CHAPITRE XI
DÉMISSION
Alphonse se démet de son évéché. — Mission générale. — Pie VI accepte la démission. Un diocèse en deuil. — Lettre de don Hercule. — Les adieux d’un évêque. — Le départ. — Arrêt à Noie. — L’aveugle guéri. — Arrivée à Pagani. — Touchante réception. — O beata solitudo ! — La cellule du saint.
Treize ans s’étaient écoulés depuis qu'Alphonse avait échangé sa petite cellule de Pagani contre les palais épiscopaux de Sainte-Agathe et d’Arienzo. Que de luttes, d écrûs, d’œuvres, de prières, de douleurs surtout, durant ces treize années! Deux fois il avait en vain donné sa démission, et il attendait la nomination d’un nouveau pape pour faire une nouvelle instance. Cependant il n’était pas sans scrupules à la pensée de quitter son Église, comme le témoigne cette lettre à Villani :
« Je pense à donner ma démission. Veuillez lire ces lignes avec attention et recommander l'affaire à Jésus-Christ, parce que je ne veux pas agir à ma tête, mais dépendre de l’obéissance.
« D’une part, les angoisses du gouvernement me font trop souffrir. Malade et perclus, je ne puis rien voir par moi-même, en sorte que je vis dans une inquiétude continuelle. De plus, je voudrais retourner dans la congrégation pour y mourir, car il me reste peu de temps à passer sur cette terre.
« D’autre part, s’il est vrai que je ne puis faire les visites pastorales, mon vicaire, parait-il, y supplée suffisamment. Je suis vieux et infirme, mais j’ai la tète saine, je pourvois à tout par mes lettres et ne tolère aucun désordre. J’extirpe tous les scandales, parce que le roi et les princes me prêtent leur concours. Les prêtres me craignent, parce que je punis quand mon devoir l’exige. Je surveille le séminaire, les examens des ordinands, et tous ceux que j’ai ordonnés peuvent être confesseurs et curés. Les bénéfices, je les confère aux
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plus dignes et après mille informations. Je me montre sévère avec les religieux, de manière que la règle est observée dans tous les monastères. Je dis tout cela, non par vanité, mais pour éclairer votre jugement. Quant à la congrégation, il me vient aussi en pensée que je pourrai lui êt re pl us utile en conservant qu’en abandonnant ma cha rge .
« De là mes perplexités. Je désire le repos, et il me semble que je ne ferai plus, ma démission donnée, la moitié du bien que je fais étant évêque. Il est vrai qu’en me retirant dans la congrégation je pourrais venir en aide aux sujets, surtout à nos jeunes gens, ce qui complique encore la difficulté de prendre un parti. Je me recommande à Dieu et vous prie de lui recommander cette affaire. Après l’élection du pape, nous prendrons conseil de M*r Borgia, et déciderons ce qu’il convient de faire. Pour moi, je ne veux que ce que Dieu veut. »
Le saint évêque ne voulait que plaire à Dieu : aussi la crainte de lui déplaire en cherchant son repos plutôt que le bien des âmes le tourmenta longtemps encore. « La pensée que j’abandonne mon Église pour me soustraire à la croix m’inquiète beaucoup, écrivait-il de nouveau à Villani. Donnez-moi du courage en me montrant que je fais la volonté de Dieu. »
Plusieurs prélats, consultés à ce sujet, furent d’avis qu’il pouvait sans scrupule se démeltre d’une charge devenue trop pesante. Villani pensait même qu’il y était tenu, afin de ne pas abréger une vie si nécessaire à sa congrégation. Ainsi rassuré, il ne pensa plus qu’à se retrouver au plus tôt dans sa chère cellule de Pagani. Un jour qu’il manifestait sa joie à cette pensée, on exprima devant lui la crainte que le pape n’acceptât point sa démission. « 11 l’acceptera, soyez-en sùr, dit Alphonse avec assurance, car je suis certain que je dois mourir dans la congrégation, et que j’y mourrai simple sujet : vous le verrez. » Et deux fois il répéta qu’il mourrait simple sujet. C’était une prophétie qu’on ne pouvait comprendre alors, mais que l’avenir se chargea de vérifier.
Donc, au mois d’avril 1775, il demanda officiellement au pape Pie VI de le décharger de l’épiscopat. « Très Saint Père, dit-il, j’ai soixante-dix-neuf ans. J’ai porté le fardeau de l’épiscopat pendant treize ans, mais aujourd’hui je me vois incapable de le porter plus longtemps. A la vieillesse se joignent des infirmités qui me présagent une mort prochaine. Je souffre d’un mal de poitrine et de palpitations de cœur qui m’ont plusieurs fois réduit à l’extrémité. Actuellement j’éprouve de plus une si grande faiblesse de tète que je reste comme anéanti. Je ne parle pas d’accidents journaliers qui
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nécessitent des saignées, des vésicatoires, et autres remèdes. Depuis que je suis évêque, j’ai reçu quatre fois le saint viatique et deux fois l’extrême-onction.
« A ces maux je dois ajouter d’autres incommodités qui m’empêchent de remplir mes devoirs de pasteur. J’ai l’ouïe considérablement affaiblie, ce qui incommode mes sujets, car s’ils veulent me communiquer un secret, ils ne le peuvent qu’en élevant la voix. La paralysie m’a tellement envahi que je ne puis plus écrire une ligne. Ma signature même est presque indéchiffrable. Je ne puis faire un pas ni un mouvement sans le secours de deux personnes. Je passe ma vie sur mon lit ou dans mon fauteuil. Je ne puis ni ordonner mes prêtres, ni vaquer à la prédication, ni visiter mon diocèse.
« Cela étant, je me crois obligé de supplier Votre Sainteté d’accepter la démission de mon évêché, démission que je donne formellement par cette supplique, parce que, dans l’état où je suis, je ne puis remplir mes devoirs ni gouverner utilement mon Église. J’espère que Votre Sainteté aura pitié de moi et me consolera en acceptant ma renonciation, d’abord dans l’intérêt d’un troupeau peu secouru par un pasteur inhabile, et ensuite pour délivrer ce pauvre pasteur des scrupules qui le tourmentent. J’attends avec confiance, Très Saint Père, l’agrément de Votre Sainteté pour ne plus penser qu’à me préparer à la mort, dont la visite ne saurait tarder. »
Le saint évêque adressa cette lettre à son ami le cardinal Castelli, avec prière de la présenter lui-même au pape et d’appuyer sa demande. « Ne me refusez pas cette grâce, disait-il. Daignez lire les motifs que j’expose à Sa Sainteté en faveur de la démission, et vous comprendrez que je suis absolument incapable de gouverner mon diocèse. Votre Éminence, je l’espère, prendra la peine d’en entretenir de vive voix le Saint-Père, car je ne connais personne à Rome qui puisse le faire plus efficacement qu’elle. Je vous supplie donc, la face contre terre, de m’accorder cette faveur et le plus promptement possible, car je ne cesse d’aspirer après le jour où, délivré de l’épiscopat, je serai aussi délivré des scrupules qui me tourmentent. » Il se recommanda de même à l’archevêque Guido Calcagnini, camérier du pape, en le conjurant de lui servir d’avocat auprès de Sa Sainteté.
En attendant la réponse de Rome, Alphonse acheva une dernière œuvre entreprise quelques mois auparavant pour le salut de ses ouailles. De même qu’il avait commencé son ministère à Sainte- Agathe par une mission générale, il avait voulu procurer cette grande grâce à ses enfants avant de les quitter. En novembre 177i, il écrivait au père Villani : « A l’occasion de ma démission, j’ai
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à vous entretenir de beaucoup de choses, et spécialement de la mission que je veux faire prêcher avant de quitter mon diocèse, car autrement je ne m’en irai pas sans inquiétude. » Afin d’évangéliser en peu de temps tout son troupeau, il convoqua un grand nombre d’ouvriers appartenant aux diverses congrégations de Naples, et les dirigea lui-même par ses sages conseils. Dans une circulaire adressée aux missionnaires, il rappelle les grands moyens de convertir les pécheurs. Il veut qu’on les attendrisse en leur parlant de la passion du Sauveur, mais aussi qu’on les épouvante en leur dépeignant les châtiments qui les attendent. Pour toucher les cœurs en frappant les yeux, il avait fait représenter un Christ en croix de grandeur naturelle, le corps tout couvert de plaies sanglantes, tel que le dépeint Isaïe. On devait le porter en procession vers la fin des exercices pour exciter les pécheurs à aimer le Dieu qui nous a tant aimés. Le saint indique aux missionnaires les sujets sur lesquels ils doivent spécialement insister dans leurs prédications. Pour vaincre l’obstination des endurcis, il recommande une émouvante cérémonie qu’il appelle la « malédiction des pécheurs ». Le missionnaire, revêtu du rochet et de l’étole noire, rappelle aux impénitents les paroles de David : « Maledicti qui déclinant a mandatis tuis . Maudits soient, ô mon Dieu ! ceux qui s’écartent de vos commandements ! » Le ministre de Dieu, ajoute-t-il, ne peut faire autrement que de répéter les paroles de Dieu. Il ne maudit pas les pécheurs qui se repentent, mais ceux qui veulent persévérer dans leurs péchés. Après cet exorde, il signale les vices particuliers de la paroisse, il s’élève avec véhémence contre le blasphème, la haine, l’impureté, les fréquentations coupables, et finalement il s’écrie : « Tous ceux qui s’obstinent dans ces affreux désordres, Dieu les maudit, et moi, de la part de Dieu, je me vois également obligé de les maudire! »
D’aucuns trouvaient trop terrifiante cette « malédiction des pécheurs ». Alphonse répond : « Mais elle a précisément pour but de jeter la terreur dans l’àme de ceux que rien n’épouvante, et qui s’en vont de galté de cœur au-devant des malédictions éternelles. » Les peuples modernes, nous devons l’avouer, n’ont ni assez d’énergie ni assez de foi pour supporter cette mise en scène de nos grandes et terribles vérités; mais heureuses les populations chrétiennes d’autrefois qui tremblaient d’effroi aux anathèmes du prêtre et s’épargnaient ainsi les anathèmes du souverain juge!
Dieu bénit le zèle du saint évêque. La mission produisit les fruits les plus merveilleux dans tout le diocèse, de sorte que, avant de le quitter, le pasteur eut la consolation d’offrir à Dieu cette
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belle moisson d’àmes, et put se rendre le témoignage d’avoir travaillé jusqu’à la dernière heure au salut de ses chères brebis.
Pendant qu’ Alphonse couronnait ainsi son apostolat, Pie VI se demandait s’il devait exaucer sa prière et le décharger de l’épiscopat. Connaissant son zèle et sa sainteté, il inclinait pour la négative, malgré les représentations du cardinal Castelli qui plaidait de son mieux la cause du saint vieillard. Le pape hésitait d’autant plus que l’archevêque Calcagnini, dont Alphonse avait aussi sollicité la médiation, conseillait au contraire de rejeter sa supplique. « Sa seule présence dans le diocèse, disait-il, suffira pour tenir tout le monde dans le devoir. » Sur ces entrefaites, deux pères du Très Saint-Rédempteur, revenant des Abruzzes, où ils avaient fait une campagne de missions, furent admis à l'audience du pape, qui, naturellement, ne manqua pas de s'informer de l’état de santé de de Liguori. Désireux de revoir bien vite au milieu d’eux leur saint fondateur, les deux missionnaires se mirent à énumérer, en les exagérant encore, toutes ses douleurs et infirmités. « Très Saint Père, dirent-ils, il fait vraiment compassion. 11 est sourd, il est perclus, il est tellement défait par ses souffrances qu’il n’a plus l'apparence humaine. » A cette peinture le pape n’hésita plus : « Vous les entendez? dit-il en se tournant vers le camérier Calcagnini. S’il en est ainsi, nous ne devons pas contrister ce vénérable vieillard. » Et il résolut, bien qu’à son grand regret, d’accepter la démission.
En attendant de publier officiellement au prochain consistoire la renonciation de l’évêque de Sainte-Agathe, Pie VI lui fit savoir par le cardinal Giraud que « connaissant ses mérites et sa vigilance pastorale, il le déchargeait à contre-cœur du gouvernement de son diocèse, mais qu’il n’avait pas le courage, vu ses infirmités et ses inquiétudes, de lui laisser ce poids sur les épaules. » Cette bonne nouvelle causa une très grande joie au saint, joie bien tempérée cependant par la crainte de voir ses chères ouailles livrées à un pasteur négligent, et le diocèse de nouveau en proie à toutes sortes d’abus. Le 13 mai, quatre jours après la réponse du pape, il écrivait à Villani : « Je quitterai le diocèse sans peine, parce que je le quitte par obéissance. Mais il y a tant de prétendants à ma succession ! J’ai bien peur de voir arriver ici quelque élégant abbé dont l’insouciance laissera périr le bien opéré au prix tant de fatigues. Que le bon Jésus ait pitié de ce diocèse! Je vous prie tous de ne m’en plus dire un mot afin de ne pas troubler la paix de mon âme. »
La décision du pape excita un deuil universel. Alphonse en fit part au chapitre de Sainte-Agathe par une lettre adressée à l’archi-
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diacre Ramone, et portant non plus la signature ordinaire : « évêque de Sainte-Agathe », mais celle-ci : « Alphonse-Marie, du Très Saint- Rédempteur. » Cette lettre et cette signature mirent en émoi non seulement le chapitre, mais toute la ville. « C’est un châtiment de Dieu, s’écria l’archidiacre; nous n’avons pas su apprécier le don qu’il nous a fait. » 11 n’y eut pas un chanoine, pas un gentilhomme, qui ne se rendit à Arienzo pour exprimer au saint sa peine et ses regrets. Même ceux qu’il avait dû mortifier rendaient justice à son mérite et pleuraient son départ. Leprimicier delà cathédrele, dont il avait fait emprisonner le frère à cause de ses désordres, et qui pour ce motif lui témoigna longtemps quelque froideur, vint se jeter à ses pieds et lui dit en pleurant : « Monseigneur, qu’avez-vous fait? Dieu vous le pardonne! En abandonnant votre diocèse, vous lui causez un mal irréparable. »
La douleur ne fut pas moins vive à Arienzo. Les membres du clergé, qui depuis tant d’années jouissaient de sa présence, furent d’autant plus affligés que la plupart avaient été élevés par lui au séminaire. Tous se portèrent à l’évêché pour exprimer à leur saint évêque leur profonde tristesse. Les curés surtout se montraient désolés : « Comment remplir nos devoirs de pasteurs, disaient-ils , maintenant que nous manquera l’appui de M^ de Liguori? Au moindre désordre, nous n’avions qu’à le prévenir; pour les prêtres comme pour les séculiers il pouvait tout auprès des barons et du souverain. Et puis sa bourse était toujours ouverte pour empêcher le mal ou secourir les malheureux. » Comme on disait à larchiprètre de Frasso qu’à cause de son grand âge et de ses infirmités Alphonse était incapable de gouverner son Église : « Cela n’est pas vrai, répondit-il; le seul nom de M^ de Liguori suffisait pour la gouverner. »
Les pauvres, les filles repenties, les familles indigentes, qui comptaient sur ses aumônes, se montraient surtout inconsolables. « Le départ de Mgr de Liguori, dit un digne prêtre, fut pleuré par les pauvres comme une calamité, non seulement à Arienzo, mais dans tout le diocèse, car je puis attester qu’aucun malheureux n’implora sa pitié sans recevoir de lui secours et consolation. » — « Lorsque nous allions à la montagne, disait un villageois tout en larmes, nous laissions nos enfants au palais épiscopal, sûrs que Monseigneur leur donnerait de quoi manger. Maintenant qu’il s’en va, à qui aurons-nous recours? » Les infirmes qu’il avait l’habitude de visiter ne tarissaient pas en lamentations. « Il ne viendra plus nous consoler, disaient de leur côté les prisonniers; nous n’aurons
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plus personne pour plaider notre cause auprès de nos créanciers ou des magistrats. Monseigneur était tout-puissant, parce qu’il était saint et connu comme tel. »
A Naples même et ailleurs, cette démission causa une impression douloureuse. Le marquis d’Aversa, conseiller du roi, ne put s'empêcher de dire en l'apprenant : « Monseigneur de Liguori a mal fait, très mal fait. Si cela dépendait de moi, je le ferais rester à son poste. Sa présence seule suffisait pour tenir chacun dans le devoir. » — « Le pape, s’écria l’archevêque de Capôue, accepte la démission d'un saint qui faisait un bien immense dans l'Église de Dieu, et il refuse d'accepter la mienne, à moi qui suis inutile! » Partout on entendait les évêques et d’autres hauts personnages exprimer le même sentiment.
La renonciation d’Alphonse déplut spécialement à don Hercule, son frère. Il se permit même de la désapprouver. « Mon cher frère, lui répondit le saint, je n'ai pas abdiqué pour mon plaisir, mais parce que mes infirmités ne me permettaient plus de remplir mes obligations. J’ai exposé mes raisons au pape, et le pape les a acceptées. » Et comme il soupçonnait que l'intérêt n'était peutêtre point étranger aux doléances de son frère, il ajouta : « Vous craignez peut-être que je ne réclame ma part de l’héritage paternel, d’autant plus que probablement, ne pouvant pas résider à Naples, je ne toucherai plus ma pension du collège des docteurs; mais soyez tranquille, je ne vous demanderai pas une obole. Le pape m’assignera, je l’espère, une pension, et la cour de Naples donnera l'exequatur; mais que la cour refuse l 'exequatur, et le collège des docteurs la pension : le carlin que me procure ma messe suffit à payer la minestra dont je me contente chaque jour. »
Don Hercule lui répondit sans doute qu’il se méprenait sur ses intentions, car Alphonse l’assura dans une autre lettre qu’il ne doutait nullement de son affection. Il profita de l'occasion pour lui recommander de léguer par testament, ce dont il l’avait maintes fois prié, un quartier de son palais comme habitation de quelquesuns de ses religieux résidant à Naples. « Réglez cela dès à présent, lui dit-il, car si Dieu vous appelait à lui sans vous donner le temps d’exécuter votre promesse, mes pères seraient privés de la charité que vous voulez leur faire. Tranquillisez-moi sur ce point, car je veux me débarrasser de tout souci, de manière à n’avoir plus à m’occuper que de ma mort prochaine. »
En attendant le prochain consistoire, on s’occupait beaucoup des nombreux prétendants à l’évêché de Sainte-Agathe. Alphonse lui-
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même s’intéressait grandement, comme nous l’avons dit, au choix de son successeur. Certains noms qu’on mettait en avant le laissaient dans l’indifférence, mais un jour le chanoine Ferrara, qui paraissait bien informé, l’assura qu’il serait remplacé par l’évèque d’ischia. — « Mgr Rossi? demanda-t-il le visage tout en feu. Mon Dieu, mon Dieu! je veux immédiatement écrire à Rome qu’on me laisse résider ici jusqu’à l’arrivée du nouvel évêque. » Et, comme hors de lui, il se mit à se lamenter en disant : « O ma pauvre Église ! combien de temps tu vas être veuve et sans pasteur! » De fait, il écrivit au pape pour lui demander de gouverner son diocèse, selon l’ancienne discipline, jusqu’à l’arrivée de son successeur; maison lui répondit que, d’après les nouvelles règles, l’évêque démissionnaire devait quitter le diocèse immédiatement après la préconisation de l’évêque nouveau. Or, contre toute attente, les habitants d’ischia firent opposition à la translation de M** Rossi. Le gouvernement refusa pendant cinq ans l'exequcitur aux bulles du pape, de sorte que la pauvre Église de Sainte-Agathe resta cinq ans sans pasteur. Comment saint Alphonse, en entendant le nom de Mgr Rossi , avait-il connu tout cet ensemble de circonstances que rien ne faisait prévoir, et surtout avec une telle certitude que, pleurant sur le veuvage de son Église, il demandait au pape d’en conserver le gouvernement jusqu’à l’arrivée de son successeur? Évidemment il ne put le savoir que par un effet de cette lumière prophétique qui tant de fois lui permit de prédire les événements à venir.
Enfin la démission fut officiellement acceptée dans le consistoire qui eut lieu le 27 juillet. Alphonse, tout joyeux, ne savait comment remercier le Seigneur d’avoir exaucé ses vœux. « Il me semble, lui dit quelqu’un en plaisantant, que depuis ce consistoire, vous portez la tête plus droite et beaucoup moins courbée qu’auparavant. — Je crois bien, répondit-il, j’avais sur les épaules le mont Taburno *, et m’en voilà déchargé. » A sa demande le pape lui accorda gracieusement tous les privilèges annexés à l’épiscopat, spécialement celui de l’autel portatif, et lui réserva sur les biens de son église une rente convenable pour son entretien. Alphonse estimait que quatre cents ducats suffisaient à la modeste existence qui serait désormais la sienne; mais le pape, trouvant la somme trop minime, lui en assigna huit cents. De plus, en considération des grands travaux accomplis par le saint vieillard pour la défense de l’Église, de ses œuvres de zèle, de ses inappréciables mérites,
1. C’est le nom d'une montagne très élevée qui domine la ville de Sainte- Agathe.
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Pie VI lui fit remise des cent cinq ducats dus à la Chambre apostolique pour l’expédition de la bulle relative à cette rente.
A Naples, le collège des docteurs lui maintint sa pension de quatre cents ducats sans l’obliger à la résidence. « Je ne suis plus qu’un cadavre, leur écrivit-il, incapable de faire un pas sans être soutenu. Je passe ma vie dans mon lit ou sur mon fauteuil. Une bonne partie de l’année, le mal de poitrine me force à garder la chambre, et bien des fois me met à l’agonie. Un peu de froid ou d’humidité m’occasionne des catarrhes mortels. Avec tout cela, j’ai près de quatre-vingts ans. Du reste, je ne veux rien exiger, car j’en aurais des scrupules de conscience. Dieu viendra à mon aide pendant le peu de jours qu’il me reste à passer sur cette terre. » Il n’accepta la pension qu’après avoir reçu l’assurance de personnes instruites, de Mgr Testa en particulier, que ses infirmités le dispensaient de la résidence et que d’autres de ses collègues jouissaient de la même faveur.
Avant de quitter ses chères ouailles, Alphonse voulut leur dire adieu. Il se traîna, presque défaillant, dans les diverses paroisses, prêchant à tous pour la dernière fois la persévérance, la fuite du péché, la fréquentation des sacrements, et par-dessus tout l’amour de Jésus-Christ et la dévotion à la sainte Vierge Marie. Avec une humilité profonde, il demandait pardon de ses nombreux manquements, et suppliait chacun de ses enfants de ne pas l’oublier auprès de Jésus et de Marie. « Quand vous apprendrez ma mort, ajoutait-il, ne manquez pas de recommander à Dieu ma pauvre âme. » Ces paroles touchantes, dit Tannoia, étaient fréquemment interrompues par les sanglots et les cris de douleur de tous les assistants.
A ce moment suprême, son amour paternel le poussait à tenter un dernier effort pour ramener à Dieu les débauchés et les scandaleux. « Bien que je ne sois plus évêque, écrivait-il à Villani, aujourd’hui encore j’ai dû boire au calice d’amertume. » Il s’était beaucoup occupé d’un chirurgien qui avait abandonné sa femme pour vivre en concubinage. Comme le malheureux dédaignait tous les avertissements, il l’avait fait arrêter et incarcérer. Dans scs derniers jours il fit appeler cet endurci : « J’ai renoncé à mon évêché, lui dit-il ; renoncez, vous, au péché, je vous en prie. » En prononçant ces paroles, il se mit à pleurer, et l’incorrigible pécheur, touché jusqu’au fond de l’âme, mêla ses larmes aux siennes. Quelques jours après le départ du saint évêque, le chirurgien tomba malade et passa plusieurs mois sur un lit de douleur. Il ou-
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vrit alors les yeux, se convertit sincèrement, et mourut en disant qu’il devait son salut à Mgr de Liguori.
Avant de quitter Arienzo, Alphonse fit aussi ses adieux à toutes les communautés religieuses. C’était un spectacle émouvant de voir comme il s’humiliait devant tous, s’excusant de sêtre montré parfois sévère relativement à l’observance régulière, « non point par esprit d’animosité, disait-il, mais uniquement pour conserver à leur institut sa bonne réputation, et même le relever encore dans l’esprit public. » « Toutefois, ajoutait-il, si j’ai pu offenser quelqu’un, j’en demande bien sincèrement pardon. » Enfin il recommandait aux supérieurs un grand zèle pour l’observance, et l’horreur de tout respect humain quand il s’agissait de la gloire de Dieu et du salut des Ames.
Il n’oublia pas les vierges consacrées à Dieu, qui avaient été l’objet constant de sa sollicitude. « Si vous voulez mourir avec joie, leur dit-il, observez scrupuleusement votre règle, fuyez la grille et tout commerce avec les séculiers. Aimez le chœur, aimez la solitude, fréquentez la sainte communion, ayez une vraie tendresse pour Jésus et Marie. Vous jouirez ainsi sur terre d’un paradis anticipé. S’il les abandonnait, ajoutait-il, ce n’était point par manque d’affection, mais parce que le pape ie trouvait incapable de remplir ses obligations. Ensuite il avait besoin d’un peu de temps pour pleurer ses péchés et se préparer à la mort. Il comptait sur leurs prières avant comme après le terrible passage du temps à l’éternité. » Les religieuses le pleurèrent comme un père bien -aimé dont la force égalait la tendresse.
Alphonse aurait désiré se rendre une dernière fois à Sainte- Agathe, mais le voyage eût été trop pénible. Il dut se. contenter de remercier par lettre ses collaborateurs, spécialement les membres du chapitre, qui ne purent lire sans verser des larmes l’humble et touchante expression de ses sentiments à leur égard. Les religieuses de l’Annonciade lui avaient demandé un souvenir. 11 leur envoya l’image de Notre-Dame de Bon Conseil, l’image si chère qu’il avait toujours sur sa table de travail. « C’est mon cœur que je vous laisse en vous laissant ma Vierge bénie, » leur écrivit-il. Il leur demanda de réciter à son intention chaque samedi le Salve Regina , et, après sa mort, les litanies de la sainte Vierge pendant trois jours.
A Sainte-Agathe les personnes les plus affligées de son départ furent sans contredit les religieuses du Très Saint-Rédempteur, qu’il y avait établies huit ans auparavant, d’autant plus qu’il venait
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précisément de leur montrer son attachement par un signalé service. L’avenir du couvent reposait tout entier sur la supérieure, sœur Marie-Raphaël de la Charité , dont le saint évêque connaissait les talents d’administration et la haute sainteté. Or l’évêque de Scala exigea que la sœur Marie-Raphael retournât dans son diocèse, sous prétexte que le couvent de Scala ne l’avait que prêtée à celui de Sainte-Agathe. De là désespoir des religieuses, qui ne se croyaient pas assez solidement établies pour pouvoir se passer de leur mère fondatrice. C’était aussi la persuasion du saint évêque. 11 s’opposa donc formellement au départ de la supérieure et fit observer à l’évêque de Scala que le pape avait permis aux trois fondatrices de demeurer à Sainte-Agathe aussi longtemps que l’évêque le jugerait nécessaire. Or la nécessité de leur présence, et surtout de la mère Raphaël, était un fait tellement évident que personne ne pouvait en douter, et par conséquent il se croirait coupable de péché mortel s’il permettait son départ. En même temps il donna l’ordre à la sœur Marie-Raphaël de rester à Sainte-Agathe sous peine de désobéissance grave, l’avertissant qu’en transgressant cet ordre elle commettrait certainement une faute mortelle puisqu’elle serait cause de la ruine du couvent. Que si l’évêque de Scala s’obstinait à la rappeler, il en référerait au pape.
Ainsi les religieuses gardèrent, à leur grande joie, leur vénérable mère. Cette joie ne fut pas de longue durée, car bientôt elles apprirent la démission du saint évêque qui s’était toujours montré pour elles le plus tendre des pères. Il leur adressa ses adieux et ses derniers conseils dans une lettre à la mère Marie-Raphaël. Comme elle était avancée en âge, « il priait Dieu, disait-il, de lui conserver la santé pour le bien du monastère. Le Seigneur, je l’espère, ne vous appellera point à lui avant que la communauté soit bien affermie. Prêchez toujours, ajoutait-il, contre les abus et les nouveautés. Les nouveautés, si petites qu’elles soient, ruinent peu à peu l’observance. C’est en s’éloignant des anciennes coutumes que tant de célèbres monastères se sont perdus. Tremblez toutes les fois qu’on veut introduire une nouveauté quelconque pour élargir la règle. Je vous bénis, ainsi que toutes vos filles, afin que Jésus-Christ vous remplisse toutes de son amour. Ou règne l’amour de Dieu, aucun mal n’est à craindre. C’est pourquoi ne cessez pas d’exhorter vos filles à faire toutes leurs actions dans l’intention de plaire à Dieu. Au moins que chacune fasse souvent des actes d’amour envers Jésus-Christ et lui demande la grâce de l’aimer de tout cœur, par ces saintes aspirations : « Mon Jésus , donnez-moi votre
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amour! Ma chère mère Marie, faites-moi aimer Jésus-Christ 1 ! »
La mère Marie-Raphaël lui envoya, au nom de ses filles, la lettre la plus affectueuse et en môme temps la plus désolée. Elle lui demandait entre autres choses de se ressouvenir de ses filles en Jésus- Christ lorsque Dieu l’appellerait à lui. Puis, après bien des circonlocutions destinées à préparer la grande requête, elle finissait par le supplier de léguer par testament son cœur au couvent de Sainte- Agathe. « Jusque-là, dit Tannoia, le saint vieillard avait lu la lettre avec plaisir, mais quand il en vint à ces mots : léguer son cœur par testament, il ne $mt se contenir : « J’avais toujours regardé, dit-il, la mère Marie-Raphaël comme une femme sensée, mais cette fois je crois qu’elle perd la tête. Mon cœur! mais quelle espèce de ragoût veulent-elles donc en faire? C’est l’àme qu’il faut considérer. Pour mon corps, si on veut me faire plaisir, qu’on le jette à la voirie. » Il leur envoya comme souvenir un cadeau qu’il trouvait plus précieux : c’était une croix de bois ornée des insignes de la Passion, qui se trouvait dans son réfectoire et qu’il avait coutume de baiser avant et après le repas.
Les chanoines d’Arienzo réclamèrent aussi un souvenir. Il ne trouva rien de mieux à leur donner qu’une autre grande croix de bois brut qui se trouvait au premier palier de l’escalier et qu’il baisait aussi avec tendresse chaque fois qu’il sortait de la maison ou qu’il y rentrait. Aux pères capucins il laissa les fleurs artificielles qui ornaient dans sa chapelle l’autel du saint Sacrement. Il donna au séminaire les livres de sa bibliothèque ainsi que ses propres ouvrages, et profita de l’occasion pour prêcher une dernière fois à ses chers séminaristes la fuite des occasions, l’horreur des livres licencieux, des conversations deshonnêtes et de toute liaison mauvaise ou dangereuse. « Aimez Jésus et Marie, leur dit-il en finissant, aimez l’étude et travaillez avec zèle, non seulement pour votre avantage, mais pour le bien des paroisses qui vous seront un jour confiées. »
Tels furent les riches cadeaux que fit l’évêque de Sainte-Agathe à ses privilégiés. Un jour qu’il reposait sur son pauvre lit, entouré de ses familiers, la conversation tomba sur les magnifiques dépouilles laissées par ses prédécesseurs. Alphonse écoutait en silence. Enfin montrant du doigt un petit coffre placé sous son lit, et qui contenait ses quelques chemises : « Dans ce meuble-là, dit -il en riant, on trouvera toutes mes dépouilles. » De fait, à son départ le chapitre