi : Les semiteurs rapportèrent que la fièvre l’avait quitté à la septième heure . C était précisément l’heure où Jésus avait dit : Votre fils vivra. Seule la lumière prophétique peut donner la connaissance de faits qui se passent actuellement au loin, et plus la distance est considérable, plus apparaît la lumière prophétique. »
Nous n’avons pas craint de nous étendre sur ce miracle, le plus prodigieux d’une vie qui abonde en prodiges, et sur les preuves qui en établissent la vérité, d’abord parce que la présence du saint au lit de mort de Clément XIV a son importance dans l’histoire de rÉglise, et ensuite parce que cette mission angélique prouve mieux que toutes les considérations combien Alphonse était aimé de Dieu.
Le Roi du ciel pouvait-il lui accorder un plus grand honneur que de le choisir pour son messager de grâce et de miséricorde auprès du plus auguste des rois de la terre, auprès du vicaire de Jésus- Christ?
Après ce mémorable événement, Alphonse se prit à réfléchir au triste héritage que le pape défunt laissait à son successeur. 11 pensait à la déplorable situation de l’Église, asservie par les rois catholiques, déchirée par les jansénistes, insultée par les voltairiens. Ce qui lui paraissait plus grave encore, c’étaient l’indifférence, le relâchement, les désordres même de ceux qui auraient dû défendre cette divine Mère. Il ne trouvait de consolation qu’en suppliant le Seigneur de donner au monde un pape selon son cœur, assez éclairé pour comprendre les maux de l’Église, assez courageux pour y remédier.
Tel était le cours de ses méditations lorsqu’il reçut de Rome une lettre assez singulière. Le cardinal Castelli, préfet de la Propagande, l’honorait depuis longtemps de son amitié. Il le vénérait comme un saint et avait recours à lui dans les difficultés qui
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troublaient sa conscience. Comme le conclave allait se réunir prochainement, il pressait le saint évêque de lui indiquer les abus à réformer dans les différents ordres de la hiérarchie ecclésiastique, et les qualités principales que devrait, à son avis, posséder le pape futur, vu les circonstances exceptionnellement graves où se trou- , vait TÉglise. Le cardinal se proposait de lire à ses collègues du conclave le mémoire d’Alphonse sur cette double question, persuadé que tous se rallieraient facilement aux pensées d’un évêque aussi éminent par la science que par la sainteté. Cette proposition effraya l’humble vieillard, qui ne se croyait nullement compétent pour formuler un jugement sur les affaires de l’Église; toutefois, vaincu par les instances du cardinal, il invoquâmes lumières de l’Esprit- Saint et exposa ses sentiments dans une lettre datée du 24 octobre 1774. Nous transcrivons en entier ce document dont chacun comprendra l’importance.
« Vous me demandez mon avis sur les affaires présentes de l’Église et sur le choix du pape futur. Et que voulez-vous que je vous réponde, ignorant et misérable comme je le suis? je ne puis que crier à tous qu’il faut prier et beaucoup prier, car pour relever l’Église de l’état de relâchement et de confusion dans lequel se trouvent universellement les ordres qui la composent, la prudence et la sagesse humaine sont absolument insuffisantes : il y faut la toutepuissance de Dieu.
« Parmi les évêques, il y en a peu qui aient le vrai zèle des âmes. Les communautés religieuses vivent presque toutes, pour ne pas dire toutes, dans le relâchement. Grâce à l’état de confusion dans lequel nous sommes, l’observance régulière n’existe plus, et l’esprit d’observance a disparu. Le clergé séculier est dans un état pire encore. Il faut donc absolument une réforme générale de tout l’ordre ecclésiastique si l’on veut réfréner l’affreuse corruption des mœurs, qui perd les fidèles.
« Par conséquent ce qui est avant tout nécessaire à l’Église, et ce qu’il faut demander à Jésus-Christ, c’est un pape qui se distingue moins par la science et la prudence humaine que par son esprit surnaturel et son zèle pour l’honneur de Dieu, un pape détaché de tout parti et affranchi de tout respect humain. Si, pour notre malheur, nous n’avons pas un pape qui se propose uniquement la gloire de Dieu, le Seigneur ne l’assistera guère et les choses iront de mal en pis.
« Les prières peuvent donc remédier à de si grands maux, en obtenant que Dieu nous donne un sauveur. C’est pourquoi j’ai imposé
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à toutes les maisons de notre congrégation de redoubler de ferveur à l’occasion de l’élection du nouveau pontife, et dans mon diocèse j’ai prescrit à tous les prêtres de réciter à la messe la collecte pro elit/endo summo pontifice. Je voudrais que le Seigneur inspirât au Sacré-Collège de faire ordonner par les nonces à tous les prêtres du monde catholique de réciter cette collecte. Quant à moi, je prie plusieurs foischaque jour pour cette élection, mais que peuvent mes froides prières? Toutefois j’ai confiance dans les mérites de Jésus et de Marie. Je n’ai plus que peu de jours à vivre, mais néanmoins j’espère que le Seigneur me donnera la consolation d’assister, avant ma mort, au relèvement de la sainte Église.
« Je désirerais voir réformer certains abus existants. J’ai là-dessus mille pensées que je voudrais communiquer à tous, mais il ne sied pas à ma petitesse de prendre le ton d’un réformateur universel. Je désirerais donc tout d’abord que le pape futur n’adjoignit au Sacré-Collège que les plus instruits et les plus zélés des candidats proposés, et qu’il intimât aux princes, en leur faisant part de son exaltation, de ne présenter au cardinalat que des hommes de science et d’une piété éprouvée. Sans ces conditions, il ne pourrait les accepter en sûreté de conscience.
« Je désirerais qu’il refusât énergiquement les bénéfices à ceux qui sont déjà pourvus suffisamment des biens de l’Église pour vivre selon les convenances de leur état; qu’il restreignit le luxe des prélats, et qu’il déterminât, pour chaque catégorie, le nombre autorisé de valets de chambre et d’autres domestiques, et même de chevaux. On fermerait ainsi la bouche aux hérétiques et à tous les ennemis de la sainte Église.
« Je désirerais qu’on ne conférât les bénéfices qu’en rémunération de services rendus. Du choix des évêques dépend principalement l’honneur du culte divin et le salut des âmes. Je voudrais donc qu’avant de les nommer, le pape prit toutes les informations possibles sur leur conduite, leur doctrine, leur aptitude à gouverner un diocèse, et qu’il exigeât des métropolitains des rapports secrets sur ceux de leurs suffragants qui négligeraient le soin de leur troupeau.
« Je désirerais encore qu’il menaçât de suspense les évêques négligents, non résidants, ceux qui scandalisent les peuples par le luxe de leurs festins ou de leurs équipages. Il serait bon de faire un exemple de temps en temps pour rendre les autres plus attentifs à leurs devoirs.
« Je voudrais enfin que le pape se montrât très réservé dans la
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concession de certaines faveurs qui détruisent la discipline, comme de permettre aux religieuses de sortir de la clôture pour satisfaire leur curiosité, ou aux religieux de se séculariser sans raisons vraiment graves, ce qui entraîne mille inconvénients. Par-dessus tout je voudrais que le pape forçât tous les religieux à observer les règles primitives de leur institut, au moins dans les points essentiels.
« Je ne veux pas vous fatiguer davantage. Nous ne pouvons que prier le Seigneur de nous donner un pape animé de son esprit, et capable de remplir ces desiderata pour la plus grande gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »
Ce portrait des ministres de l’Église en l’an 177i ne doit pas nous étonner. Le monde du dix-huitième siècle, élevé par la philosophie voltairienne, était devenu une véritable sentine de corruption et d’impiété. De plus, les jansénistes avaient tari la source des vertus, qui est l’amour de Dieu. La vie mondaine envahissait le sanctuaire et introduisait peu à peu le relâchement dans les rangs du clergé. Certes, on comptait à tous les degrés de la hiérarchie de nombreuses exceptions, comme l’ont prouvé les glorieux martyrs de la Révolution française, mais d’une manière générale on peut dire avec saint Alphonse qu’une réforme était nécessaire si l’on voulait éviter un cataclysme.
De cette lettre au cardinal Castelli nous pouvons tirer un grand enseignement sur les moyens de sauver la société actuelle. Tous ceux qui ne sont pas aveugles conviennent que cette société, prise de vertige, se précipite en vraie désespérée vers l’abime où s’est englouti le dix-huitième siècle. Beaucoup cherchent à l’arrêter dans sa course, à calmer son délire, à la faire revenir au Dieu qu’elle blasphème, mais hélas! sans succès. Pourquoi? parce que nos modernes sauveurs du monde ne veulent pas employer l’unique moyen de salut, c’est-à-dire celui que propose saint Alphonse : « Pour réformer la société, il faut commencer par se réformer soi-même et se remplir de l’esprit de Dieu. » Celui-ci propose au prêtre de cultiver avant tout les sciences physiques et sociales; celui-là d’embrasser les idées libérales et démocratiques ; un autre désirerait voir l’Église abandonner ses immunités et se ranger au droit commun; un autre débarrasserait volontiers les religieux de leurs vœux, qui, selon lui, paralysent leur action. Au lieu de dire comme saint Alphonse : « Si vous voulez tirer le monde de l’abime de corruption où il s’est jeté, soyez plus prêtres et plus religieux que vous n’êtes, et plus séparés de l’esprit du siècle, » nos modernes réformateurs prétendent au contraire que le prêtre et le religieux doivent se conformer davan-
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tage à l’esprit et aux idées du siècle. Avec une pareille méthode, bien loin de sauver le peuple en l’imprégnant de l’esprit de l’Évangile, on perd le'prètre en l’imprégnant de l’esprit du monde L
Ces solennels avertissements du saint n’ont pas produit les fruits qu’il en espérait. Quand les abus sont invétérés, la réforme est difficile. Il fallut un concile de Trente pour déraciner au seizième siècle les abus existants. Mais si l’on ne se réforme pas volontairement, arrive le moment où Dieu lui-mème balaie les abus. La Révolution française passa sur le monde comme un cyclone destructeur, emportant avec elle les hommes et les sociétés qui ne voulurent pas comprendre la nécessité d’une réforme. Un désastre plus grand encore nous menace aujourd’hui si l’esprit de Dieu, pénétrant le clergé à tous les degrés de la hiérarchie, ne chasse l’esprit satanique qui gouverne le monde.
Le 5 octobre 1774, les cardinaux entrèrent en conclave. Les prudents désiraient un pape assez accommodant pour satisfaire les princes, les zélés au contraire trouvaient que les concessions faites avaient empiré le mal, et qu’il fallait réagir. Après quatre mois de discussions et d’agitation, le 15 février 1775, fut élu le cardinal Ange Braschi, qui prit le nom de Pie VI, et figure dans l’histoire comme un des papes les plus illustres de l’Église, eu égard surtout aux jours mauvais qu’il dut traverser.
Or sait-on quelle était l’occupation d’Alphonse durant ce très laborieux conclave? Il écrivait l’histoire des martyrs, ou plutôt, selon le titre de son livre, les Victoires des Martyrs . Le 3 novembre, pendant que les cardinaux délibéraient, il annonçait ce nouvel ouvrage à son éditeur : « J’occupe mes derniers jours à composer les
1. Nos lecteurs ont vu dans notre premier volume, au chapitre intitulé les Sauveurs d’âmes , les qualités requises, d’après saint Alphonse, pour travailler efficacement au salut des Ames et des sociétés. L'admirable encyclique du 8 septembre 1899 est venue très opportunément confirmer cette doctrine. Léon XIII nous y met en garde contre les théories et les pratiques des novateurs occupés sans cesse à prôner le prêtre de l’avenir. Il rappelle les principes traditionnels sur la formation du clergé; il condamne, comme il Ta fait dans sa lettre aux catholiques de l’Amérique du Nord, « des innovations tendant à substituer aux principes de perfection consacrés par l’enseignement des docteurs et par la pratique de l’Église, des règles de vie morale plus ou moins imprégnées de ce naturalisme qui, de nos jours, tend à pénétrer partout ; « et il conclut par ces remarquables paroles : « Nous trouvons un enseignement parfaitement adapté aux circonstances dans les quatre maximes que saint Paul donnait à son disciple Tite : En toutes choses donnez le bon exemple par vos œuvres , par votre doctrine , par Vintégrité de votre vie , par la gravité de votre conduite , en ne faisant usage que de paroles saintes et irrépréhensibles. Nous voudrions que chacun des membres du clergé méditât ces maximes et y conformât sa conduite. » — En effet qui méditera et pratiquera ces enseignements de Léon XIII et de saint Alphonse sera vraiment « de la race de ceux qui doivent sauver Israël.»
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Victoires des Martyrs . Déjà trois feuilles sont imprimées, et bientôt je vous enverrai Touvrage entier. » Il lui apprenait, en effet, le 9 février, que son travail était presque entièrement terminé. Quelques jours après, Pie VI montait sur le trône de saint Pierre, en attendant que la Révolution l’en fit descendre et le traînât prisonnier loin de sa capitale.
Ce n’est pas sans un dessein providentiel que Dieu inspira au saint évêque la pensée de rappeler aux chrétiens l’héroïsme de nos martyrs à la veille de la sanglante Révolution qui termina le dix-huitième siècle. Les livres d’Alphonse sont des livres pratiques, nés des circonstances. S’il rassembla en deux volumes les traits les plus émouvants des persécutions de la primitive Église et des persécutions japonaises aux dix-septième et dix-huitième siècles, c’était pour raviver le courage des chrétiens de son temps, pour les stimuler à vaincre leurs passions, à triompher de leurs habitudes de relâchement, à s’élever par la pratique des vertus chrétiennes jusqu’à l’amour de Jésus-Christ, et, comme leurs ancêtres, à tout souffrir, mépris, injures, persécutions, la mort même, pour le Dieu qui nous donna jusqu’à la dernière goutte de son sang. Il indique clairement dans les réflexions qui précèdent ses récits que telles étaient ses intentions en écrivant cet ouvrage. Opportun à l’aurore de la Révolution antichrétienne, ce livre l’est plus encore à notre époque de déchristianisation, où l’on compte tant de persécuteurs de l’Église, mais, hélas! si peu de martyrs!